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Le boudhisme attire beaucoup de gens en Europe. Bien des européens qui pensent ou disent être proches du boudhisme en ont une vision totalement déformée. Entre besoin de rêver et snobisme, le boudhisme a pourtant sa place en Occident chrétien, soit dans son orthodoxie, comme voie d'éveil ou pratique religieuse, soit comme un art de vivre spirituellement qui sied à merveille aux chrétiens.

Dominique Lormier pratique le zen soto et le boudhisme Kagyupa. Il pratique aussi l'oraison du coeur apophatique dans la tradition de saint Jean de la Croix. Peut-être parce que le véritable pratiquant, d'où qu'il soit, n'est plus ni ceci, ni cela, ni boudhiste, ni chrétien, libéré des formes, traditionnelles ou non. L'expérience de Dominique Lormier, chrétien à la découverte de la méditation boudhique, est exemplaire et renvoie en chacun de nous à des questions essentielles qui fondent en quelque sorte une " pragmatique de l'éveil " même si cette expression porte, avec bonheur, un paradoxe.
Cet extrait du premier chapitre pose des préalables nécessaires, trop souvent oubliés :
" En adoptant la pensée dualiste d'Aristote, une partie de l'Eglise catholique n'a-t-elle pas ouvert la porte au sectarisme et à l'inquisition ?
Elle affirme que toute chose est ou n'est pas et qu'il n'y a pas de troisième solution précitée et impose de choisir entre deux propositions contradictoires : si l'une est vraie l'autre est fausse. C'est ce choix forcé qui est l'arme préférée du diable (le diviseur), la " bénédiction " des dictateurs : grâce en soit rendue à la logique, il est évident que moi j'ai raison et que l'autre a donc entièrement tort et mérite le bûcher. Je l'y verrai brûler, mon âme en paix, logiquement certain de ma vertueuse position. Toutes les organisations totalitaires se sont enivrées de l'exclusion nécessaire des opposants.
Cette logique aristotélicienne se révèle pourtant précieuse dans la gestion des objets matériels et des idées claires et distinctes. Cela lui vaut un succès mérité dans le monde rationaliste et matérialiste de la société. Ce qui peut sembler vrai pour les objets physiques ne l'est plus cependant au niveau quantique, encore moins dans l'univers psychique diurne, où il n'est pas possible de délimiter des objets grossiers ou fixes. " Que dire ensuite au niveau onirique ou poétique, écrit Jean-Pierre Schnetzler, puis dans le domaine spirituel où l'on ne peut se risquer à isoler l'identité ou fixer le sexe des anges ? "
Rappelons que Platon n'acceptait pas ce principe et proposait la quadruple formulation du tetralemme, que l'on retrouve identique à la même époque dans le canon boudhique. Le choix forcé est fermement refusé par les logiciens bouddhiques. Si une thèse est clairement reconnue comme logiquement incohérente, le logicien s'arrête là. Il a établi l'erreur de la thèse mais ne se sent pas contraint d'adopter la thèse contradictoire. Il se peut en effet qu'elle soit aussi fausse ou que le problème abstrait n'ait pas de répondant réel. Cette attitude n'engendre ni conflit ni condamnation et sauvegarde l'hygiène mentale comme l'amour du prochain. Elle laisse enfin l'accès ouvert aux niveaux de réalité qui de toute façon n'obéissent pas à une logique dualiste. "
Un petit livre fort riche.

texte: Le Crocodile, http://lettreducrocodile.over-blog.net/