La charité profanée
La mémoire de l’homme moderne est parfois parcellaire. Il en va ainsi du proverbe "L’erreur est humaine…. " dont la suite, moins connue car moins compatissante, est : "persévérer diabolique" (Errare humanum est, perseverare diabolicum) et qui renvoi donc implicitement à la question du Mal….
Le XXème siècle fut le siècle le plus meurtrier de toute l’histoire de l’humanité.
Les deux idéologies majeures de ce siècle, et directement responsables de cette abomination, se nomment nazisme et communisme. Quel point commun retrouve-t-on dans ces deux régimes totalitaires ? Un athéisme virulent.
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A l’aune du troisième millénaire, en 1979, Jean Borella fit paraître : "la Charité profanée"*, qui représentait la somme de douze années de réflexion post-Vatican II, sur la place de la Charité, (qui est l’une des vertus théologales majeure au sein du Christianisme) dans notre monde moderne. Il y dénonçait la forme caricaturale que cette notion avait empruntée, par les aléas du politiquement correct, de l’acculturation de notre société et de son matérialisme excessif.
Pour Jean Borella: la charité ne se cantonne pas à l’altruisme ou à la philanthropie, elle a pour fin la déification, c’est-à-dire la compréhension par l’homme qu’il n’est pas un dieu en devenir (Prométhée), mais au contraire un "serviteur inutile". Car "aimer son prochain" ou "aimer tout court" n’est pas un sentiment ou un acte anthropomorphique.
L’acte d’Amour prend naissance en Dieu : "Ce n’est pas moi qui aime, mais c’est Dieu qui aime en moi" nous dit-il.


Quelles distinctions faire entre les différentes formes d’Amour que sont Eros, Philia et Agapé ?
A travers la manifestation de la charité dans la sphère sociale (horizontale et matérielle) ou spirituelle (verticale et indicible), souhaitez-vous mieux appréhender son antidote : la notion fondamentale du Mal ?
Notre société occidentale, en droite ligne des idéaux hérités du siècle des Lumières (qui a réduit la question du mal à la seule organisation sociale), œuvre t’elle pour le Bien ? Ou contre le Mal ?
Ces deux efforts sont-ils analogues ou au contraire antinomiques ?


Que laisse entrevoir la désaffection croissante de la spiritualité dans notre société (perseverare diabolicum?)
Réponse de Jean Borella dans cet entretien de 56 minutes, interrogé par Catherine Conrad et Bruno Guillemin.
* ce livre vient de ressortir sous le titre "Amour et Vérité " (2011, Ed Harmattan)
Extrait de la vidéo
Nous sommes aujourd'hui réunis pour évoquer un ouvrage fameux, polémique aussi, il s'agit de la charité profanée qui prendra le nom de Amour et Vérité et pour évoquer ce livre nous donnons la parole à M. Jean Borella, l'auteur de ce livre, qui est un philosophe éminent, professeur de l'Université de Nancy, professeur agrégé, docteur S. Lettres, et nous donnerons aussi la parole à Catherine Conrad qui fut son élève et qui est elle-même professeur infégée de philosophie en Cagny-Paucagne.
La première question qui me vient à l'esprit est la suivante, c'est quelle a été votre intention à vouloir substituer donc à ce titre la charité profanée, cet autre titre non moins beau, mais peut-être moins polémique, Amour et Vérité ? Oui, alors en ce qui concerne le titre, titre qui d'ailleurs avait été choisi par le premier éditeur, l'abbé Luc Lefèvre, parmi une liste de titres possibles que je lui avais proposé, ce titre j'ai fini par le trouver un peu lourd, lourd pourquoi ?
Parce que la profanation ça n'est pas rien et que d'autre part il manquait évidemment de nuances. Je pouvais passer avec ce titre pour un sectaire anti-progressiste chrétien rejetant ceux qu'on appelait les chrétiens de gauche, ceux qui ont le cœur sur la main ou la charité à la bouche et qui au nom de la charité, de l'amour du prochain donc, justifiaient des choses tout à fait injustifiables comme par exemple le communisme soviétique et chinois.
