Vivre sa vie comme une œuvre d’art via le tantra : hindouisme et bouddhisme en miroir

Après nous être interrogés sur la place qu’occupe le Corps dans les traditions tant orientales qu’occidentales, (le lien de cet échange est ici), nous orientons à présent notre regard spécifiquement vers l’Inde pour aborder une voie spirituelle hautement ésotérique et transformatrice, assez peu connue en Occident, et paradoxalement sujette à de nombreux fantasmes et projections : le tantra. 

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Sous ce terme se cache, en fait, une tradition plurimillénaire d’une grande richesse, qui a évolué dans des directions très différentes, voire opposées : le tantra hindou originel, théiste, représenté par le couple Shiva Shakti, « conscience énergie », et le tantra bouddhiste, moins mystique et reposant sur la responsabilité et la lucidité de chacun : le Vajrayana, aussi appelé « la Voie du Diamant ».

Jean-Marc Vivenza, tantra - BAGLIS TVAnne Bouillon, tantra, BAGLIS TV

Ce monde et Samsara - « ce qui coule sans cesse » - repose-t-il sur des lois immuables qui s’imposent à moi, ou, au contraire suis-je en mesure de les transformer ? Faire de ma vie une œuvre d’art ?

Jean-Marc Vivenza, David Dubois et Anne Bouillon évoquent ainsi dans un premier temps le socle commun du tantra, puis, dans un second temps, ils esquissent les différences qui au fil des siècles ont fissuré cette unité. 

David Dubois, tantra, BAGLIS TV

Une fois posée la question : mon corps, mes sens, mes désirs forment-ils « un manteau de servitudes », ou, au contraire, une voie d’accès à l’Esprit ? Se présente une seconde : quelle est la nature de la réalité, de ce monde qui m’environne : un théâtre d’illusions et de souffrances ou, au contraire, cette réalité est bonne et recèle l’expression du divin ?

Au fil de ces quelques lignes, vous l’aurez compris, se dessinent deux états d’être au monde assez différents, l’un relativement passif, observateur, porteur d’une sage résignation. De l’autre une exaltation de chaque instant que d’autres penseurs grecs contemporains du Bouddha nommèrent la poïesis : faire advenir du sens, là même où règnent illusion et ignorance. 

Un mot qui, aujourd’hui, est devenu : poésie.

Extrait de la transcription

Tantra hindou et Tantra bouddhiste. Quel  lien ? Voilà les questions que nous allons nous poser avec Jean-Marc Vivenza et David Dubois.

Je vais commencer ainsi par la conception du monde  portée par le Tantra. Est-ce que nous avons là, dans le Tantra hindou, peut-être le monde  comme théâtre divin ? Et tout au contraire dans le Tantra bouddhiste, le monde comme  rêve à dissoudre, à faire disparaître, à laisser s'évaporer ? Et alors en cela, vous  nous direz s'il y a lien ou bien rupture et trahison entre deux traditions qui ont l'air de  porter le même nom. Je vous laisse commencer.

Eh bien, il faut dire tout d'abord que Tantra  et Tantra partagent une même aspiration à la transmutation. C'est vraiment l'image de  la transformation. Alors que la plupart des traditions de l'Inde aspirent à la  suppression de la vie, de l'incarnation, étant entendu que le grand choix qui est  proposé aux êtres humains, c'est soit de s'engager dans la vie en faisant des enfants, en  gagnant de l'argent, en accumulant du pouvoir, soit se retirer en laissant tomber  tout ça en vue d'une transcendance.

Donc la transcendance et la vie, ou la lucidité  et la vie, sont opposées. Dans le Tantra, ce que le Tantra propose de plus, c'est justement  une liberté qui serait incarnée. Comment ? Par la transformation du corps, par la transformation  du monde, que ce soit par l'architecture, la danse, la musique, la sculpture, il y a  vraiment cette aspiration à la transformation.

Après, il y a une différence fondamentale,  voire peut-être une opposition, je ne sais pas, c'est que le Tantra hindou, c'est-à-dire  Shaiva, c'est-à-dire transmis par Shiva, c'est-à-dire par Dieu, et bien c'est une approche  théiste. C'est-à-dire que le principe et le but, la finalité de toute chose, c'est celui qui  est Sarvakartṛ, c'est-à-dire omnipotent, et Sarvajña, omniscient. Alors que la source  du Tantra bouddhiste, c'est le Bouddha ou les Bouddhas qui, certes, sont omniscients mais  qui ne sont pas omnipotents. C'est-à-dire que les Bouddhas ne créent pas le monde. Ils  ne créent pas le monde. Donc voilà, en gros, il y a une aspiration commune à une voie de  transformation mais il y a une grosse différence, en ce que pour le bouddhisme la réalité  est impersonnelle alors que pour le Tantra Shaiva-Shakta, ou bien dans la tradition de  Vishnou qui est l'autre grande religion de l'Inde, et bien tout est éminemment personnel, comme dans  le christianisme, et véritablement la personnalité est très importante. Ce qui notamment sert  à justifier l'importance de l'esthétique et aussi l'importance de l'amour, l'amour divin,  la participation, la bhakti qui est omniprésente dans l'hindouisme et qui est peut-être un peu  différente dans le bouddhisme. Je ne sais pas.

En effet, la grande différence entre bouddhisme  et hindouisme, elle tient en un mot : Anātman pour le bouddhisme. Il n'y a pas de soi, il n'y a pas  de réalité substantielle derrière l'être puisque la conception métaphysique de base repose sur la  compréhension que tout étant produit de manière conditionnée, ce qu'on appelle la coproduction  conditionnée, tout vient d'une cause et rien ne s'est donné l'être soi-même. Le fait de  dépendre dans l'être d'une cause antérieure qui elle-même dépend d'une cause antérieure fait  que tout, en réalité, ne possède pas un soi, une entité véritable qui puisse être considérée  comme transcendante, divine ou d'une nature suprasensible. La compréhension générale du  bouddhisme, qui vient heurter d'ailleurs au moment de son apparition la doctrine des Veda, est qu'il  n'y a pas de dieu, ou que s'il y a des dieux, cela ne change rien à la situation actuelle de  l'individu, de l'être dans laquelle il se trouve.

Et donc le problème n'est pas de se tourner  vers les dieux. La condition divine reste une condition, ce qui fait que les dieux, même s'ils  doivent atteindre la libération, sont peut-être contraints de devoir s'incarner pour pouvoir aller  vers la libération, mais de se tourner, toutes affaires cessantes, vers la voie de la délivrance  afin de sortir du piège dans lequel on se trouve.

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