Corps, âme et esprit dans la tradition chrétienne
La plupart des Pères de l'Eglise admettent que l'homme, fait à l'image de Dieu, possède un corps et une âme auxquels s'ajoute une dimension supérieure de l'être: l'esprit, dont celui-ci n'est pas à l'origine. L'esprit est ainsi le souffle divin auquel l'homme peut participer, la part divine qu'il doit reconquérir. Schéma théologique qui pose la question des rôles de l'âme et du corps dans la restauration de l'homme originel et la recherche de l'unité. Dans quelle mesure l'âme et le corps participent-ils de l'être?
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Quels sont le rapports qu'entretiennent la Connaissance et l'Amour avec l'esprit divin? Quels sont les enjeux de la ressemblance de l'homme à Dieu ? Réponse de Jérôme Rousse-Lacordaire dans cet entretien de 45 minutes.
Extrait de la vidéo
On vit souvent d'évidence, et il en est une, je crois, en Occident, chez les chrétiens, et cette évidence, c'est que l'homme serait double, qu'il serait corps et âme. Mais pour d'autres, chrétiens souvent, occidentaux aussi, mais qui se veulent plus ouverts ou plus spirituels, plus ouverts à l'Orient, il est tout aussi évident que l'homme serait triple, corps, âme et, troisième terme, esprit. Et comme bien souvent, les choses sont un peu plus compliquées que les premières évidences, et très schématiquement, on pourrait dire que la chrétienté latine, les chrétiens d'Occident, et quand je dis chrétienté latine, je pense particulièrement aux catholiques, qui sont les seuls dont je vais parler ici, parce que c'est à eux que j'appartiens, et c'est peut-être eux que je connais le mieux, donc que cette chrétienté catholique associe à une anthropologie double, corps et âme, une ouverture à une dimension supérieure de l'être.
Cette dimension supérieure de l'être humain, c'est l'esprit, dimension spirituelle donc dont l'homme n'est pas l'origine, mais qu'il peut pourtant s'approprier. Alors j'ai employé une sorte de gros mot, anthropologie, c'est une approche réfléchie de l'homme et de la nature de l'homme. Et cette anthropologie, en christianisme, ne peut avoir pour fondement principal que les écritures bibliques, l'Ancien Testament et le Nouveau Testament, et c'est bien là ce qui fait la difficulté pour cette question qui nous occupe, c'est que les écritures bibliques ne proposent pas d'anthropologie, en tout cas d'une manière systématique comme le ferait un traité philosophique.
Et pourtant on trouve dans la Bible des notations touchant à la nature de l'homme. Pensons simplement déjà au récit de la création de l'homme dans le livre de la Genèse, au second récit de la création, puisqu'il y en a deux, et ce second récit de la création suggère un schéma qu'on pourrait qualifier de bipartite. Je le rappelle, l'homme est façonné poussière de la terre, et dans cette poussière de la terre Dieu insouffle, un souffle de vie, le texte dit « Yahvé Elohim forma l'homme, poussière de la terre », c'est Adama la terre, « et il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint une âme vivante ».
Souffle, souffle animateur, souffle vivant, ce qu'en d'autres termes on a pu rendre par corps et âme. Donc là, une orientation plutôt en deux parties, corps, âme, poussière de la terre, souffle animateur. Et quand on pense à corps, âme et esprit dans le christianisme en général, on pense plutôt à saint Paul, le seul auteur biblique qui ait explicitement utilisé cette triade, corps, âme et esprit. Et pourtant, même chez saint Paul, la description dominante de l'homme et de la nature de l'homme est bipartite, soit que ces deux parties, ces deux éléments soient opposés entre eux, soit qu'ils soient considérés comme complémentaires l'un de l'autre.
Mais pour saint Paul, l'homme apparaît d'abord comme un être duel, et cette nature reste duel, y compris dans cette seule mention explicite de la Bible, faite par saint Paul, d'une triade corps, âme, esprit. Je la rappelle, cette mention, c'est dans la première épître aux Thessaloniciens, et on y lit que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entier et que tout votre être, esprit et âme et corps soit préservé irréprochable à la venue de notre Seigneur Jésus-Christ.
On a apparemment une triade, mais je crois que cette triade n'est qu'apparente, parce que si on lit attentivement ces lignes, ces quelques lignes dans leur contexte, on voit que l'homme naturel est comme l'Adam de la Genèse, corps, soma en grec, et âme, psyché, psyché. Et l'esprit, le pneuma, l'esprit n'est pas là une réalité qui appartiendrait de plein droit à la nature humaine, une réalité qui serait un élément constitutif de cette nature humaine, c'est un souffle divin auquel l'homme participe par grâce divine, et qui lui confère un corps, un corps pneumatique, c'est ce que dit la première épître aux Corinthiens, qui vient se substituer au corps naturel, qui lui est physico-psychique, qui lui est physique et psychique, et donc un corps naturel auquel vient remplacer un corps pneumatique, spirituel, corps spirituel qui assume toutes les fonctions et toutes les dimensions de ce corps naturel pour le rendre capable d'accueillir l'esprit avec un grand E pour le christianisme, l'esprit saint.
En résumé, on peut dire d'abord que cette anthropologie qui est développée par saint Paul est unitaire, c'est important, elle est unitaire, elle présente l'homme comme un tout et pas comme une sorte de puzzle, donc une anthropologie unitaire, et cette anthropologie unitaire est majoritairement, mais pas toujours, majoritairement duelle à ce tout, cette unité qu'est l'homme est composée d'un corps et d'une âme.
Et enfin, dernier point qu'on peut relever dans cette anthropologie de saint Paul, c'est que l'esprit n'appartient pas de soi à la nature humaine en tant qu'elle est humaine, mais que cet esprit vient de l'extérieur, on verra d'où, mais vient de l'extérieur réaliser les capacités les plus hautes de la nature humaine. C'est sur le terrain de ces deux textes, enfin de corps de textes, saint Paul et la Genèse, que s'est élaborée en Occident une anthropologie chrétienne dont le principal représentant a été saint Augustin, évêque d'Hippone en Afrique du Nord au tournant du quatrième et du cinquième siècles.
C'est probablement lui le véritable fondateur de l'anthropologie chrétienne occidentale. Et saint Augustin a été relativement novateur sur ce point, parce qu'il ne considérait pas que la nature corporelle humaine que nous connaissons, la nôtre, nature qui est matérielle, qui est sexuée, il ne considérait pas donc que cette nature corporelle humaine était le résultat du péché de l'homme. Pour saint Augustin, notre corps sexué, matériel, avec tout ce qui va avec, n'est pas le résultat du péché.
Le péché n'aboutit pas à une chute de l'âme dans un corps grossier, mais on pourrait d'une certaine manière dire qu'il aboutit, le péché, à une chute et de l'âme et du corps qui se dégradent l'un et l'autre, et qui se dégradent parce que le péché