Les grands thèmes de l'oeuvre d'Ibn Arabi
Mystique, poète, sage, Moheïddine Ibn Al ’Arabî est l'un des plus importants représentants de la "voie de l'amour" au sein de la tradition mystique de l'Islam. Né en Andalousie en 1165, son oeuvre monumentale est encore étudiée, méditée non seulement dans le monde arabo-musulman mais aussi en Occident et en Asie : elle contient en effet la science initiatique et spirituelle de l'Islam.
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Inaccessible au premier abord, en particulier pour ceux qui tentent de la rationaliser ou de la systématiser, la pensée d'Ibn 'Arabî se différencie de celles d'autres mystiques musulmans car elle prône la cohérence absolue entre la loi et la voie; la lettre ne s’oppose nullement à l’esprit, et au contraire c’est dans la lettre que réside la voie intérieure de l’islam c’est à dire son ésotérisme.
De par la fécondité exceptionnelle de l’œuvre d'Ibn 'Arabî, qui rédigeait sous dictée automatique, ses détracteurs ne voient dans celle-ci qu'un fouillis difficile à démêler. Pourtant, grâce à l’ acsèse et l’approfondissement, elle se révèle être cohérente et d’une grande force, en particulier si on la met en perspective avec le Coran. Pour Ibn 'Arabî, le Coran est une invitation au parcours spirituel que l'homme doit parcourir pour réintégrer l'état originel, celui de l'homme universel dont le Prophète est l'exemple. Pour Ibn 'Arabî, la sainteté c'est l'accès aux noms divins et aux significations cachées du Coran, lesquels ne dévient pas du sens littéral et lui confèrent même une portée revivifiée.

Dans cet exposé de 47 minutes, Dominique Abdallah Penot évoque les grands thèmes de l’oeuvre de ce maître incomparable que fut Ibn 'Arabî. Il nous restitue l'homme, le sage, en le mettant en perspective avec son temps, sa postérité… ainsi que ses détracteurs (Ibn Taymiyyah puis Mohammed ibn Abd el-Wahhâb qui initia par la suite le courant de pensée wahhabite).
Extrait de la vidéo
Dans la permission de Dieu, et au nom de Dieu, de la paix, et de sa dignité. Et d'un Dieu qui est le Dieu, et qui est le Dieu, et qui est le Dieu, et qui est le Dieu, et qui est le Dieu. Et qui est le Dieu, et qui est le Dieu, et qui est le Dieu. Bismillah ar-Rahman ar-Rahim.
Alhamdoulilahi rabbil'alameen. wa sallillahoumma ala sayyidina muhammad wa ala walidihi wa alihi wa sahbihi ajma'een. Alors aujourd'hui à votre demande, je vais encore réessayer de parler un petit peu d'un personnage absolument majeur. De la spiritualité islamique.
En l'occurrence, c'est Namah Yeddin Ibn Arabi, connu, disons en France, le nom d'Ibn Arabi. Arabi, prononcé un petit peu à la française. Alors c'est un personnage effectivement qui a défrayé la chronique. Ça en a été déjà expliqué un peu dans le passé.
Parce qu'il a séparé un petit peu le monde islamique en deux déjà. Il faut bien voir que même au jour d'aujourd'hui, il y a les pro-Ibn Arabi et les anti-Ibn Arabi. Et puis il y a, entre les pro et les anti, il y a ceux qui le défendent mais sans le dire. C'est-à-dire qui, tout en vivant plus ou moins par participation de ses idées, ne l'affichent pas.
Donc c'est très complexe de mesurer l'étendue de l'influence d'un tel personnage sur le monde de la spiritualité islamique. Et je dirais même sur le monde de l'islam. Alors pourquoi sur le monde de l'islam ? Parce que paradoxalement, il est arrivé parfois à Ibn Arabi d'influencer des gens qui étaient ses pires ennemis à l'heure insue.
C'est-à-dire que paradoxalement, aujourd'hui, on voit certaines fatwas dans le monde islamique, certaines fatwas, je dirais, de l'extrémisme musulman, qui sont combattues par la plupart des docteurs de la loi, et qui auraient pu presque trouver un justificatif dans l'œuvre d'Ibn Arabi, qui est leur pire ennemi. Ce qui est un peu paradoxal, mais c'est vous dire la complexité du personnage. Qui est Ibn Arabi, d'un point de vue biographique, on a dit, c'était un fils de notables andalous, il était destiné à faire carrière dans les armes, et puis, il a eu une vocation très précoce, il a eu une espèce d'illumination, il est resté un an dans ce qu'on appelle une khalwa, un état de solitude quasi absolu, en faisant méditance sur Dieu, et là, il a eu des ouvertures spirituelles qui vont être confirmées tout au long de sa vie.
C'est un personnage qui est complexe, parce que d'abord, on a voulu faire de Ibn Arabi une espèce de désotériste, de batiniste, qui se serait soucié que la signification profonde des textes au détriment de la loi, ce qui est rigoureusement faux. C'est-à-dire que pour Ibn Arabi, la loi n'est pas du tout en opposition avec la voie. La loi est le fondement même de la voie, elle est la justification de la voie, et celui, il le dit d'ailleurs lui-même, celui qui arrive au terme de la voie, finalement, il revient à ses débuts.
Il y a un chapitre comme ça, qui l'appelle du retour, pour le connaissant, à ses débuts, c'est-à-dire aux premières manifestations de la spiritualité chez cet individu. Alors, bien entendu, je ne vais pas rentrer dans le détail du chapitre, pourquoi celui qui arrive au terme de la voie revient-il à ses débuts, il faudrait lire le chapitre en question pour en voir les raisons. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il le dit bien et de manière très claire, la loi, c'est la voie, et la voie, c'est la loi.