Je pense, n'est-ce pas, que le concile Vatican II qui a été le concile de la prise en compte du monde moderne, un concile qui a voulu regarder le monde en face, le prendre à bras le corps tel qu'il est et qui n'a pas dit un mot sur le communisme, il y a là un silence assourdissant comme on dit et qui en dit long sur la situation de l'église à l'époque du concile alors que chacun savait déjà et ensuite ça s'est de mieux en mieux confirmé que le communisme soviétique et chinois avait accumulé des millions et des millions de cadavres.
C'était quand même quelque chose. Sans compter le Cambodge. Sans compter ensuite le Cambodge, l'Ekmer Rouge et bien d'autres. Et ce communisme représentait quand même un des éléments majeurs, sinon l'élément majeur du monde actuel.
C'était puisque depuis, bien sûr, les choses ont changé. Et au fond, c'était la raison pour laquelle j'avais choisi ce titre. Polémique volontairement. Polémique volontairement, oui, parce que j'étais vraiment, non seulement indigné par l'attitude de beaucoup de prêtres dans des revues, mais aussi dans des homélies, dans des sermons, qui soutenaient expressément, pas seulement implicitement, mais expressément, le communisme soviétique et le communisme chinois.
Je pourrais raconter beaucoup de choses à ce sujet. J'avais 35 ans quand j'ai commencé à écrire la Charité profanée. Mais aussi parce qu'il y avait, me semblait-il, une trahison profonde de la signification de ce terme. Mais là, la réflexion venant, et peut-être aussi une certaine indulgence, et puis la situation ayant changé considérablement, je me suis dit, oui, c'est vrai, en soi, la charité a été profanée, la charité du Christ tel que nous la présente l'Évangile et les Épitres de Saint Paul.
Mais ceux qui étaient les promoteurs de cette profanation n'en avaient pas vraiment conscience. N'en avaient pas vraiment conscience, et ils étaient aussi soutenus et incités, motivés par ce qu'ils pensaient être l'amour du Christ. C'était une erreur, mais c'était une erreur non pas pardonnable, car je crois qu'il y a quand même des erreurs difficiles à pardonner. Quand on est informé, « Errare humanum est » c'est de persévérer diabolicum.
Et là, il y avait des persévérances qui étaient proches du diabolique. Mais enfin, voilà. Il y avait quand même un affadissement de la notion de charité qui demeure, pour avoir permis cette inversion. C'est parce qu'on ne savait plus ce que c'était.
On ne savait plus ce que c'était. D'ailleurs, pourquoi est-ce que j'ai été... Évidemment, j'étais anticommuniste dans la mesure où le communisme était une imposture. Et depuis longtemps, je me souviens quand je suis entré en classe de terminale au lycée Poincaré à Nancy, à la même date, au lycée de jeunes filles de Jeanne d'Arc, au lycée Jeanne d'Arc de Nancy, il y avait 36 élèves, filles, au terminal de philosophie, et il y en avait 35 qui avaient pris leur carte du Parti communiste.
C'est quelque chose qu'on a vraiment complètement oublié. Ça n'avait aucun sens. Bon, deux ans ou trois ans après, elles n'ont pas renouvelé leur engagement. Mais enfin, c'est pour montrer, n'est-ce pas, l'importance de la chose.
Donc, à cet égard, il y avait des raisons. Mais ce n'était pas seulement cet anticommunisme qui m'avait motivé. C'était deux choses qui ne sont pas tout à fait identiques, mais qui sont liées quand même. L'une, c'était la parole de Saint Paul dans une des Épitres corinthiens, le célèbre hymne à la charité, ou agape, en grec, où Saint Paul dit « Si je donne tous mes biens aux pauvres et que je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien.
» Et je me disais, mais alors, la charité, l'agape dont parle Saint Paul, ce n'est pas le don généreux et indéfini, n'est-ce pas,