L’exégèse mystique du Coran
Le Coran est le livre sacré de l'Islam. Il est considéré par les musulmans comme la parole de Dieu littéralement transmise au prophète Mahomet telle une dictée divine. Il est la source de la foi et de la pratique religieuse de près d'un milliard de fidèles dans le monde. Comme la plupart des textes religieux, le Coran a donné lieu à de multiples interprétations. Pierre Lory distingue trois grands courants d'exégèse coranique, c'est à dire trois voies distinctes de tentative de compréhension du texte sacré :
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-un courant spéculatif et rationaliste qui considère que les sourates du Coran doivent être compréhensibles par la Raison. Cette vision présuppose donc l'existence d'un libre arbitre.
-un courant littéraliste, opposé au premier, qui professe l'impossibilité pour la seule raison humaine d'accéder à la connaissance de Dieu. Seul le Coran peut éclairer la raison de l'homme, celle-ci n'a pas à interroger le texte qui est « parfait », par essence.
-la troisième forme d’approche est d’ordre « mystique ». Tout en se conformant à la pratique de la Loi, ce courant ajoute à la lecture du texte une dimension opérative : "le texte sacré devient présence divine transformante". C'est la voie qu’empruntent les soufis. Le Coran devient alors un support de méditation et de médiation entre ciel et terre pour se transformer, et « accoucher par le haut » (maïeutique grecque).

A travers la lecture de quelques sourates, ou de l’épisode de Moïse face au buisson ardent, Pierre Lory tente de nous éclairer sur l'essence même de l'expérience mystique… Il remet aussi en perspective la place du soufisme dans l'Islam et évoque les origines historiques du schisme entre sunnites et chiites dont la virulence n’a jamais était aussi prégnante.
Souhaitez-vous vous familiariser avec une vision intérieure de l’Islam ? Eléments de réponse avec Pierre Lory dans cet exposé de 43 minutes filmé au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Je voudrais vous donner les principales caractéristiques de l'interprétation mystique et ésotérique du Coran. Et pour ce faire, revenir d'abord à ce qu'est le Coran pour les musulmans. Pour les musulmans, le Coran est une parole divine, c'est la parole de Dieu littéralement transmise aux hommes. Le point est important parce que ça veut dire que le Coran est pour ainsi dire une dictée surnaturelle.
Ce n'est pas un message transmis à un prophète qu'il aurait retraduit pour l'orthodoxie musulmane. Le prophète Mohammed n'est intervenu en rien dans la révélation, il l'a délivrée lui-même n'étant qu'un canal neutre. Donc on ne peut absolument pas appliquer les mêmes grilles de lecture que l'exégèse biblique qui considère qu'il peut y avoir des interprétations en fonction des genres littéraires, en fonction de l'influence du cadre historique.
Dans le cas de l'interprétation du Coran, non seulement le Coran est une parole complètement fixe, qui est définitivement divine, mais la théologie musulmane est même allée jusqu'à dire que le Coran est une parole divine incréée, ce qui signifie que le Coran est un livre éternel qui préexistait en Dieu avant même la création du monde. Alors bien entendu, cela aura des conséquences énormes sur l'effort d'interprétation du texte qui, du coup, va acquérir deux dimensions distinctes et complémentaires.
D'abord, ce sera un message, puisque le Coran transmet un message sur l'unité divine, sur la nécessité de se convertir, raconte des histoires de prophètes, prévient de la fin des temps. Donc il y a un message coranique, mais le Coran est beaucoup plus que ça, c'est aussi une présence divine. Le Coran, en tant que parole divine littérale, est véritablement un verbe divin, et c'est pour cela qu'au lieu de comparer le Coran à la Bible, s'il faut faire une comparaison, il vaudrait mieux comparer le Coran au Christ pour les chrétiens.
Le Coran est véritablement une présence divine. Et du coup, on aura plusieurs voies d'interprétation. Alors, comme message, comme livre contenant 114 chapitres écrits en langue arabe, il a besoin d'être interprété, cela va de soi. Et dans un premier temps, les premières générations des savants musulmans ont simplement essayé de comprendre le texte, d'identifier les tournures, de fixer la grammaire de la langue arabe.
