Introduction aux Révélations de la Mecque
Qu'est-ce que les Futûhât? Telle est la question que Dominique Pénot pose. Ibn'Arabî a tout à la fois été encensé et attaqué. Auteur prolixe de 846 ouvrages (ses Futûhât al-Makkiyyah, si elles étaient traduites en leur entier, occuperaient plus de quinze mille pages), il a atteint à une universalité dont peu d'oeuvres témoigne tout en proposant une vision renouvelée de l'islam. Issu de la tradition chevaleresque andalouse, il fut un homme de connaisance qui connut une sainteté universelle et une spiritualité charnelle. Dans un ouvrage inhabituel dans sa présentation, il délivre ainsi un enseignement révélé, déroutant à la première lecture et pourtant dépositaire d'une grande science à travers les Futûhât.
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Porteur d'une grande spiritualité, il se présente comme une carte intemporelle des grandes stations spirituelles réservées à tout homme en chemin et guidé par un maître.
Quelles sont les grandes arcanes de la spiritualité délivrée par Ibn'Arabî? Quelles sont ces diverses stations intérieures? Réponse de l'auteur dans cette conférence vidéo de 26 minutes.

Extrait de la vidéo
Tout d'abord, Messieurs, Dames, Bonsoir, et après les formules traditionnelles, bismillah ar-Rahman ar-Rahim, wa s-salatu wa s-salam, wa ala Sayyidina Muhammad, Sayyidi l-khadri ajma'in, on m'a demandé, à l'occasion de la sortie de cette traduction partielle des photochrates, vous pensez bien qu'elle est partielle, de faire une petite présentation des photochrates.
Je dois dire, en ce qui me concerne, que ça me paraît tout à fait au-dessus de mes moyens, ne serait-ce que présenter les photochrates, c'est déjà quelque chose en soi d'invisageable.
Alors ce qu'il faut savoir, c'est que c'est un ouvrage qui est écrit sur des grands formats, qui comporte 4 ou 5 tomes, dont chacun comporte 7 à 800 pages, donc ça vous donne déjà l'idée du volume, et c'est un ouvrage qui est censé résumer, si je peux dire, toute l'expérience spirituelle de ce maître exceptionnel qui a été Sayyidina Muhyiddin ibn-Rahman.
Alors on ne peut pas parler des photochrates sans parler d'abord du personnage.
Qui est ce personnage qui a défrayé la chronique, d'abord parce qu'il a été soit censé de façon extraordinaire, soit vilipendé aussi de façon extraordinaire, et pourquoi il a suscité un tel engouement de part et d'autre, je dirais, aussi bien de la part de ses détracteurs que de la part de ses admirateurs.
Il faut savoir qu'effectivement, les photochrates al-Makriya, les révélations de la Mecque, qui sont un peu son testament spirituel, c'est un ouvrage dans lequel sont contenus, peu ou prou, tous les autres ouvrages qu'il a pu écrire, et qui, comme a pu vous le dire, tout à l'heure, M. Ernesté, sont innombrables. C'était un auteur excessivement prolixe, et il lui est arrivé d'écrire des ouvrages qui étaient très denses, parfois en quelques nuits.
On a du mal à imaginer ce que ça peut vouloir dire, mais soit on se place au point de vue, je dirais, de la compréhension ordinaire qu'on a de l'être humain à ce moment-là, on se dit, ma foi, c'était un homme qui était aidé par je ne sais quel canal, soit on admet qu'il y avait une espèce de pouvoir surnaturel qui lui a été donné pour pouvoir rédiger tout ce qu'il a rédigé en si peu de temps.
Et il est clair que c'est de ce point de vue-là qu'on se place.
Il faut savoir donc que cet auteur, qui encore une fois défrayait la chronique, c'est un auteur qui va marquer son époque au point qu'il y aura un avant Ibn Arabi et un après Ibn Arabi.
Qu'est-ce qui fait l'originalité de l'auteur ?
Mais ce qui fait l'originalité de l'auteur, il y a énormément de choses.
