Herméneutique et hiérohistoire dans la Fâtiha chez Ibn ‘Arabî
Henry Corbin entendait par "hiérohistoire" une histoire sainte ou sacrée se déroulant dans le monde de l’âme, à l’intérieur de l’être, dont les événements extérieurs sont dans une certaine mesure le reflet et la conséquence. Le cinquième chapitre des Futûhât al-Makkiyya d’Ibn ‘Arabî, consacré au commentaire de la première sourate du Coran la Fâtiha, "celle qui ouvre" le Livre, en donne une illustration.
Elle inaugure en effet le livre qui est aussi celui du monde et contient donc synthétiquement le récit de l’histoire sacrée où les êtres se partagent entre partisans et adversaires de la Parole de Dieu.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Après la formule initiale "Au Nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux" qui fait du Livre-Monde le résultat de la manifestation des Noms divins, Le début de la Fâtiha proprement dite : "La louange est à Dieu le Seigneur des mondes", instaure la relation seigneur-serviteur. Le seigneur (rabb) est, de par sa racine, celui qui élève, éduque et nourrit.


Le premier et le seul être à recevoir directement l’éducation divine est le Verbe (kalima) ou Esprit universel (al-rûh al-kullî) qui à son tour exerce son action sur les autres êtres et, en premier, l’Âme universelle. Dieu nourrit tout d’abord l’Esprit en lui donnant la connaissance de son propre être et de sa dépendance à l’égard de la Seigneurie divine. De cette théophanie découle la succession hiérarchique des êtres, faisant de l’inférieur l’obligé du supérieur et provoquant un risque de prétention à la seigneurie, point de départ de la hiérohistoire.
Dieu manifeste à partir de l’Esprit l’Âme qui est comme son royaume dont le ministre est l’Intellect. Parce qu’il tire fierté de son royaume, l’Esprit est mis à l’épreuve par son adversaire, la Passion (hawâ), secondée par son ministre, le désir sensuel (shahwa). Les Noms divins "le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux" rappellent l’origine et la fin de la manifestation et "le Roi du Jour de la rétribution", le triomphe final de l’Esprit sur son adversaire et la soumission de l’Âme. Le récit de cette lutte comme un drame intérieur et cosmique se résolvant dans une eschatologie salvatrice, illustre remarquablement le rôle de l’herméneute comme héraut de cette hiérohistoire évoquée par la suite de la sourate.
Une conférence de trente minutes filmée dans le cadre du 6ème colloque des Journées des Amis d’Henry et Stella Corbin.
Extrait de la vidéo
La communication s'inscrit à la fois à la suite, bien sûr, logiquement, de ce qui précède, immédiatement, mais aussi, en fait, du par la liturgie, qui correspond, d'une manière, j'irais un peu intérieure, disons, à ce qui a été dit dans la première communication. Sur la relation entre la liturgie et la Hiéro-Histoire, puisque j'ai choisi d'aborder cette question à travers un certain commentaire de la Fatiha, donc la première Sourate du Coran, qui est, par excellence, le texte liturgique en islam.
Alors, donc, si j'ai bien compris ce qu'Henri Corbin entend par Hiéro-Histoire, c'est-à-dire une histoire sainte où l'Histoire n'existe pas. C'est-à-dire une histoire sainte ou sacrée qui se déroule dans le monde de l'âme, et donc dans le monde intérieur, et dont les événements du monde extérieur sont, plus ou moins, le reflet et la conséquence, on peut dire que toute la première partie des Fotohat el-Makia, donc l'œuvre principale d'Ibn Arabi, les ouvertures ou les illuminations mécoises, et, en particulier, la première partie qui s'appelle la Sourate du Coran, qui est, par excellence, le texte liturgique en islam.
Et, en particulier, la première partie qui s'appelle la Sourate du Coran, qui est, par exemple, la Sourate du Coran, la section des connaissances, et, globalement, on peut dire l'expression de cette Hiéro-Histoire. Donc, je rappellerai rapidement le contenu des premiers chapitres des Fotohat, quelques-uns seulement, pour introduire ce que je vais dire. Le premier chapitre concerne l'esprit, dont la rencontre est à l'origine auprès de la Karba, donc du centre du monde, est à l'origine même de ce livre, ce que nous dit Ibn Arabi.
Et le second concerne la science des lettres, dont il était question aussi précédemment, qui sont les principes premiers de l'existence manifestée. Le troisième chapitre concerne les expressions anthropomorphiques dans le Coran et la Sunna, qui sont, en concernant Dieu, et qui sont, donc, le lieu de la similitude, à la fois, et de la transcendance entre Dieu et les créatures. Le quatrième chapitre concerne la cause première du monde, à savoir la manifestation hiérarchique des noms divins.
Et le cinquième chapitre, dont nous allons parler, concerne le commentaire de la Basmala et de la Fatiha, et donc, on peut dire, le principe du principe, et le principe du livre et du monde à la fois. Ensuite, le sixième concerne la première création spirituelle, et donc, le premier être apparu et l'existence, qui est la réalité du prophète. Et le septième, l'origine de la création des corps, etc. Donc, je ne vais pas allonger cette liste, mais j'ai voulu simplement situer, disons, ce cinquième chapitre, dont je vais parler, dans le programme initial des Fotohat al-Makkiya.
