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Un livre d'Eric Baret est toujours un moment paradoxal, mélange d'humour et de gravité pour un dépouillement sans concession. Eric Baret se paye notre tête avec une grande élégance. Je veux dire par là que, touche par touche, phrase après phrase, mot après mot, non-dit après non-dit, il ôte les masques que nous avons empilés sur notre véritable visage, le visage de Rien, le visage invisible de l'Essence.

L'ère de Rien en somme :
" Les exercices sont mal compris. C'est comme de parler d'un sage. En Inde, on trouve de nombreux symboles. On décrit le sage comme étant libre du froid et de la chaleur, comme dans le Yoga Sutra. Il ne bouge pas, ne fait pas ceci, ne fait pas cela. Ce sont des symboles. Ce n'est jamais quelque chose que vous pouvez atteindre, cela ne s'inscrit pas dans un devenir.
Tous les exercices présentés semblent, peut-être à cause de mauvaises traductions, vouloir mener vers un but. Tel qu'on me les a enseignés, ils sont à l'opposé de cela. Ils sont là pour vous faire réaliser que vous êtes constamment en train de nier l'espace entre les pensées, entre les perceptions, que vous visualisez constamment votre corps dans une sorte d'épaisseur et que vous vous identifiez constamment aux sensations.
Quand on vous dit de visualiser le ciel bleu et de vous y identifier, c'est pour que vous voyiez que vous faites constamment le contraire. Lorsqu'il est dit : " Voyez sur le champ de bataille, lorsque l'on court après vous, ressentez la peur, et la beauté de Bhairava se manifestera ", c'est davantage pour constater combien nous nous identifions immédiatement aux émotions. Alors il se produit une ouverture, une disponibilité à l'émotion. Vous réalisez que vous n'êtes pas l'émotion, que l'émotion est en vous. Vous n'avez pas peur, vous ressentez la peur. Telle est l'activité de Bhairava lui-même. Ce n'est donc pas tellement quelque chose à accomplir ; plutôt à laisser faire dans notre disponibilité croissante à nos défenses, à nos prétentions.
Anapuya, la voie ultime, célèbre l'expression. Toute émotion, toute sensation, pensée qui nous vient, si nous la vivons telle quelle, vit dans cette ouverture. Si nous nous y identifions œ " J'ai peur, je suis fatigué, je suis riche, je suis pauvre " -, nous sommes coupés de l'essentiel.
Le Vijñana Bhairava Tantra vous ramène au fait que, dans chaque situation, il y a l'espace. Nous prétendons le contraire en abordant les situations de manière personnelle, en fonction de nos préférences. Il s'agit plus d'une résonance intérieure, d'une disponibilité qui jaillit en nous de l'essentiel. Cela dit, quand quelqu'un réalise clairement qu'il ne peut pas réaliser autre chose que ses propres projections et limitations, quand il a été clairement touché par cette non-expérience, on peut lui dire : " Tournez la tête. " Mais ce n'est possible que quand cette personne a déjà vu ses prétentions. A ce moment-là, elle est percutée ; non par quelque chose à faire, mais par ce qui est. "
L'élégance d'Eric Baret réside dans son bavardage, un bavardage qui n'est que silence, ce silence qui permet à la beauté, qui n'a jamais cessé d'être là, d'entrer pleinement dans notre attention.