La passion et le désir selon Ibn Arabî
Suite à un premier volet où Dominique Abdallah Penot évoquait les grands thèmes de l’oeuvre d'Ibn Arabî , l'auteur explore dans cette nouvelle communication la place centrale de la passion et du désir dans la Futûhât "l'amour spirituel" qu'Ibn Arabî rédigea en écriture automatique. Pour Dominique Penot, la passion s'atténue une fois que l'objet est atteint, une fois que l'union est réalisée.
En revanche, le désir, lui, est permanent, et se renouvelle perpétuellement que la passion soit satisfaite ou non. "Le désir se maintient en dépit de l'union" nous dit Dominique Penot.
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Et de poursuivre en citant Ibn'Arabî: "le fait d'imaginer la séparation entretient le désir au moment même où il rencontre l'objet de son amour. Et celui qui est victime du désir est à jamais perdant, puisque ce qu'il imagine obtenir avec la rencontre, il va le perdre dans la minute qui suit. Le désir crée un état de tension permanente..."

Souhaitez-vous découvrir le mode d'expression, l'originalité d'Ibn Arabî et son rattachement au tronc commun qu'est le soufisme ?
Pensez-vous que la pensée d'Ibn Arabî va à l'encontre de ce que Louis-Claude de Saint-Martin nommait six siècles plus tard "l'homme de désir" ou "l'homme du torrent" ou au contraire que les deux penseurs se rejoignent dans l'asertion selon laquelle "l'amour humain n'est qu'un passage vers l'amour divin"?
Réponses de Dominique Penot dans dans cet exposé de 47 minutes et enregistré au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Pour faire le lien un petit peu avec tout ce qui précède, j'avais choisi vraiment de lire au moins un texte en arabe, de le traduire et de voir d'abord quel est son mode d'expression, et puis de voir un petit peu quel est le sens de l'expression, et puis de voir un petit peu quel est le sens de l'expression, et puis de voir un petit peu quel est à la fois l'originalité de ses idées, et en même temps le tronc commun qu'il expose avec tout le souffle.
Il m'enverra que c'est une expression quand même très très particulière. Donc je choisis pour ce faire un bref passage sur ce qu'il appelle le shok, le shok est la passion et l'ishtiak est le désir. Juste faire précéder la lecture, un très bref commentaire. Pour lui le shok c'est la passion qui s'apaise une fois que l'objet de cette passion est obtenu, alors que l'ishtiak c'est le désir et que le désir lui est continu, il est permanent, il est renouvelé, que la passion soit satisfaite ou non.
Donc il fait un petit peu ce distinguo dans l'amour spirituel entre le shok et l'ishtiak. Alors ça c'est un passage extrait des Futohat en chapitre qui concernait à l'amour, qui est un chapitre qui doit faire à peu près une centaine de pages ou plus, donc ça vous dit un peu. Là on va juste en lire quelques lignes mais pour essayer de donner une idée encore une fois de la façon dont il expose les choses, qui est un exposé très très particulier.
« Chokum bi tahsili lwissali yazoulu, wa l'ishtiaku ma lwissali yakounu » Donc il commence en exposant ce distinguo, en disant le shok, la passion, une fois que l'union est atteinte, cesse. « Wa l'ishtiak » tandis que le désir « ma lwissali yakoun » se maintient en dépit de l'union. « Inna attakhayyul lilfiraqi yudhimu » Le fait d'imaginer la séparation entretient, alimente ce désir. « Ainda al-diqa'i » au moment même où il rencontre l'objet de son amour.
« Fa rabbuhu marbu'anun » et celui qui est victime du désir est à jamais perdant. Est à jamais perdant parce qu'il est toujours en train de s'imaginer que ce qu'il vient d'obtenir à travers la rencontre, et bien il va le perdre dans la minute qui suit et donc il est dans un état de tension permanente. Alors évidemment, quand Sainte-Namohédine parle ici, on peut se poser la question de savoir si c'est de l'amour divin ou de l'amour humain.
Et bien évidemment la frontière entre les deux, elle est réelle, mais en même temps, comme on peut l'exprimer bien espirituel avant lui, tout en étant réel, il y a un pont, il y a un passage entre les deux. C'est-à-dire que pour les spirituels musulmans, Sainte-Namohédine ne fait pas exception à la règle, l'amour humain n'est jamais qu'un passage, un pont vers l'amour divin. C'est-à-dire que l'expérience de l'un peut conduire à l'expérience de l'autre.
