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Voici un ouvrage profondément original, ce qui n'étonnera pas ceux qui apprécient la pensée de Régis Debray, souvent à contre courant, et très souvent avec raison. Il n'est pas anodin que ce livre sorte en cette période, et que nous vous en parlions alors même que J. Lang vient récemment de confier à Régis Debray une mission sur L'enseignement du fait religieux. Un rapport est attendu pour le 15 mars contenant une série de propositions, tant sur les programmes que sur la formation des enseignants.

Enfin ! serait-on tenté de dire avec Régis Debray qui dans l'introduction de ce livre s'insurge contre "une laïcité mal comprise, suicidaire à terme, qui proscrit de l'école publique l'histoire des religions." Et de s'interroger : "Veut-on, avec l'illettrisme montant, faire demain des monastères l'ultime abri des Lumières ?"
Provocation ? Pas seulement, la France vit une situation particulière qui nous conduit de crispation en crispation a nous couper des sources mêmes de notre culture.
Régis Debray nous invite à suivre les traces de Dieu, ou plus exactement d'un couple, dont on ne sait lequel engendre l'autre, le couple formé par Dieu et l'être humain. L'itinéraire est chaotique, plein de surprises et de zones d'ombres :
"Et cela, à partir d'un point premier d'étonnement : notre Père céleste représente sur la surface du globe et dans l'épaisseur des âges, un Être étrange et qui détonne. Croire est sans doute naturel au seul animal qui sache qu'il va mourir. Mais il est si peu naturel de " croire en Dieu " que beaucoup de civilisations dont nous gardons mémoire, et les plus raffinées, ont pu vivre et mourir de leur belle mort sans avoir la moindre idée d'un Créateur omnipotent, et assez indulgent pour venir nous chuchoter à l'oreille. Seules les religions prophétiques référées à un fondateur putatif, tels Moïse, Zarathoustra, Mani ou Mahomet, ont conçu cette bizarrerie. Sa banalisation épidémique en escamote à nos yeux les menus hasards déclencheurs. Ces " petites vérités sans apparence " que Nietzche, dans Humain trop humain, oppose aux " grandes erreurs bienfaisantes ". Et c'est vers elles que nous voudrions remonter, pour saisir ce qu'un acquis aussi insolite eut à la fois d'aventureux et de fécond. Non pour mettre Dieu en débat, une énième fois, mais pour mieux comprendre comment le seul carnivore à pratiquer le jeûne volontaire a fabriqué son humanitude."
Vous l'avez compris, cet itinéraire de Dieu est un étrange chemin des métamorphoses de Dieu, autant que des métamorphoses de l'être humain. On veut tellement croire aujourd'hui à l'universalité qu'on ne voit plus les différences criantes, les distinctions radicales, qui font la richesse de l'humanité. Régis Debray, en philosophe qui met en garde contre les évidences, de manière efficace, terre à terre même, nous demande de voir et d'écouter, de sentir et de toucher, ce qui constitue le quotidien de Dieu, le quotidien de l'être humain.
Il y a beaucoup à apprendre sur nous-mêmes et notre monde à suivre les pas, un temps, de Régis Debray. Libre à vous, après...