Antonin Artaud ou la fidélité à l'infini

Parler d’Antonin Artaud, c’est poser le pied sur la fournaise incandescente d’une supernova que seule la science alchimique avec son creuset bouillonnant nous permet d’approcher. Telle est la démarche entreprise par Françoise Bonardel avec son brûlant ouvrage "Antonin Artaud ou la fidélité à l'infini" (2014, Ed. Pierre Guillaume de Roux). Introduire la pensée alchimique dans la personnalité d’Antonin Artaud revient à puiser, dans son parcours personnel d’homme malade, la guérison. Une guérison placée sous la tutelle d’Hermès puisqu’elle allie tant le microcosme: l’individu Artaud, que le macrocosme puisque selon lui, et à travers lui, "c’est toute la culture occidentale qui a besoin d’être guérie".

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Antonin Artaud, prophète du malheur contemporain ? Dans cet entretien, Françoise Bonardel va évoquer tour à tour les spécificités de la pensée d’Artaud dans cette période foisonnante que fut l’entre-deux guerres. Ses rapports avec André Breton (et le groupe surréaliste), Georges Bataille, Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal (Le Grand Jeu). L’auteur nous explicitera ensuite "comment" et "où" placer la pensée d’Artaud face au christianisme, à la métaphysique (où l’ombre de René Guénon se dessine), à l’art, à la sexualité et à la Gnose, terme polysémique qu’il faut ici interpréter comme "connaissance salvatrice".

Dénonçant avec une rare virulence toute marchandisation de l’être humain, toute forme de productivisme, Artaud a compris avant ses contemporains que ce n’était ni dans la Foi, ni dans la connaissance rationnelle, que l’homme pouvait puiser la nourriture dont il avait besoin. L’intuition géniale d’Artaud, c’est ce mélange qu’il opère entre le très haut, le spiritualisme, et le très bas, le matérialisme. "C’est à cette caractéristique que l’on reconnait le sceau de l’hermétisme".

Antonin Artaud ou la fidélité à l'infiniAntonin Artaud ou la fidélité à l'infini

Une sorte de troisième voie, médiane, proche du taoïsme et que Françoise Bonardel nomme "théosophie sauvage".

Souhaitez-vous aller à la rencontre de cet auteur "très connu mais très peu lu" et comprendre les raisons qui font dire à Françoise Bonardel "son œuvre ne m’a jamais quittée"…. ?

Réponses dans cet entretien mené par Paul-François Paoli.

Extrait de la vidéo

Bonjour Françoise Bonnardel, nous allons parler d'un de vos sujets de prédilection puisqu'il s'agit d'Antonin Artaud. Vous venez de publier un livre qui s'appelle tout simplement Antonin Artaud la fidélité à l'infini chez Pierre-Guillaume Deroux. C'est un livre qui est en fait je crois une republication puisque vous aviez publié la première fois ce livre en 1987. Et la première question bien sûr qui me vient à l'esprit c'est quand et comment avez-vous découvert Antonin Artaud ?

Alors si vous permettez je voudrais préciser que c'est une réédition mais considérablement revue, corrigée, augmentée puisque depuis toutes ces années un certain nombre de textes d'Artaud qui n'étaient pas connus en 1987 ont été publiés. Donc je me suis fait un devoir et un plaisir d'ailleurs de les intégrer à la nouvelle édition. Alors comment j'en suis venue ça c'est toujours une question vous savez un peu mystérieuse pour un auteur c'est-à-dire qu'au bout d'un certain nombre d'années on a le sentiment qu'on a toujours vécu avec cet auteur qui vous a accompagné pendant de très nombreuses années.

En fait bon j'avais lu comme tout le monde des textes classiques si je puis dire d'Artaud à savoir le théâtre et son double, Le Paisner, les messages révolutionnaires par exemple. Et puis au fond j'ai véritablement découvert Artaud quand j'ai entamé cette thèse d'état que j'ai faite sous la direction de Gilbert Durand sur la permanence de la pensée alchimique dans la pensée moderne et contemporaine.

Et c'est là où je me suis mise à relire Artaud et j'ai découvert qu'il avait avec la pensée hermétique et alchimique un lien mais qui était beaucoup plus que référentiel c'est-à-dire que c'est quelqu'un qui avait véritablement une intelligence, une intuition profonde de ce que voulait dire le processus de transmutation. Donc ça a été pour moi une sorte de piste. Alors j'ai intégré évidemment cette réflexion sur Artaud à cette thèse qui est devenue Philosophie de l'alchimie, qui est devenue ce livre, ce gros livre intitulé Philosophie de l'alchimie.

