L'eschatologie chez les Ahl-e Haqq
Les Ahl-e Haqq (ou yârsânisme) est une communauté rattachée à la mystique musulmane. Mojane Membrado tente de définir dans cet exposé de 35 minutes leur conception du temps et des cycles cosmiques, des différents plans de l’espace ainsi que leur croyance en la réincarnation.
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« Hommes ne craignaient pas le châtiment de la mort : la mort des hommes est comme le plongeon d’un canard ».
Les Ahl-e Haqq croyaient en la transmigration des âmes : le plongeon fait disparaitre le canard pour quelques instants mais il réapparait toujours. A la mort du corps physique, selon eux, l’âme migre vers un inter-monde qui permet que le perfectionnement des âmes ne soit interrompu du fait de la limitation du nombre de corps humains sur la terre.
Les mille vies successives de l’âme en l’homme lui assure une possibilité de se perfectionner à chacune de ses étapes, jusqu’à la dernière, où elle se fixe et obtient la vision de Dieu.
En plus du temps « connu », qui a une chronologie linéaire, habituelle pour nous, il existe pour les Ahl-e Haqq un temps cyclique, métahistorique qui interfère avec les évènements terrestres.
A l’instar de Henry Corbin qui dans ses travaux sur la théosophie ismaélienne présuppose la représentation d’un temps éternel éclaté en cycles de temps successifs dont la révolution reconduit à l’Origine ; la cosmologie des Ahl-e Haqq implique la notion d’évènements dans le ciel, évènements-archétypes, qui devancent la création des choses et qui sont la genèse même de l’Etre.
C’est de ce déploiement de ces évènements-archétypes dans la durée mesurable que consiste la temporalité : tout ce qui se passe dans le temps et dans l’espace existe aussi hors du temps et hors de l’espace, et tout ce qui se passe à un niveau historique est toujours le reflet d’un évènement métahistorique.
La cosmologie des Ahl-e Haqq est duale : le monde manifesté est le résultat d’un combat primordial entre les armées des ténèbres, du Mal (dont le lieutenant est l’ignorance) aux forces de la Lumière, du Bien (dont le lieutenant est l’intelligence). Dans le monde matériel, les forces ténèbres sont toujours plus fortes que la Lumière, mais sur un plan céleste, ce rapport s’inverse. Pour les Ahl-e Haqq, la modération s’oppose à l’exagération, le pardon à la vengeance et le courage à la couardise.
Et de dénoncer : « il se forme dans la communauté une majorité de fidèles qui restent soumis à la lettre de la religion et refusent de croire en l’existence d’un esprit caché sous la lettre: cette majorité dirigée par ses guides de l’ignorance amputent ainsi sa religion de ce qu’elle a de plus profond, se condamnant à la décadence et la rendant vide de sens ». On retrouve ainsi la vision duale des Ahl-a Haqq qui opposent l’initiation à la contre-initiation.
Les Ahl-e Haqq distinguent en outre trois niveaux différents d’eschatologie :
- collective, universelle et extérieure, elle est sensée agir dans l’humanité, la bouleverser et établir la justice
- individuelle : elle déclenche le bouleversement ontologique du fidèle et lui fait prendre conscience de la théophanie de son temps
- intérieure : inaccessible sans la purification du Soi et sans l’approbation divine qui marquent la dissolution du fidèle en son Dieu.
Un exposé de 35 minutes filmé lors du 5ème colloque des Journées des Amis d’Henry et Stella Corbin.
Extrait de la vidéo
La définition de la nature des croyances Ahleha n'est pas une tâche aisée, car il n'existe pas d'unité canonique au sein de cette communauté religieuse. On peut dire qu'elle représente plutôt une confédération de courants affiliés avec des croyances parfois contradictoires sur certains points doctrinaux. D'aujourd'hui, l'ensemble de la communauté Ahleha, dans sa quasi totalité, revendique le caractère musulman de ses croyances officiellement, car pour certaines branches, il ne s'agit là que d'une revendication apparente.
En effet, tous les points de divergence interne des différentes ramifications Ahleha n'ont pas été identifiés à ce jour. Les sources primaires Ahleha sont les calendes. Les calendes sont des textes versifiés considérés comme sacrés par les Ahleha et qui sont attribués à leurs grandes figures, à ceux que les Ahleha considèrent comme leurs saints. C'est à partir des calendes et des textes plus tardifs que nous allons présenter l'eschatologie chez les Ahleha.
Nous lisons dans un calende « Hommes, ne craignez pas le châtiment de la mort. La mort des hommes est comme un plongeon du canard ». Ce qu'on peut comprendre à travers ce calende, c'est que pour les Ahleha, non seulement l'âme de l'être humain continue à vivre après la mort, mais aussi que la mort n'est pas un événement qui mettra fin définitivement à la présence de l'âme sur la terre. Elle est comparable au plongeon d'un canard.
