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Cette jeune intellectuelle décida dès les premières rafles de juifs par les nazis aux Pays-Bas de s'engager au service des internés dans le camp de transit de Westerbork o l'occupant nazi regroupait les juifs avant de les déporter à Auschwitz. Elle se consacra totalement à sa tâche jusqu'au 5 juin 1943, date à laquelle elle fut elle-même déportée à Auschwitz. Avant de partir, elle confia les onze cahiers de son Journal à une amie.

Ce Journal témoigne, depuis le 8 mars 1941, du parcours spirituel étonnant de cette jeune femme qui bascula dans la profondeur en même temps que dans l'horreur. Les écrits de Etty Hillesum furent comparer par de nombreux théologiens, philosophes, ou essayistes, aux écrits de personnalités aussi diverses que Ma”tre Eckhart, Kafka ou Kierkegaard, pour finalement être considérés comme "l'un des sommets de la littérature néerlandaise.

L'histoire d'Etty Hillesum est inséparable de celle d'un personnage à la présence puissante, complexe, juif allemand réfugié aux Pays-Bas, le psycho-chirologue Julius Spier.

La fulgurance de la pensée de cette jeune femme tient à sa liberté. Affranchie des préjugés intellectuels, des modèles et des besoins d'appartenance et de reconnaissance qui encombrent habituellement la pensée des penseurs, Etty Hillesum assume ses contradictions et celles du monde dans laquelle elle vit, par la profondeur, ou l'élévation. Mais celles-ci ne sont jamais une fuite mais naissent d'une lucidité froide accompagnée de compassion.

Voici comment Paul Lebeau souligne cette précocité intellectuelle:

"Moderne, ou, plutôt, post-moderne (si l'on entend par cette expression une libre prise de distance par rapport à certains partis pris idéologiques de la modernité), Etty l'est également par son souci de vérité, de disponibilité à l'égard de ce que les personnes et les événements lui donnent à découvrir. Elle est capable de se remettre en question, et parfois radicalement, qu'il s'agisse de ses idées ou de certains de ses comportements.

Moderne, et singulièrement actuelle, Etty l'est enfin par la manière dont elle conçoit sa relation à ce Dieu dont elle découvre peu à peu la présence à sa vie. Un Dieu à la fois discret, voire vulnérable, mais aussi d'une prodigieuse densité d'existence - bien différent de l'image qu'en projettent trop souvent une religiosité sentimentale ou des nostalgies infantiles.

C'est seulement après avoir lu intégralement et annoté l'ensemble des écrits d'Etty que je me suis avisé d'une autre raison de tenter d'en dégager le profil spirituel. Il m'est apparu en effet de plus en plus clairement que le cheminement dont ils témoignent correspond d'une manière frappante à celui qu'Ignace de Loyola propose dans les Exercices spirituels, auxquels j'ai été moi-même initié et que j'ai souvent proposés à des groupes ou à des personnes depuis plus de trente ans. Ë partir d'une situation confuse, o un certain élan spirituel et le désir d'"ordonner sa vie" se mêlent aux pesanteurs d'un passé grevé d'ambiguïtés et de complicités aliénantes, un lent discernement s'engage à travers le dialogue avec un accompagnateur et l'apprentissage de la prière personnelle, discursive et contemplative, nourrie de l'Ecriture et de certains thèmes majeurs de la spiritualité chrétienne."

Cette ascèse, cette désidentification aux conditionnements, relève des voies d'éveil. Comme toute approche du Réel, l'expérience, dont l'expérience d'écriture, d'Etty Hillesum est inclassable. La pertinence n'entre en effet dans aucune catégorie. Nous ne pouvons que vous conseiller de vous approcher de cette superbe spiritualité, de ce magnifique dépouillement, de cette rare humanité :

"Le savoir est un pouvoir. Seule la sagesse est liberté. La culture de notre époque est superficielle, et notre savoir dangereux, car si nous sommes riches en mécanismes, nous sommes pauvres en motivations. L'équilibre de notre esprit, qui était jadis le fruit d'une ferveur religieuse a disparu. La science a dissocié notre morale de ses fondements surnaturels, et notre monde semble corrodé par un individualisme désordonné, qui reflète le désarroi chaotique de notre esprit."

"Je voudrais pouvoir trouver le mot unique qui me permette de tout dire, tout ce qui est en moi, ce trop-plein, cette opulence du sentiment de la vie. Pourquoi ne m'as-tu pas fait poète, mon Dieu ? Mais si, je suis poète. Je n'ai qu'à attendre patiemment que lèvent en moi les mots qui porteront le témoignage que je crois devoir porter, mon Dieu : qu'il est beau et bon de vivre dans ton monde, en dépit de ce que nous autres humains nous infligeons mutuellement."

texte: Le Crocodile, http://lettreducrocodile.over-blog.net/