Et les premiers commentaires du Coran sont surtout des commentaires philologiques, lexicologiques, pour traduire en quelque sorte le Coran, qui est décrit dans une langue assez complexe, dans une langue beaucoup plus courante. Mais ceci dit, très vite, il a fallu passer à un autre stade de l'interprétation, une interprétation d'ordre théologique. Plusieurs problèmes de compréhension se posaient. Pour n'en prendre qu'un seul, toute une série de versets du Coran affirment que Dieu est tout-puissant et que les actions des hommes, y compris la mécréance, sont voulues par Dieu.
Si les hommes sont croyants, c'est parce que Dieu l'a voulu. S'ils sont mécréants, c'est parce que Dieu l'a voulu. D'où la question du libre-arbitre. Si Dieu a voulu tout cela, si les hommes ne sont pas libres de leur foi, à quoi sert cette prédication coranique elle-même ?
Face à l'interprétation, ces questions d'interprétation du Coran, deux courants sont nés. Mon propos principal portera sur le troisième, qui est l'interprétation mystique, mais les deux premiers doivent être examinés en premier lieu parce que c'est là-dessus que se fondent tous les musulmans, y compris les mystiques. Première démarche possible, une démarche spéculative, qui est de dire que le Coran est un livre qui doit être compréhensible clairement par la raison.
Il est impensable que Dieu ait délivré aux hommes un message qui ne soit pas compréhensible, qui soit obscur, qui soit équivoque. Dieu, dans sa miséricorde, a donné aux hommes un message clair et il leur a donné également l'instrument qui leur permet de comprendre ce message, à savoir la raison humaine. Cette tendance, disons, rationaliste, a été défendue à partir de la fin du 8e et du 9e siècle par un courant dit mortasélite, qui faisait de l'interprétation rationnelle un des principaux critères de l'exégèse.
Et notamment, les mortasélites disaient qu'il est inconcevable qu'un Dieu juste prédestine à l'enfer des hommes qui n'auraient pas fait ce choix. Et donc, ils postulaient l'existence d'un libre arbitre dans l'homme, ce qui, soit dit en passant, avait aussi des répercussions politiques importantes. Ce n'est pas simplement une question théologique abstraite. Le libre arbitre, c'est aussi de dire si un chef politique, un calife, un sultan est injuste, s'il est tyrannique, est-ce la volonté de Dieu ou avons-nous le libre arbitre de le congédier ?
Mais cette première tendance spéculative a été débordée par une tendance beaucoup plus forte qui est la tendance littéraliste. Ce courant littéraliste, qu'on appelle maintenant le sunnisme, présente une vision de l'homme tout à fait différente. Pour ce courant sunnite, la raison humaine est une raison erratique. C'est un moyen de connaissance qui n'est pas fiable.
Les hommes ne sont pas dominés par leur raison, ils sont dominés par leur passion et leur raison sert principalement à justifier, au fond, tout ce qui peut être en eux subjectif et passionnel. L'homme, le croyant, doit simplement reconnaître les limites de sa raison qui ne peut rien savoir dans le domaine métaphysique et religieux et c'est pour cela que Dieu, dans sa miséricorde, a donné aux hommes une révélation pour les éclairer.
C'est-à-dire que le texte coranique est là pour éclairer la raison humaine mais la raison humaine, elle, n'a pas à interroger le texte coranique. Et il faut accepter le coran dans sa littéralité et bien sûr, il y aura des passages que l'on ne comprendra pas mais si on ne comprend pas ces passages-là, si on ne comprend pas pourquoi on considère que Dieu décide tout, y compris les actes humains et si les êtres humains sont néanmoins responsables de leurs actes devant la loi et devant le tribunal de la fin des temps, et bien c'est parce que la raison humaine n'a pas la capacité de le comprendre.
Cela ne veut pas dire qu'il y a une contradiction dans le texte sacré qui, lui, est parfait. Donc, dans le paysage intellectuel et spirituel de l'islam classique, il y a ces deux tendances qui d'ailleurs continuent jusqu'à nos jours. On a toujours ces deux tendances d'interpréter soit en fonction de la littéralité du texte soit d'interroger le texte en fonction de principes philosophiques ou théologiques.
Mais on peut remarquer que ces deux courants consistent à aborder le texte dans son aspect de message simplement. Le courant propose des mots, des phrases et on tâche d'interpréter ces mots, de trouver le sens qui se trouve sous ces expressions. Un sens qui peut être un sens conceptuel, allégorique, éventuellement symbolique. Mais maintenant, je voudrais surtout parler d'une troisième attitude qui est profondément différente mais qui a occupé une place énorme dans l'histoire de l'exégèse coranique et qui est la lecture mystique.