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Nous devons notamment à Patrick Négrier d’excellents ouvrages sur la Franc-Maçonnerie. Il s’intéresse là à un tout autre thème puisque avec Georges Ivanovitch Gurdjieff (1866-1949), nous quittons le domaine de la propédeutique initiatique pour celui des voies d’éveil.

Il y a en effet un fossé entre la Franc-maçonnerie et les nombreux mouvements para-maçonniques et l’œuvre entreprise par Gurdjieff. En 1916, Gurdjieff explique à propos des écoles dites de la quatrième voie : « « Lorsque l’école ferme, il reste parfois un certain nombre de personnes qui, ayant gravité autour du travail, en avaient vu l’aspect extérieur et l’avaient pris pour ensemble du travail. N’ayant aucun doute sur elles-mêmes, ni sur la justesse de leurs conclusions et de leur compréhension, elles décident de continuer. Dans ce dessein, elles ouvrent de nouvelles écoles, enseignent aux autres ce qu’elles ont appris, et elles leur font les mêmes promesses que celles qu’elles ont entendu faire. Tout cela naturellement ne peut être qu’une imitation extérieure… Presque tout ce que nous connaissons des diverses écoles occultes, maçonniques et alchimiques, se rapporte à de tels imitations. » Ainsi, poursuit Patrick Négrier, selon Gurdjieff, le travail accompli dans les loges maçonniques ne serait qu’une imitation du travail accompli dans les écoles de la « quatrième voie ». Qu’en est-il exactement ? Nous avons dit que les écoles de la « quatrième voie » apprenaient à leurs élèves à accomplir deux formes de travail spirituel : d’une part harmoniser leur corps avec leurs émotions et avec leur intellect, et d’autre part œuvrer à communiquer tant avec le centre « émotionnel supérieur » qu’avec le centre « intellectuel supérieur ». Le travail maçonnique accomplit-il ces deux tâches ? »
Patrick Négrier, tout en invitant le lecteur à répondre par lui-même à la question, veut encore sans doute croire en la Franc-maçonnerie. Pourtant, celle-ci, coquille vide, ne saurait, en tant qu’institution, servir tant soit peu l’initiation.
Mais l’essentiel de l’ouvrage n’est point là. Patrick Négrier dresse un portrait précis de Gurdjieff, de son expérience, de ses références, de sa conception du travail initiatique et de la transmission, question toujours délicate, et techniquement, et éthiquement. Deux passages illustrent parfaitement la nature même de la queste :
« Le fait que Gurdjieff ait lui-même affirmé qu’il avait étudié environ « deux cents religions » confirme la conclusion qui ressort de l’ensemble des données ci-dessus, à savoir que G. s’était livrée à l’étude comparée des religions et que dans sa visée d enature philosophique, il avait cherché à traverser les doctrines particulières pour atteindre à leur commun noyau d’universalité. C’est pourquoi son enseignement est moins le reflet d’un éclectisme culturel que l’expression d’une philosophie de la religion. »
Et, analysant la place centrale du mythe de Gilgamesh dans la vie de Gurdjieff : « il avait collecté dans les cultures spirituelles antérieures des matériaux qu’il avait simplifiés pour constituer une culture spirituelle et des éléments de civilisation qui ne faisaient que rénover des traditions antérieures. »
Ces deux passages, plus encore qu’à Gurdjieff, s’appliquent à la queste elle-même dont Gurdjieff est bien sûr l’un des plus exemplaires « nobles aventuriers ».
Patrick Négrier analyse avec pertinence l’œuvre écrite de Gurdjieff, mettant en lien chacune de ses composantes avec la conception du travail initiatique de Gurdjieff. Ce faisant, il éclaire également de manière originale les liens qui persistent entre Gurdjieff et un christianisme qui reste ésotérique. L’une des spécificités du travail de Gurdjieff, c’est d’avoir perçu l’importance de la communauté pour le travail, à la fois par sa fonction contenante, sa fonction symbolique, et sa capacité opérative tout en considérant chacun comme un monde à lui tout seul, monde nécessitant une approche, une « tactique », unique et différenciée.
Patrick Négrier s’intéresse à la fameuse quatrième voie et refuse une distinction radicale entre les trois premières voies et la quatrième. Tout en cernant assez bien ce qui caractérise le « véhicule » de ce qu’on appelle parfois quatrième voie et qui n’est en réalité ni quatrième, ni première, ni ultime, ni quoi que ce soit de quantifiable, il n’en distingue pas, en tout cas dans ces pages, la nature. En effet, si les trois premières voies de Gurdjieff concernent la « personne », la quatrième voie s’adresse à l’Être qui émerge directement à travers le « pré-humain » dont nous parle Pessoa, le non-conditionné. La vision habituelle, évolutive, linéaire, temporelle, organisée, hiérarchisée, de l’initiation n’a plus cours dans ce qui est bien, plutôt une non-voie.
Ce voyage au côté de Gurdjieff, à travers le regard intelligent de Patrick Négrier, est riche d’un questionnement puissant et peut-être salutaire en la période actuelle qui voit nombre d’écoles dites initiatiques arriver à bout de souffle.

texte: Le Crocodile, http://lettreducrocodile.over-blog.net