Une mystique de l’écriture au péril de la littérature : Senancour

Si la mystique se défie le plus souvent de ce qui constitue le domaine expressif même de la littérature, tisser un lien entre mystique et littérature ne se révèle donc pas être un exercice aisé. Pour ce faire, Patrick Marot va circonscrire sont étude à des configurations historiques et à un auteur en particulier : Etienne Pivert de Senancour dont la production s’étale entre les années 1793 et 1833.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
28:32
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Cet écrivain, dont le pessimisme radical a ouvert des abîmes aux yeux de la première génération des romantiques qui lui a succédée et l’a souvent admirée (jusqu’à Nerval, Balzac et Proust) se trouve être le révélateur d’un moment décisif dans la culture européenne et française. C’est en effet le moment de la Révolution Française, moment où les jeunes promoteurs de l’idéalisme allemand affirme la littérature comme absolue et autonome. Cette autonomie, revendiquée dans la lignée de la troisième critique de Kant, vise à affranchir poésie et littérature du domaine théologique et moral, domaines surlesquels la Pratique des lettres jusqu’à présent, s’adossaient.
maro_mystique1maro_mystique2
Ce nouveau courant qui minimise le rôle de médiation institutionnelle (explicitement en ligne de mire figurent l’Etat et la religion) rejette le besoin d’une Révélation, d’une quelconque transcendance au profit d’un "droit naturel logé en chacun de nous "…. Mystique ? Religion individuelle ?
"Cet absolutisation du Moi et l’absolutisation de la littérature sont historiquement concomitante, relevant analogiquement du même processus définissant un centre d’où tout procède et vers lequel tout revient …. " nous-dit Patrick Marot.
Déni de l’altérité…. Autocentrement de la littérature ou des Lettres, étions-nous alors dans les prémisses de ce qui aller devenir le nihilisme (comme l’a écrit Jacobi ) et qui sera quelques années plus tard réaffirmé par Nietzsche et son "Dieu est mort" ?
En quoi la pièce Obermann (1804) révèle-t-elle le rôle de précurseur de Senancour lorsqu’il décrivait " je vois le monde sombrer dans un abîme sans origine et sans destination, et qui condamne l’homme à errer dans les chaînes d’une nécessité qui l’écrase mais qui lui reste incompréhensible …."
Réponses de Patrick Marot dans cette intervention de 29 minutes filmée à l’université du Mirail (Toulouse) lors du colloque "Mystique, littérature et arts de la représentation du XIXème siècle à nos jours" organisé par Lydie Parisse.

Extrait de la vidéo

Donc effectivement, comme vient de le dire Jean-Yves, je vais remonter à peu près trois quarts de siècle en amont par rapport à ce qui vient d'être évoqué sur la fin du XIXème siècle par l'Idylle, qui est l'espace qui est fixé comme point de départ pour le colloque, c'est-à-dire la fin du XIXème siècle. Là, je vais arriver à l'extrême fin du XVIIIème siècle et début du XIXème. Alors, si les rapports de la mystique et de la littérature peuvent être dits très anciens, on l'a vu tous ces jours-ci, ils apparaissent aussi rétrospectivement fort problématiques dans la mesure où ces notions ne disposent pas d'essence stable qui permettrait de les situer à coup sûr et où elles relèvent en première analyse de relations contradictoires au langage, c'est-à-dire que la mystique se défie le plus souvent de ce qui constitue le domaine expressif même de la littérature.

Il est donc peut-être plus prudent pour envisager de tels rapports de s'attacher, pour parler comme Ricœur pour une fois, à des configurations historiques et à des performances singulières. J'ai souhaité, dans cette optique, circonstruire mon objet à un auteur qui n'est pas nécessairement attendu dans un tel contexte. Je veux parler d'Étienne Pivère de Senancourt, dont la production s'est étendue des dernières années du XVIIIème siècle, il commence à écrire en 1789, aux années 30 du XXème.

Cet écrivain, dont le pessimisme radical a ouvert des abîmes aux yeux de la génération romantique qui lui a succédé et souvent l'a admirée, jusqu'à Proust inclus, n'est ordinairement pas considéré comme mystique. Il est néanmoins révélateur d'un moment décisif dans la culture européenne, et française en particulier, où la littérature redéfinit son statut, son territoire et ses modalités de pertinence.

C'est le moment, à peu près contemporain, comme je viens de le dire, de la Révolution française, où les jeunes promoteurs de l'idéalisme allemand caractérisent, dans la revue Athénéum, la littérature, qu'ils appellent, comme on sait plus volontiers, poésie, comme absolue, affirmant, dans la lignée de la troisième critique de Kant, son caractère désintéressé, ou, ce qui revient au même, son autonomie au regard des domaines théologiques et moraux, sur lequel s'adossait, plus ou moins explicitement, fusse pour en contester les contenus, la pratique des lettres en amont.