Le plongeon fait disparaître le canard, mais il réapparaît de nouveau. De la même manière, l'âme de l'être humain, après la mort, peut revenir sur terre dans un nouvel habit corporel appelé « doun ». Cette croyance est commune à toutes les branches Ahleha. Ces vies successives assurent à l'homme une possibilité de se perfectionner jusqu'à la dernière de ses étapes, celle dans laquelle il se fixe et obtient la vision de Dieu.
La conception de « doun » chez les Ahleha est en constante relation avec celle du cycle doré et le temps cyclique dont nous parlions tout à l'heure. Car à part ce temps qui a une chronologie habituelle pour nous, il existe d'autres conceptions de temps comme celle d'un temps méta-historique qui interfère avec le déroulement des événements terrestres. Corbin, dans ses travaux sur la théosophie ismaélienne, présuppose la représentation d'un temps éternel éclaté en cycles de temps successifs, dont leur évolution reconduit à l'origine.
La cosmologie spéculative ismaélienne implique la notion d'événements dans le ciel, événements archétypes qui devancent la création des choses et qui sont la genèse même de l'être. Chez les Ahleha, la notion de « azal », c'est-à-dire la prééternité, se rattache à la notion d'un ensemble d'événements archétypes dans le monde invisible et non créé, qui n'entre pas dans un temps mesurable. C'est plus tard qu'à la demande de l'archange Gabriel et d'autres anges, Dieu crée l'univers, les astres, d'où proviendront le jour et la nuit, et donc le temps qui sera à l'échelle des calculs basés sur les mouvements astronomiques, selon l'Ahleha.
C'est le déploiement de ces événements archétypes dans la durée mesurable qui constitue la temporalité. Tout ce qui se passe dans le temps et dans l'espace existe aussi hors du temps et hors de l'espace. Ce qui a lieu sur le plan historique est toujours le reflet d'un événement méta-historique. À cette verticalité, les Ahleha conjoignent la notion du cycle qui a pour effet la répétition des faits historiques.
Ainsi, les théophanies qui représentent l'actualisation temporelle de la manifestation primordiale se renouvellent au cours des âges, mais là il s'agit toujours d'une même théophanie qui revêt les formes terrestres différentes selon les époques. En effet, selon la conception des Ahleha, Dieu est toujours présent dans le monde, et chacune de ces théophanies n'est que l'aspect temporel de ce qui est en réalité au-delà du temps.
Les périodes cycliques divisent l'histoire en fonction d'une certaine caractéristique spirituelle. La première de ces périodes ou cycles est celle de la prééternité et la dernière, celle des derniers temps, qui s'ouvre au jour du jugement. Dieu se manifeste sur la terre, sépare les bons d'avec les méchants, il sauve les purs et lumineux et anéantit les ténébreux. Selon les récits Ahleha, le roi du monde, qui est un autre nom pour l'entité divine, a promis qu'une fois que le cycle des allers-retours successifs des âmes sur la terre arrive à son terme, c'est-à-dire lorsque chaque âme a effectué ses mille voyages successifs sur la terre, il se manifestera.
Une autre version qui provient d'un calambe turc, de la tradition Antachpagui, avant ce que la théophanie appelée Khan Antach, qui s'est transformée en faucon et volée vers le monde sahab, réapparaîtra pour unir le monde de l'Orient à l'Occident. Le lieu de sa réapparition est soit dans la plaine de Razvin, soit à Chahrezour ou bien à Bagdad. Cette dernière manifestation du roi du monde, la grande manifestation totale, apportera la justice et l'unité dans le monde.
La branche chahayossie des Ahleha considère que Chahayos, qui est le saint éponyme de cette branche et qui est en même temps considérée comme une théophanie également, se manifestera à la fin des temps en tant que Mahdi. En général, les Ahleha croient qu'à la fin des temps, Sultan Sahraouk, le fondateur de l'or, théophanie également, réapparaîtra et conquérera le monde. Sur le plan de l'eschatologique collective, on peut dire que chez les Ahleha, il n'y a aucune mention d'une eschatologique universelle en dehors d'un contexte apocalyptique.
Il est à noter qu'en Iran, la pensée religieuse et mythique a vu se développer deux courants concernant la notion du temps dans les apocalypses, le temps cyclique et le temps linéaire. Chez les Ahleha, cette notion du temps prend un aspect totalement cyclique, comme on vient de le dire. C'est le temps cyclique d'ailleurs qui relie l'Iran au monde indo-iranien, c'est-à-dire le mazdéisme de l'Iran ancien aux religions de l'Inde.
Dans les récits apocalyptiques de l'Iran ancien, la lutte commencée entre l'esprit du bien et l'esprit du mal au début de la création voit son achèvement après le renversement des mythes de l'origine. Après l'expiration d'un délai de 9000 ans accordé par Ormazd, l'esprit du bien, à Ingramanyou, l'esprit du mal, trois sauveurs se succèdent et à ce moment les héros anciens réapparaissent pour parfaire leurs tâches aux côtés de ces sauveurs et établir l'ordre et la justice finale.
Les rois tyrans et tous ceux qui ont participé par leur mauvaise pensée, leur mauvaise parole et leur mauvaise action au renforcement de l'esprit du mal dans le monde seront ressuscités et châtiés.