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Exposé général de la Tradition par Patrick Négrier

Pour Patrick Négrier, il y a eu occultation de la tradition à partir du IIème siècle de notre ère. La première cause en est l’abandon du « voir » au profit de la croyance, la seconde réside dans le déclin du symbolisme, remplacé par un littéralisme stérile. La pratique du « voir » comme le code symbolique se transmettent. L’auteur estime qu’à la fin du premier siècle, il y a eu rupture de transmission dans les milieux juifs et chrétiens même s’il perçoit à la fois en philosophie, avec le courant de la phénoménologie, et dans le courant symboliste des persistances, dans l’architecture ou l’art notamment.

Patrick Négrier distingue une voie des rites et une voie des pères spirituels ou des maîtres. Il est intéressant de noter qu’il classe les ouvrages qu’il a publiés selon cette distinction. Il identifie la voie des pères spirituels dans la Bible, à travers des figures comme David, Salomon, Jésus ben Sirac et bien sûr Jésus de Nazareth. Ce serait le courant johannique qui véhiculerait de manière privilégiée la voie des maîtres :

« On comprend alors, précise Patrick Négrier, qu’en Jn 21, 20*23, la distinction par Jésus entre Simon-Pierre et Jean recouvrait la distinction fondamentale entre la voie des rites incarnée par Simon-Pierre et celle des pères et des maîtres spirituels incarnée par Jean. Or, cette distinction faite par Jésus entre ces deux voies éclaire le passage de Jn 10, 16 sur les deux « bercails », le premier étant composé des chrétiens membres des fraternités johanniques suivant la voie des pères et des maîtres spirituels, et le second des chrétiens membres des Eglises locales suivant la voie des rites sacramentels. » Patrick Négrier prend le temps, et c’est nécessaire, de décrire l’opposition toxique de Paul de Tarse, et de ceux qui le suivirent, à la voie des maîtres et son interprétation de la voie des rites bien qu’il ne fut pas témoin de l’institution du rite eucharistique.

Sur cette base et aussi cette perspective de la voie des maîtres, Patrick Négrier traite plusieurs thèmes ésotériques : Les Lettres de Jean à sept Eglises – le rite maçonnique comme méthode – l’ésotérisme de Genèse 1-2, l’ésotérisme d’Ezéchiel – La signification des douze tribus d’Israël et des douze apôtres de Jésus, etc.

Il consacre un long développement au Cantique des cantiques de Salomon qu’il commente point par point. Le Cantique s’oppose au Lévitique notamment sur la question de la sexualité. Contrairement au Lévitique, résolument hostile au corps, le Cantique associe l’érotisme à la spiritualité, et rend à la femme une place essentielle, « mère » spirituelle et prophétesse. Mais le Cantique, qui s’inscrit dans la voie des maîtres s’oppose aussi au Lévitique parce que celui-ci relève de la voie des rites.

Ce rappel à la tradition est à la croisée de nombreuses influences. Familier avec le grec ancien et l’hébreu, Patrick Négrier lit les textes anciens dans la version originale mais il s’appuie aussi sur Gurdjieff, Castaneda, Ramakrishna, ce qui explique peut-être qu’il soit un lecteur lucide de Guénon, ce qui est rare. Il invite à la tradition, soit à la transmission, à la fois identique et sans cesse renouvelée.

« On pourrait se demander, nous dit-il : pourquoi s’intéresser aux cultures traditionnelles ? L’intelligence de la tradition originaire ne suffit-elle pas ? C’est-à-dire pour l’exprimer en d’autres mots, la religion naturelle tant théorique que pratique ne suffit-elle pas ? Cette question appelle deux réponses. D’abord, ce sont les cultures traditionnelles qui, en traitant du thème du « voir », et en insinuant ainsi l’idée qu’il y a quelque chose à « voir », (comme le soutenait avec raison Socrate au livre VII de la République de Platon, 517 b-c), nous confirment l’existence de la tradition originaire et nous poussent par-là à tenter de la connaître. Et ensuite les cultures traditionnelles nous servent de symboles vérificateurs, au sens étymologique du mot sum bolon (objet de reconnaissance), en ce que le fait de réussir à les interpréter effectivement (c’est-à-dire complètement et de manière satisfaisante) nous permet de confirmer a posteriori que nous avons bien « vu », c’est-à-dire compris, la tradition originaire telle qu’elle avait été perçue et comprise par les Anciens qui la codifièrent sous la forme des cultures traditionnelles. »

L’ouvrage, fort intéressant en de nombreux points, remet de l’exigence là où règne le plus souvent un certain laisser-aller, et pose un cadre à la fois rigoureux et invitant à la liberté à ceux qui voudraient réellement travailler.