Le retour à l'origine dans la doctrine Hurûfî
Orkhan Mir-Kasimov explore la notion de ta'wil, en tant qu'exégèse et que retour à l'origine, dans la doctrine Hurûfî, apparue dans la seconde moitié du XIVème siècle en Iran. A partir du Jâvdan-nâma, le "livre éternel" écrit par son fondateur Fadlallâh Astarâbâdî, il rassemble les éléments d'une doctrine , et philosophique de langage. Il pose à l'origine "la voix divine" qui se déclinent successivement en phonèmes, puis sous formes matérielles, dont les lettres de l'alphabet qui préfigurent le ta'wil, la révélation finale du sens ésotérique des textes.
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Ainsi les lettres détiennent une unité de signification qui ont le pouvoir de reconduire l'homme vers sa source originelle et divine. Autant de concepts qui fondent la doctrine spirituelle Hurûfî.
Conférence filmée lors de la 4ème journée Henry Corbin, organisée par l'Association des Amis de Henry et Stella Corbin.
Extrait de la vidéo
C'est un exemple qui nous montre les deux exceptions de mot, c'est-à-dire l'exception la plus courante, le tawil, en tant qu'exégèse, et la deuxième exception étymologique, le tawil, en tant que retour à l'origine. Je vais commencer par présenter le mouvement Houroufi. Le mouvement Houroufi est apparu en Iran dans la deuxième moitié du XIVe siècle. Dans le centre de la doctrine de ce mouvement se trouve une doctrine mystique et philosophique du langage.
D'où probablement le nom du mouvement qui vient de Harf, qui veut dire lettre en arabe. Le fondateur de Houroufisme était Fazlallah Astarabadi, né en 740 dans l'île d'Iran. Comme un nombre d'autres mouvements « hétérodoxes » similaires, le Houroufisme ne peut pas être le seul mouvement qui s'applique à l'histoire de l'humanité. En plus, les informations qui concernent l'éducation et la biographie en général de Fazlallah, qui est quelqu'un de l'un des plus importants de l'histoire de l'humanité, ne peuvent pas être citées facilement par rapport au grand courant de la mystique et de la spiritualité musulmane.
En plus, les informations qui concernent l'éducation et la biographie en général de Fazlallah, qui était le fondateur du mouvement, sont extrêmement rares. La plupart des données biographiques sur lui nous sont parvenues par les ouvrages de ses disciples. Ce qui veut dire aussi une approche probablement un peu partielle, parce que ses disciples avaient la tendance de diviniser leurs maîtres. Les travaux de Fazlallah lui-même témoignent de son éducation dans les disciplines traditionnelles, comme le Coran, le Hadith, le Fiqh, ainsi que de sa connaissance de plusieurs langues, c'est-à-dire qu'il connaît le persan, qui est sa langue maternelle, il doit connaître l'arabe et il a au moins quelques notions de turc.
Ces ouvrages témoignent également des sympathies chiites de l'auteur, mais là encore, il n'y a rien dans les ouvrages de Fazlallah qui aurait confirmé son appartenance à un tel ou tel courant de chiisme. Par contre, dans ces biographies, nous trouvons qu'il était lui-même un saïd, c'est-à-dire un descendant d'Ali et de Fatima, par le septième imam Moussa al-Kazim. Pour donner un exemple de cette difficulté de le situer par rapport à ses sympathies chiites ou sunnites, on peut dire que dans les ouvrages de Fazlallah, on trouve les hadiths qui sont probablement spécifiquement chiites et même de coloration extrémiste, comme les propos théopathiques qui sont attribués à Ali ibn Abi Talib.
Mais en même temps, il rapporte les hadiths d'Aisha, la fille d'Abu Bakr et la femme de prophète Mohammed, qui était particulièrement impopulaire dans le milieu chiite à cause de sa position qu'elle a prise contre Ali. Aisha est également citée dans les ouvrages de Fazlallah avec les titres honorifiques, ce que, apparemment, aucun auteur chiite orthodoxe n'aurait pas fait. Dans ce que ses disciples nous disent à propos de son maître, on peut trouver aussi les traces de l'influence soufie.
