L’interprétation ésotérique de la prière abrahamique chez Ibn ‘Arabî
Francesco Chiabotti explore ici le sens caché de la « prière abrahamique » (Salat Ibrahimiyya), qui unit spirituellement les figures de Muhammad et d'Abraham. Il nous rappelle dans un premier temps l'évolution historique du terme « abrahamique », qui est passé d'une notion tribale ou raciale à un concept d'unité humaine, interreligieuse, au XIXe siècle sous l'influence de penseurs tels que Ismaÿl Urbain.
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En s’appuyant sur l'œuvre d'Ibn ‘Arabî, il souligne le fait que la « famille » mentionnée dans cette prière ne désigne pas une lignée biologique, mais bien l’élite des saints, des gnostiques, qui perpétuent la fonction prophétique sans nécessairement apporter de « nouvelle Loi ».


Cette pratique dévotionnelle dévoile une dimension universelle : chaque individu, quelle que soit sa foi, posséderait en son âme une « forme mohammadienne » permettant de réaliser une « amitié intime » avec le divin.
Francesco Chiabotti utilise la métaphore du mirage pour décrire la finalité mystique : en se tournant vers la figure du Prophète, le fidèle finit par trouver Dieu Lui-même, réalisant que la connaissance ultime naît paradoxalement de l'aveu de l'insaisissable majesté divine.
La distinction qu’Ibn ‘Arabî a établi entre la famille charnelle et la famille spirituelle repose sur une analyse linguistique et métaphysique précise des termes arabes Ahl et Âl. Voici comment il structure cette différence.
La famille charnelle (Ahl) : ce terme désigne la « maisonnée », c'est-à-dire les proches par le sang ou le mariage. Dans le contexte de l'islam, cela renvoie aux Ahl al-Bayt (les descendants directs du Prophète), une lignée physique particulièrement mise en avant dans la tradition chiite.
La famille spirituelle (Âl) : Ibn ‘Arabî privilégie le terme Âl (souvent traduit par « Famille » avec une majuscule dans l'intervention) pour désigner les « intimes » ou l'élite spirituelle. Pour lui, cette famille n'est pas définie par la généalogie, mais par le degré de connaissance et de piété.
Cette famille spirituelle regroupe les « justes » (sâlihûn), les « gnostiques » ('ârifûn) et les savants de la communauté. Ibn ‘Arabî affirme que tout fidèle qui suit véritablement le Prophète devient un membre de son Âl.
Pour appuyer son propos, il cite l'exemple coranique des « Âl de Pharaon », qui désignait son entourage et sa cour plutôt que ses seuls liens de sang. Il compare également cette famille à un mirage ou un « halo » qui magnifie la figure centrale, montrant que les membres de cette famille spirituelle sont ceux qui reçoivent et reflètent le rayonnement du Prophète.
La sainteté comme héritage.
En opérant ce glissement, Ibn ‘Arabî soutient que si la prophétie législatrice est close, la fonction spirituelle se prolonge à travers les saints, qui sont les véritables héritiers du Prophète au sein de sa famille spirituelle.
Cette interprétation permet de transformer une bénédiction rituelle en une reconnaissance de la sainteté universelle, accessible à ceux qui s'effacent devant la présence divine.
Exposé enregistré lors de la 20e Journée Corbin : Loi et spiritualité, le 22 novembre 2025, EPHE, Sorbonne Paris, à l’initiative de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin que nous remercions.
Extrait de la transcription
Merci, merci à toi Pierre pour cette invitation qui qui qui m'honore hein.
Donc c'est la première fois que j'interviens dans les dans les journées Henry Corbin. J'ai participé aussi au jury cette année. Donc voilà, c'est c'est une belle chose de revenir à l'œuvre de Corbin. Donc que j'ai lu, mais peut-être après voilà, on passe à autre chose.