Et du coup après la publication de ce livre, je me suis remise si vous voulez à réfléchir sur Artaud et il s'est trouvé que Frédéric Tristan qui dirigeait une collection à Chez Balland m'a proposé de faire une sorte de monographie sur Artaud et voilà comment, si vous voulez, j'ai confirmé, amplifié la perception que j'avais eue d'Artaud lors de ce travail de thèse. Alors justement, cette dimension de votre travail, c'est-à-dire cette relation à l'alchimie, c'est un petit peu votre marque de fabrique d'une certaine manière parce qu'il y a eu des livres, des tonnes de livres déjà sur Artaud, sur sa vie, sur son œuvre.

Est-ce qu'on peut dire que cet aspect des choses, c'est-à-dire cette relation d'Artaud, de son œuvre avec l'alchimie, c'est votre spécificité ? On peut le dire et d'ailleurs on ne s'est pas fait faute de me le reprocher en me disant que c'était une approche beaucoup trop partiale et partielle, ce que je réfute totalement. Je veux dire par là, et ça c'est une caractéristique de la pensée d'Artaud, il n'y a jamais rien chez Artaud de gratuit, de théorique.

Je soutiens simplement que d'abord il y a une forme de pensée propre à l'alchimie qui comme par hasard se trouve être celle d'Artaud. Alors il faudrait beaucoup plus de temps pour le démontrer, c'est ce que j'essaye de faire dans le livre, en montrant que depuis le début, depuis ses jeunes années, Artaud n'a jamais raisonné de manière, disons pour simplifier, rationaliste. Il a toujours eu, et ce qui ne veut pas dire qu'il a déraisonné et qu'il s'est, comment dirais-je, abandonné à une espèce d'irrationalité.

Non, pas du tout. Il y a une forme de pensée très structurée chez lui et qui correspond comme par hasard à celle de l'alchimie. Encore faut-il reconnaître dans l'alchimie une forme de pensée et pas simplement une série d'élucubrations, évidemment. Et d'autre part, alors ce que je n'ai fait que confirmer dans la deuxième version de ce livre, c'est que Artaud a été, je le rappelle, malade toute sa vie, depuis son plus jeune âge.

Par conséquent, la question de la guérison a pris chez lui une extension considérable. Et ce qui m'a semblé évident, c'est que l'alchimie a représenté pour lui le grand mythe de guérison, et pas seulement de guérison physique, de guérison intégrale de l'être humain. À partir de quoi il a orchestré cette vision en étendant cette vision de la guérison à la culture et à la création tout entière. Donc, il me semble qu'au fond, le mythe alchimique de guérison, c'est la dynamique même de toute sa pensée, de toute sa démarche et du début jusqu'à la fin.

Parce que j'ai été très étonnée, justement, de découvrir que dans les derniers, derniers textes d'Artaud qui ont été publiés simplement en 2011, eh bien, on retrouve ces mêmes références à l'alchimie, mais qui n'ont absolument rien de purement littéraire, ce n'est pas une grille de lecture. C'est véritablement la certitude qu'il y a dans l'alchimie un mythe de guérison qui correspond non seulement à son exigence propre à lui, de grand malade, il faut bien le dire, mais aussi à la culture.

C'est-à-dire qu'au fond, c'est toute la culture occidentale qui a besoin d'être guérie. Donc, vous voyez que cette question de l'alchimie n'est pas, à mes yeux, simplement une grille de lecture parmi d'autres. Cela permet d'avoir une compréhension globale de toute sa pensée et aussi, j'insisterai, de déchiffrer un certain nombre de textes dont je crois savoir, je peux même affirmer, que peu de monde ont tenté de les déchiffrer.

Donc, à partir du moment où une référence, justement, s'avère une clé herméneutique, une clé d'interprétation, je ne vois pas pourquoi on la refuserait. Alors, justement, parmi les découvertes qui se trouvent dans votre livre, je pense que le lecteur qui peut être plus ou moins familiarisé avec Arthaud, mais encore faut-il préciser, comme vous le dites, qu'Arthaud est un nom, c'est-à-dire tout le monde dans le monde culturel a entendu parler d'Arthaud, mais très peu de gens peuvent prétendre connaître véritablement l'œuvre d'Arthaud.

Et donc, votre livre là-dessus est absolument implacable. C'est vraiment une plongée dans l'œuvre, dans le travail d'Arthaud. Et quand on fait cette plongée, on s'aperçoit qu'il y a des pensées, des références, des auteurs auxquelles on n'avait pas pensé au début quand on évoque Arthaud. Et moi-même, j'ai été surpris par l'importance de René Guénon dans la première période, si on peut dire, d'Arthaud.

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