La philosophie de Fichte a poursuivi l'œuvre de Kant en minimisant le rôle des médiations institutionnelles, l'État, la religion, en dissociant l'individu de toute transcendance au bénéfice d'un droit naturel, logé en chacun. Nul besoin, dès lors, de quelque révélation que ce soit, qui relèverait par définition d'un principe extérieur au moi. L'absolutisation de celui-ci, l'absolutisation de la littérature, historiquement concomitante et relevant analogiquement du même processus, définissent un centre d'où tout procède et vers lequel tout revient.

Un centre qui, dans la mesure où il est un absolu, est sans autre. Ce déni de l'altérité, qui caractérise la philosophie idéaliste allemande comme l'auto-centrement de la littérature, constitue, selon les mots de Jacobi dans une lettre publique affichée, une forme de nihilisme, à quoi il s'agirait d'opposer, dans toute sa radicalité, l'altérité et le caractère inconditionné de la transcendance. Le même terme de nihilisme, qui chez Jacobi vise l'idéalisme du moi absolu, est significativement utilisé par Jean-Paul Richter pour désigner une littérature désormais livrée à l'arbitraire d'une imagination individuelle, privée de tout fondement métaphysique et cognitif.

D'une littérature vouée au solipsisme du moi, en quoi l'auteur des Titans signalait l'espace dans lequel était voué à s'engager la poésie après la mort de Dieu, pour reprendre une formule de Richter, donc, qui a ultérieurement été empruntée par Nietzsche. Ce Nancourt, en particulier dans ses œuvres du tournant du siècle, comme sur les générations actuelles, Obermann ou les Rêveries, manifeste dans toute sa radicalité un tel nihilisme qui voit sombrer le monde dans un abîme sans origine et sans destination, et qui condamne l'homme à errer dans les chaînes d'une nécessité qui l'écrase mais qui lui reste incompréhensible.

Je cite ce Nancourt dans Obermann, Une intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence voudrait atteindre ? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse, toute forme change, toute durée s'épuise, et le tourment du cœur insatiable est le mouvement aveugle d'un météore errant dans le vide où il doit se perdre. Rien n'est possédé comme il est conçu, rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports et non les essences, nous n'usons pas des choses mais de leurs images.

Cette nature cherchée au dehors et impénétrable dans nous est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Fin de citation. Ce nihilisme d'une littérature qui se sent soudain orpheline de son fondement transcendant est sensible dans la génération romantique du tournant du siècle et plus particulièrement sans doute en France où elle est marquée par la révolution.

Il constitue un moment passionnant, me semble-t-il, où le littéraire se voit confronté à une crise définitionnelle majeure et se retourne réflexivement sur un abîme qu'il entendra interroger ou qu'il tentera de combler en traitant ce vide, pour parler comme Hegel, en tant que négativité à surmonter. C'est là tout le processus, bien connu et qui est inutile de décrire ici plus longuement, je pense, de sacralisation de la littérature, si bien présentée par Paul Benichoux, processus qui est devenu assez rapidement la forme dominante de ce que Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoulabarte ont qualifié comme absolu littéraire.

Les exemples sont nombreux à l'échelle européenne qui attestent cette substitution de la littérature à la religion et de l'écrivain au prêtre, substitution logique dès lors que l'art devient sans autre, à la fois autoréférentiel et totalisant, et que tout objet, y compris l'inexprimable et les vertiges du sublime, relève d'un espace esthétique qu'il n'est évidemment plus question de réduire au beau.

Mieux, l'inexprimable devient par excellence l'affaire de l'art qui propose dès lors un nouveau mode de relation entre expressivité et apophatisme. La littérature, en se sacralisant, annexe au passage les motifs de la tradition mystique, celle du pseudo-Denis, celle de Maître Ecarte et Jacob Böhm, au premier chef, le très vif succès des courants illuministes en étant la manifestation la plus évidente.

On peut ainsi mettre en évidence plusieurs traits de cette redéfinition de la littérature moderne selon les données d'une problématique mystique. On signalera tout d'abord le plus évident, la prolifération du lexique de la mystique négative, Lydie a cité tout à l'heure un certain nombre de termes justement, commençant par des préfixes négatifs, privatifs. Cette prolifération dans le discours esthétique, corollaire de l'absolutisation de l'œuvre, est repérable de Hegel et Schelling à Blanchot, Barthes ou Derrida.

Signalons encore la réévaluation du statut du sujet, qui n'est érigé en centre autosuffisant que pour être appelé à se dissoudre dans l'œuvre, ce sera la tâche d'un flaubert ou d'un mal armé, au terme d'un processus d'identification réciproque. Signalons enfin la redéfinition du mode de pertinence de l'œuvre littéraire, qui diffère indéfiniment l'éclosion du sens, par ce que Goethe appelait une représentation indirecte,

Abonnez-vous à la newsletter de BAGLIS TV

Haut