Par exemple, d'après certaines sources, Fazlallah serait inspiré par le célèbre mystique bagdadien Al Chebli, un mystique du Xe siècle. Aussi, le point de départ de la carrière spirituelle de Fazlallah est donné par un distique de célèbres poètes mystiques de l'expression père saint Jalal ad-Din Rumi, qu'il entend réciter par un derviche dans la rue. Dans l'âme de ses rêves, le statut particulièrement élevé de quatre mystiques de l'époque ancienne lui est révélé.
C'est Ibrahim ibn Adam, Bayazid Bastami, Sahl al-Tustari et Bouhloul. Ce sont les signes qui pourraient permettre de parler d'une influence soufie, mais qui restent encore très insuffisantes et fragmentaires. Ce qui est peut-être intéressant de remarquer par rapport à des biographies de Fazlallah composées par ses disciples, c'est qu'il y aurait presque une volonté consciente d'effacer les traces de l'influence antérieure.
C'est presque comme s'il voulait présenter la chose de façon que Fazlallah a reçu sa révélation d'une source directe et non pas d'une telle ou telle école mystique ou dans la suite d'une telle ou telle tradition ésotérique en islam. Dans ces biographies également, nous trouvons la description des rêves initiatiques que Fazlallah a eu au cours de ses pèlerinations, de ses révélations qui lui sont survenues à un lieu probablement à Tabriz, on peut la citer vers l'année 1374.
Au cours de cette révélation, Fazlallah se trouve initié dans le sens ultime des lettres séparées de l'alphabet arabo-persan, notamment avec la référence aux lettres, les huruf Mukatta, les lettres séparées qui apparaissent dans les différentes combinaisons en tête de certains surates de Coran. D'après ce que nous trouvons dans les ouvrages de ses disciples, cette révélation confère à Fazlallah le statut de lieu de manifestation, de massacre, de l'essence divine et également le titre de maître de temps, Saïd-i Zaman.
Probablement c'est cet événement qui détermine par la suite l'activité sociale et politique de Fazlallah, parce qu'on sait que, d'après les ouvrages de ses disciples, qu'il prétendait inaugurer la dernière étape de la révélation prophétique, qui va succéder à la révélation des prophètes législateurs terminés par Muhammad et succéder à la mission des saints imams chiites, à la Walaya. Et ce dernier stade de la révélation prophétique sera donc Houluhiyya, l'époque où la divinité va se manifester directement dans l'univers créé.
Cette dernière étape est également, et je reviens au titre de mon intervention, cette étape essentiellement c'est l'étape de Taawil. C'est la période de retour de toutes les révélations antérieures à leur source originelle dans le Verbe divin. Il est probable que Fazlallah cherchait volontairement à attirer à sa cause les détenteurs de pouvoir de son temps. Il a entretenu les contacts avec les notables sarbadars, c'est une autre dynastie qui est apparue de l'alliance entre le soufisme et un mouvement profond avec les ambitions politiques.
Et également avec les princes d'autres clans qui rivalisaient à cette époque pour le pouvoir en Iran. Notamment les princes Jalairid et Mouzafarid. Il semble que Fazlallah est allé aussi loin que d'essayer de contacter directement Tamerlan pour l'inviter à embrasser sa doctrine. C'est probablement à la suite de cette propagande ouverte de ses ambitions messianiques que Fazlallah a été finalement condamné par les représentants de l'orthodoxie religieuse.
Il a été exécuté finalement en 1394 par le fils de Tamerlan, Amir Ansha. Et la tombe de Fazlallah est devenue pour ses disciples le lieu de pèlerination autour de lequel ils ont développé tout un rituel particulier qui a fait remplacer pour eux le rituel traditionnel musulman. L'organisation Houroufi originelle a survécu probablement très peu de temps après la mort de Fazlallah. Pendant une période assez courte, il paraît que les Houroufi essayent de continuer cette politique de Fazlallah et essayer de trouver une alliance politique qui leur aurait permis de promouvoir leur croyance au niveau d'une religion d'état.
Notamment ils tentent les alliances avec les princes Karakoyenlou.