La première, enfin la première, une des premières, c'est d'avoir donné, je dirais, à ce qu'on a appelé par la suite carrément le tasawwuf, c'est-à-dire en gros la spiritualité islamique, un vocabulaire tout à fait spécifique qui va être repris par la suite dans les différents tours, dans les différentes voies spirituelles et qui fait que finalement l'ensemble de la spiritualité islamique va être marqué par cet auteur de façon quasiment définitive.
C'est-à-dire qu'on va retrouver de l'Asie jusqu'à l'extrême-occident musulman, un vocabulaire qui va être défini par celui qu'on a appelé par la suite al-shaykh al-akbar, le pouvoir des maîtres.
Alors, qu'est-ce qui peut expliquer le succès de cet auteur ?
Eh bien, précisément, par le biais de ce vocabulaire, d'avoir organisé de façon très carrée, je ne dirais pas systématique parce que le mot serait mal venu, mais de façon très organisée, tout un aspect du vocabulaire spirituel musulman qui était disséminé avant lui dans des ouvrages différents, mais de façon, encore une fois, très peu systématique.
C'est-à-dire qu'on retrouvait des notions qui vont être développées par la suite chez celui qu'on appelle le shaykh al-akbar, comme par exemple la notion de l'arroh al-mohammadir, d'esprit mohammadien, ou de khatm al-wilaya, le seau de la sainteté.
Autant de notions qui deviendront familières après l'arabie à l'ensemble des toruk, des voies spirituelles, mais qui avant lui, finalement, sont propagées par des petits milieux restreints, et qui ne sont pas du tout, encore une fois, partie prenante du vocabulaire de la spiritualité islamique, en dehors de cercles très, très, très petits.
Donc, il va donner une orientation générale à la spiritualité islamique à travers un vocabulaire, un francot qu'on va retrouver ultérieurement chez un grand nombre de maîtres spirituels, qui vont l'employer soit de manière inconsciente, c'est-à-dire que ce sont des adeptes affichés, et parfois non affichés, de l'imam arabie, soit de manière inconsciente.
Alors, quand je dis inconsciente, ça ne veut pas dire que ce sera forcément à leur détriment, mais ce sera des reprises de ce lendemain.
C'est-à-dire qu'on va avoir des gens qui vont s'inspirer de Sainte-Namahédie de manière tout à fait directe, et des gens qui vont être inspirés par Sainte-Namahédie par d'autres sources qui puiseront elles-mêmes dans l'œuvre du maître, mais sans forcément y faire une référence manifeste.
Donc ça, c'est quelque chose qu'il faut savoir, c'est que cette œuvre va se diffuser à la fois de manière directe et de manière très indirecte, en sous-main, par le biais de lecture de seconde main.
Et ce qui va être assez curieux, même alors ça je le dis parce que c'est quelque chose qui à mon sens est passé un petit peu inaperçu, c'est qu'on va même avoir la surprise de voir chez ceux qui pourraient être considérés aujourd'hui comme les adversaires les plus farouches de l'hymne à l'Arabie, enfin je pense à toute la mouvance wahhabite et salafiste contemporaine, on va même avoir la surprise parfois de trouver chez eux des faitaouis, c'est-à-dire des points de vue juridiques, qui vont s'inscrire en four contre les écoles classiques de l'islam, mais qui auraient pu trouver leur fournement dans l'œuvre même de l'hymne à l'Arabie.
Ce qui est quand même le paradoxe.
Et malgré tout, on va avoir ce paradoxe qui est intéressant encore, ça montre finalement l'universalité de son œuvre, c'est-à-dire que même les gens qui sont ses plus farouches adversaires vont finalement quelque part se situer par rapport à lui.
C'est-à-dire qu'on va avoir grosso modo les partisans, les pros et les anti, et que les gens vont définir un petit peu leur appréhension de l'islam en se classifiant parmi ceux qui sont pour ou ceux qui sont contre.
Ce qui montre que finalement, bon gré mal gré, il a réussi sans forcément le chercher, ou en tout cas je ne sais pas si vous pouvez apprendre que ce serait une des conséquences de son œuvre, mais il a réussi à s'imposer comme un espèce d'arbitre d'une certaine vision de l'islam en scindant finalement un peu, je ne dirais pas l'islam en deux, mais une vision en tout cas de l'islam en deux, avec ses partisans d'un côté et ses adversaires de l'autre.