C'est-à-dire qu'en fait, ce qui va le distinguer de beaucoup de spirituels musulmans, c'est une espèce de littéralisme tout à fait particulier, qui fait qu'il va voir, dans la lettre même, le fondement de l'ésotérisme. Alors, vous allez me dire, comment ça ? Je vous donne un exemple très clair, que je vais peut-être redonner dans le passé, mais qui illustre. Alors, c'est un exemple qui est connu, je n'invente rien.
Vous avez par exemple un verset du Coran, qui dit de façon très claire, Les docteurs de la loi l'interprètent en disant, il n'est rien qui lui soit comparable. C'est-à-dire que Dieu ne peut être comparé à rien dans son inaccessibilité, dans son insondabilité, et par conséquent, il est la transcendance absolue. C'est le Namur Yedin, il reprend cette interprétation à son compte, il dit effectivement, Dieu est transcendant.
Mais il dit, il y a une autre lecture du verset qui est possible, et qui est rigoureusement littéraliste. C'est-à-dire, il n'y a pas comme son semblable quelque chose. Autrement dit, il nous dit, alors il reprend presque l'interprétation au rebours, il dit, ce verset affirme que Dieu a un semblable, et que ce semblable, nul ne peut lui ressembler. Et il dit, si nul ne peut ressembler au semblable de Dieu, imaginez, comment pourrait-on ressembler à Dieu lui-même ?
A fortiori, si on n'est pas capable de ressembler à celui qui est son semblable, comment pourrait-on ressembler à Dieu ? Qui est ce semblable ? C'est pour lui, ce qu'il appelle l'insan al-kamil, l'homme parfait, l'homme universel, celui qui est le mutakhal l'akhlaqillah, qui s'est revêtu de tous les attributs divins, et dont le prototype, évidemment, est le prophète, qui a existé de toute éternité, avant même d'avoir une enveloppe corporelle.
Bien entendu, c'est une réalité, je dirais, qui est à la fois strictement islamique, dont on retrouve des traces un peu dans les traditions antérieures, puisqu'on a par exemple une parole de Sayyidina Isa, de Jésus, qui dit qu'avant qu'Abraham ne fût, j'étais. Le prophète, en ce sens, rejoint parfaitement certains propos de prophètes antérieurs, en faisant allusion à ce qu'on a appelé dans l'islam cette rouh al-muhammadiyya, cet esprit muhammadien, qui est antérieur à la création elle-même, et qui fait dire au prophète qu'on tout nabiyyano adam bayn al-ma'i wa'tin, j'étais prophète, alors que même qu'Adam était encore entre l'eau et l'argile.
On voit ici, par ce type d'interprétation très littéraliste, que pour lui, la littéralité, c'est le cœur même de l'ésotérisme. C'est-à-dire qu'il va voir dans la lettre du texte ce que les exotéristes ne vont pas y voir, et il va pointer le doigt sur cette lettre, en disant, mais la lettre dit ceci, et la lettre nous dit en réalité, et bien, si vous savez la lire, elle nous dit en réalité que Dieu est bien présent là où on s'y attendait le moins.
Autre exemple, dans la prière, il fait remarquer qu'une des formules rituelles de la prière, quand Laurent, c'est-à-dire Al-Mustalli, se relève de la prière, consiste à dire, Dieu adresse des louanges à celui qui le loue. Or, il dit ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que si on réfléchit bien au sens de la formule, Dieu entend celui qui le loue, c'est que Dieu demande au Musalli, c'est-à-dire à celui qui est en prière, de se substituer à lui en disant Dieu entend.
Or, il dit, c'est bien la preuve que l'objectif de la prière, en premier lieu, pour Sayyidina Muhyiddin, ça n'est pas, bien entendu, Dieu exige à ses serviteurs de le servir, mais Dieu veut, surtout, proclamer sa grandeur par un monde, en quelque sorte, à la fois extérieur à lui et pas si extérieur, en réalité. C'est-à-dire que Laurent n'a d'autre fonction que de proclamer la gloire de Dieu en lieu et place de Dieu lui-même.
Évidemment, c'est une interprétation qui est un peu surprenante, mais si on prend, encore une fois, la littéralité du texte, effectivement, il n'y a pas de raison que celui qui est en prière dise, Dieu entend, Dieu pourrait le dire lui-même. Donc, il dit bien, Laurent ici, Dieu lui demande de se substituer, en quelque sorte, à lui pour proclamer sa gloire. Alors, il y a un tas d'interprétations comme ça, c'est, par exemple, un ouvrage comme les Foutahat el Mekia, en est rempli, qui montrent bien que dans l'esprit du Chir, Dieu se sert, en quelque sorte, du monde comme un théâtre dans lequel les gens, quels qu'ils soient, sont chargés, chacun à sa manière, d'être un peu des signes de Dieu et d'être des théâtres de sa théophanie, de sa manifestation.
Sainte-Namohédine le dit, ils ne sont pas conscients tous de cette réalité, à savoir que Dieu veut, en quelque sorte, s'adorer lui-même par le biais de ses créatures, mais néanmoins, c'est une réalité à laquelle nul n'échappe. Et il en veut pour preuve, alors là, il y a une autre théorie qui est très prégnante dans l'œuvre d'Ibn Arabi, c'est la théorie des non-divins, c'est-à-dire que pour Sainte-Namohédine, il y a plusieurs niveaux, entre guillemets, de divinité.
Il y a la divinité inconditionnée, absolue, qu'il appelle l'Ilah el-Mutlaq, la divinité absolue, qui est l'essence divine. Alors, elle, on ne peut rien en dire,