Et euh et donc voilà, j'ai proposé cette cette étude sur un texte qui est cette prière abraham qui a une portée normative en islam. Donc là, on est dans le côté loi. Mais je voulais vous proposer, bon, je vais faire une petite historique du terme "abrahamique" lui-même parce que je pense c'est c'est quelque chose qui m'a qui m'a interpellé. Après, je viens à comment Corbin comprend Abraham. Et justement là, on va trouver euh un paragraphe dans lequel il nous invite à faire très attention à non à ne pas universaliser les concepts. Et après, je vais revenir donc dans un cas spécifique qui est l'œuvre de Ibn Arabi. On l'a déjà évoqué et justement parce que c'est à propos de Ibn Arabi que Corbin aimait ce ce voilà cette ce ce ce conseil hein intellectuel. et et et donc je vais amplifier donc ce ce cette interrogation à propos d'Abraham chez Corbin dans le cas de cette prière abraham juste c'est c'est une formule c'est une formule dévotionnelle que le le fidèle musulman répète dans la prière dans le au moins dans dans l'islam sun dans l'islam chit c'est un peu différent il en statut différent mais dans le sunnisme auquel Arabi donc appartient donc il a il y a un débat sur à quel moment de la prière citer cette bénédiction d'Abraham je vais Je vais vous la lire. Euh et est-ce obligatoire ou pas ? Il y a il y a une divergence dans la dans l'orthopraxie islamique qui génère chez Ibn Arabi euh disons des profondeurs métaphysiques absolument incroyable. c'est un peu le propre de de de sa lecture de la loi, mais on aura en communication sur ce point tout à l'heure. Donc mon point de départ et donc cette question là à partir de quand déjà dans nos langages à nous euh le terme abrahamic été employé pour désigner une fraternité entre les trois principaux monothéismes ? Donc on connaît l'œuvre de Massignon bien évidemment qui a qui a vrai dans ce sens, mais il y a quelques quelques antécédents euh euh qui vont transformer l'usage de cet adjectif abrahamic qui au départ encore donc je vous donne des exemples. En 1938, on a l'histoire d'Espagne de Roma. Il nous parle donc Abrahamic, c'est une généalogie he c'est il parle de la race abrahamique. Donc c'est c'est c'est racial, c'est euh il y a rien de spirituel dans cette dans cet usage.
Auguste Boulon dans l'histoire universelle en 1836, il parle de l'unité abrahamique, mais c'est l'unité abrahiamique qui a qui a été accomplie par Moïse quand il a réuni juif. Donc encore une fois, c'est tribal.
Il y a rien de fraternel ou de interreligieux dans ces usages.
Ça paraît quand même à la même époque avec dans les milieux des saints Simoniens. Ça c'est une chose que je ne savais pas et c'est Galica qui permet de faire des recherches dans un corpus en l française classé par ordre chronologique hein. Je veux pas dire de la science en fuse. Et euh et donc vous on peut trouver donc Galik euh des écrits de de d'Ismaël Urbain.
Algérie. Et il nous dit par exemple dans dans un texte par l'intermédiaire du Coran, les musulmans sont initiés aux traditions bibliques. C'est orienté bien évidemment mais c'est un pas un avant.
C'est une position très courageuse on le remet dans son contexte. Ils se sont devenir membres de la grande famille abrahame. Et là, c'est clair là, Abrahamic c'est c'est c'est une famille.
Abrahamic devient un concept inclusif si vous voulez d'unité humaine.
Alors la vraie question est de savoir si les trois religions au Moyen-Âge concevait Abraham comme une figure unificatrice ou plutôt de division. Bon la réponse bon je c'est un peu long à démontrer mais je croyez-moi sur parole on s'approprie d'Abraham pour pour marquer notre spécificité et pas du tout pour marquer notre notre unité. Donc voilà. Alors chez Corbin donc j'ai trouvé dans l'imagination créatrice un passage qui révèle justement de cette attention au particulier au particulier surtout dans les textes du Moyen-Âge. Il faut être aussi clair le Moyen-âge tel qu'on se l'invente n'est pas du tout le Moyen âge qui qui a existé. Au Moyen-Âge les communautés religieuses avaient droit d'écriture. Il y avait beaucoup de violence potentielle et réelle et il y avait aussi beaucoup de liberté d'expression. C'estàdire, vous avez des traités au 1300 et quelques à Bagdad dans lequel une Kamouna défend le judaïsme contre l'erreur des autres religions. Donc il avait le droit de et ça c'est sont des choses récurrentes au Moyen-Âge même dans l'Espagne islamique vous avez surtout dans ce qui concerne les approches philosophique hein donc le le le des dialogues entre philosophes des tr donc il y avait beaucoup de liberté d'expression et c'est dans ce contexte là queon a aussi l'apparition de deux grands penseurs mystiques comme Ibn Arabi. C'est dans c'est un milieu intellectuellement ouvert, fertile avec peu de conformisme. on a des personnalités très différentes les autres et je trouve que Henric Orbin est très donc très attentif à cette ce à ce particulier. Donc il lit Ibn Arabi donc comme un penseur encré dans un épistémé particulière qui est la sienne. Il va par contre l'insérer par processus comparatif dans des débats philosophiques qui viennent d'Occident hein mais pour montrer que cela a droit d'asile. Et donc justement à propos de la figure de d'Abraham Henry Corbin propose une étude très approfondie de la notion de amitié intime. Je le dis en arabe la houla le donc c'est quelque chose que le Coran dit de d'Abraham qui était a été a été fait intime par Dieu qui est un terme coranique mais qui était déjà dans le judaïsme. Il est pas dans la Torah donc c'est dans les enseignements parallèles et cette l'intime de Dieu et chez Ibn Arabi un peu résumé est identique à l'homme universel insan kamile universel et et c'est là que Henric Orbin fait cette remarque à propos de l'anthroposté.