Ce cinquième chapitre se présente comme un commentaire de la Fatiha, donc de la première Sourate du Coran. Et cette énumération que je viens de faire souligne, si vous voulez, le lien souvent relevé par Henri Corbin entre hiéro-histoire et méta-histoire, c'est-à-dire la profondeur pré-existentielle et post-existentielle de l'histoire humaine, où se manifestent des archétypes, dont la révélation et l'expression.
Autrement dit, le sens de l'histoire, ses drames et leur résolution finale sont à lire et à vivre dans le livre, dans son herméneutique, cette quête de sens à l'intérieur de nous-mêmes et dans les horizons cosmiques. Donc, un bref rappel pour les non-arabisans et islamisants. Le Coran commence par la Basmala, c'est-à-dire la formule Bismillahirrahmanirrahim. Au nom de Dieu, le tout miséricordieux, le tout miséricordieux.
Donc, formule qui inaugure ensuite toutes les Sourates du Coran, sauf une. Et la Fatiha, littéralement celle qui ouvre, qui commence par une formule de louange. La louange est à Dieu, le Seigneur des mondes. Elle est suivie par la qualification de Dieu, encore une fois, comme Ar-Rahmanirrahim, le tout miséricordieux, le très miséricordieux.
Puis comme Maliki ou Maliki, c'est-à-dire le maître ou le roi du jour de la rétribution, donc un tribut de justice après celui de miséricorde. Et ensuite, un verset partagé selon la tradition entre le Seigneur et le Serviteur. Laurent s'adresse à Dieu. C'est toi que nous adorons et c'est à toi que nous demandons aide.
Et la dernière partie est une invocation du Serviteur à Dieu. Guide-nous sur la voie droite, la voie de ceux sur laquelle tu as mis tes bienfaits, non de ceux sur lesquels est ta colère, ni de ceux qui s'égarent. Bref, rappel du contenu de la Fatiha. Ibn Arabi situe d'emblée son commentaire dans une perspective à la fois métaphysique et cosmique en affirmant la parfaite correspondance entre le livre et la manifestation.
L'univers est une lecture, une récitation par son existence même. Tout comme le livre est une lecture articulée, prononcée. Lire le livre, c'est lire le monde. La Basmala, celle qui ouvre l'ouverture, Fatihatul Fatiha, est, comme dit Ibn Arabi, le prédicat d'un sujet sous-entendu.
C'est-à-dire, au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux, l'univers a été manifesté. C'est leur attachement du monde à son principe divin, le nom divin Allah, qui embrase tous les autres noms divins, et le Tout-Miséricordieux, l'aspect divin qui, comme la miséricorde, embrase toutes choses, et le Très-Miséricordieux, qui est le principe d'élection des êtres, les uns par rapport aux autres.
Je ne développerai pas plus le commentaire de la Basmala d'après ce chapitre, car il est tout entier fondé sur la science des lettres, sur la signification des lettres qui la composent, et il est de ce point de vue un prolongement du deuxième chapitre sur la science des lettres. Bien qu'en fait, il commande, mais c'est très compliqué à développer dans un temps court, il commande en réalité toute la suite du commentaire de la Fatiha proprement dite, mais ça serait vraiment complexe de le montrer.
Globalement, la Fatiha, donc celle qui ouvre le livre, et donc le monde, est l'expression du premier être produit, inventé, on pourrait dire, elle est appelée traditionnellement la mère du livre, la mère du Coran, avec le double sens qu'il y a dans ce mot de mère d'origine, et en même temps de contenant, comme une mère portant son enfant en elle. Et Jean Flaquer, qui vient de nous parler dans sa thèse, a signalé le parallèle entre ce passage et la question, donc le rapport entre Jésus-Marie et l'Esprit, l'Esprit est le principe, Jésus la mère, et Marie le fils.
Comme dit l'hymne arabie, la mère véritable est Jésus, et le fils, le livre de ce qui est auprès de Dieu, ou le Coran encore, est Marie. De la même manière, l'Esprit se dédoubla, et l'Esprit évidemment est celui qui donne naissance à tout ça. De la même manière, l'Esprit se dédoubla grâce à l'âme, par la médiation de l'intellect. Donc il fait un rapport entre Jésus-Marie et l'Esprit, et de notre part, l'Esprit, l'âme et l'intellect, dont il va reparer dans le reste du chapitre.
Donc l'âme devient le réceptacle de l'existentiation sur le plan sensible. Cependant l'Esprit ne peut se rendre auprès de l'âme qu'à partir de celle-ci, c'est donc l'âme qui est le père. Elle est aussi le livre inscrit par l'empreinte du tracé, le tracé du roseau qui symbolise dans le Coran, la tradition musulmane, l'Esprit. Si bien que dans le Fils se manifeste ce que le Kalam, donc l'Esprit ou le roseau, avait tracé sur la mère.
Le tracé et le Coran venant au monde de la manifestation sensible. J'ai cité ce passage parce qu'on y voit déjà apparaître trois des principaux protagonistes de l'hiéro-histoire qui se déroulent dans le livre et dans l'âme tout à la fois.