Et ça c'est quelque chose qu'il convient de souligner. D'ailleurs, il reprendra souvent quand il parlera du thème amoureux, les exemples de Mroukis, les exemples de Majnoun et Leïla qui sont les grands amoureux de la littérature arabe, les Roméo et Juliette, et il se servira d'eux pour décrire finalement l'amour divin parce qu'il y a une corrélation entre les deux. « Man qala hawwin sabahu quulna lahou » C'est lui qui nous dit « aplanis donc la difficulté » c'est-à-dire essaye de te ménager en dépit de l'affection que tu portes à ton amant.
« quulna lahou » nous allons lui répondre « ma kullu sabin fil wujoudi yahouno » Il n'est pas facile d'aplanir toutes les difficultés dans ce monde, dans cette existence. Il y a des choses qu'on peut surmonter, il y a des choses insurmontables. « man hukmu » c'est l'attribut de l'amour, il n'y en a qu'un. « wal ishqoudaoun filqulou bidafinu » C'est un des attributs de la passion, et c'est un des attributs qui ne convient qu'à la passion.
« wal ishqoudaoun » et la passion est un mal, est une maladie, « filqullou bidafinu » qui est profondément enfoui, enraciné dans les cœurs. « man hukmu hazannat illaha houna wahounak yazhabu aynuhu wayabinu » Et le statut de cet attribut de l'amour, de cet aspect de l'amour, est qu'ici ou là, il s'en va et finit par disparaître. Donc, distinction, comme on l'avait dit au début de ce chapitre, entre le « ishq » qui, une fois qu'il est satisfait, disparaît, et l'« ishtiyar » qui lui est permanent.
On remarque qu'entre « ishq » et « ishtiyar » il y a un petit peu des parentés de l'être qui expliquent aussi une parenté de sens. « wa yaqulou ba'du l'ishaqi faabki innawaw shouqan ilayhim waabki izadanaw khawfal firaqi » Donc, pour expliquer le rapport entre les uns et les autres, il dit « faabki shouqan » ça c'est un verbe qu'il cite et qui n'est pas de lui, « ilayhim innawaw » quand il se rapproche, ou plutôt quand il s'éloigne.
Je pleure par passion pour eux. « waabki izadanaw » et quand ils se rapprochent, je pleure à nouveau « khawfal firaqi » parce que j'ai peur qu'ils se séparent de moi. Donc on voit bien ici cette espèce de passion continue, constante, qui est alimentée à la fois par le désir de l'être, qui est absent, et puis quand l'être est présent, la crainte de le perdre. Donc ce qu'il veut dire en fait, et c'est ça qui est important de retenir dans ce témoignage amoureux, un travers sévère, c'est que pour le spirituel, la peur vis-à-vis de l'aimer, et bien entendu ici il s'agit d'un amour spirituel, la quête du divin, c'est une peur qui est constante.
« laa toufaa liqal muhib » qui ne se sépare jamais de l'amant. Pourquoi ? Parce que l'amant il a que deux choses, c'est l'objet de son amour, et il y a la proximité et il y a le lointainement. Quand l'amoureux, quand l'objet de son amour plus exactement se rapproche, et bien il est à la fois satisfait, mais en même temps dans la crainte, parce qu'il se dit « est-ce que ça va durer ?
» et quand il n'est pas là, « yachinu » il est, il n'a qu'une envie, c'est de s'en rapprocher, ce qui explique que le spirituel, tel que le décrit Saddam Houdin, est dans un état d'angoisse constante et de perplexité constante, parce que tout ça, en fait, ce sont une succession de « taja liyat » de théophanie, et il va finalement faire comprendre que Dieu est présent quand il est présent, ce qui est évidemment une façon de parler, mais que Dieu est aussi présent quand il est absent.
Parce que pour l'amoureux tel que le conçoit, tel que le décrit Saddam Houdin, la quête est constante. Quand il est là, il a peur qu'il parte, et quand il n'est plus là, il n'a qu'un souci, c'est qu'il arrive. Donc il n'y a pas de repos, il n'y a pas de temps de repos pour le spirituel amoureux tel que le décrit Saddam Houdin, la quête elle est continue. Quête dans l'absence, quête dans la présence.
Ce qui lui fait dire d'ailleurs dans d'autres vers que dans sa présence il est présent, dans son absence il est présent, il n'y a pas de moment où le spirituel s'en coupait de Dieu, parce que de toute façon, l'objet de son attention, l'objet de son amour est tel qu'il ne peut pas faire autre chose. Il dit que la passion peut s'apaiser une fois que la rencontre a lieu. Parce que c'est la tension du cœur vers celui qui est absent.
Et quand l'aimé qui était absent se manifeste à lui, il s'apaise.