Tradition et métapolitique 1/2
Table-ronde animée par Thibault Isabel, rédacteur en chef de la Revue Krisis, avec David Bisson, historien des idées, et Jean-Marc Vivenza, philosophe, métaphysicien.
L’inventeur du concept de métapolitique n’est autre que Joseph de Maistre, qui pensait l’histoire comme une succession de rencontres, ou d’évitements, entre les hommes et les opportunités providentielles offertes par l’Eternel. Selon lui, les hommes sont reliés à une chaîne dorée…. et l’appartenance à cette chaîne reste éminemment subjective voire dangereuse : elle peut indifféremment engendrer des héros ou des monstres.
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René Guénon cristallisa le concept de Tradition Primordiale, qui veut que depuis un âge d’or originel, l’humanité ne cessa de se dégrader en perdant les notions sacrées et les connaissances divines, conservées en dernier recours par les prêtres brahmanes.
Guénon devint métapoliticien quand il dénonça les effets désastreux de cette dégradation, aboutissant au monde moderne matérialiste, tel que nous le connaissons, et qui resta au centre de ses critiques, virulentes.
Mircea Eliade, tout comme Guénon, prôna avec un vocabulaire certes différent, un éveil à ce qui subsiste en chacun de nous de cette Tradition, afin de changer l’orientation des civilisations pour en atténuer les maux.
Mais un retour à l’âge d’or est-il possible ? A l’heure de cet internet "viral" et de cette société du spectacle "tonitruante" ?
Où sont les remèdes homéopathiques ?
Qui possède la posologie pour un "retour au Principe" sans violence ?
Eléments de réponse dans ce premier volet de cette table ronde…. Ne manquez pas sa suite….
Bibliographie
David Bisson : René Guénon, une politique de l’esprit, Pierre-Guillaume de Roux éditions, 2013.
Jean-Marc Vivenza : Le dictionnaire de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2002.
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous. Cette émission va être consacrée au rapport entre la notion de tradition et la notion de métapolitique. Nous interrogerons sur les rapports entre ces deux notions à travers la figure incontournable de René Guénon. Guénon est un penseur français de la première moitié du XXe siècle qu'on qualifie parfois de métaphysicien et qui fut en tout cas un grand spécialiste de l'occultisme, de l'ésotérisme et de l'histoire des spiritualités.
Le nom de Guénon est associé donc à cette notion incontournable de tradition primordiale. Nous aurons l'occasion tout au long de cette émission de revenir abondamment sur la façon dont Guénon envisage l'idée de tradition et sur la façon aussi dont d'autres auteurs, dans son sillage ou avant lui, ont pu envisager la notion à travers des prismes différents. A première vue, la relation que Guénon entretient avec la politique n'a rien d'une évidence.
Pour un homme qui était avant tout un éveilleur de conscience ou un guide spirituel, il ne va pas de soi de s'investir dans la sphère politique. Mais il n'empêche que l'œuvre de Guénon comporte au moins de manière indirecte une relation à la politique à travers la critique extrêmement sévère qu'il adresse à la modernité culturelle. Pour parler de ces questions, nous recevons aujourd'hui Jean-Marc Vivenza et David Bisson.
Jean-Marc Vivenza, vous êtes philosophe, spécialiste de la métaphysique et des courants ésotériques et vous avez publié plusieurs ouvrages sur René Guénon dont le dernier en date, aux éditions du CIMORG, s'intitule « René Guénon et la tradition primordiale », c'était en 2012. David Bisson, vous êtes historien des idées, vous avez consacré un essai remarqué aux penseurs français sous le titre « René Guénon, une politique de l'esprit », c'était aux éditions Pierre-Guillaume de Roux cette année en 2013.
Pour commencer, il est évidemment essentiel de définir l'un des deux concepts centraux qui vont servir de pivot à notre débat, à savoir l'idée de tradition primordiale. Est-ce que vous voulez bien nous expliquer, Jean-Marc Vivenza, ce que recouvre cette notion ? L'idée centrale de tradition primordiale participe d'un postulat d'ailleurs comme toute thèse qui n'a pas besoin d'être démontrée puisque c'est un axiome, à savoir qu'il y a placé à la source de, non pas l'histoire mais de la mythe à histoire, une tradition unique considérée comme parfaite, idéale, située dans un âge dit d'or, qui d'ailleurs n'est même pas scindée en caste puisque cette tradition englobe en elle-même une représentation parfaite et de la religiosité, du culte et de la doctrine.
Les trois éléments vont ensemble et cette tradition dite primordiale dans un Eden suprahumain n'est pas le couple primitif vivant comme dans la Sainte Écriture, dans un environnement, en ignorant la science du bien et du mal. Au contraire, on est dans une conception de connaissance, de gnose, qui fait que les populations qui participent de cette tradition dite primordiale habitent un centre, dit centre du monde, dans lequel une hiérarchie distinguée en plusieurs étages bien particuliers régisse, garde, conserve une connaissance fondatrice qui explique ce qu'est le monde, son origine, son sens, la manière dont on doit y vivre avec des codes, une codification et surtout ce livre a la célébration d'un culte qui permet à ce membre de cette tradition primordiale d'être en fait réellement tous des prêtres participants de la caste brahmanique qui est la première, à l'origine des temps, à l'origine de tout.
A l'origine de tout, cet homme ou cet Adam primordial, au sens d'Adama, c'est-à-dire l'humanité en général, cette humanité primordiale est une humanité de prêtres. Dans l'idée reprise par Guénon, il n'invente pas l'idée de tradition primordiale, il va la puiser chez les auteurs. Vous avez parlé d'occultisme, je pense que Guénon aurait froncé les sourcils quand même sur ce sujet. Mais en tout cas des auteurs traditionnels qui vont compter énormément pour Guénon, je pense à Saint-Yves d'Alvedre, à Frédéric de Rougemont, Jacolliot, etc.
Mais quel il va découvrir ? Il va découvrir quoi ? L'existence cyclique, la division des âges de l'humanité séparée en périodes bien précises d'un âge d'or, d'un âge de bronze, de fer, etc. Et il y a une sorte de loi de détermination qui fait que l'histoire est positionnée de cet âge d'or primordial à cet âge de fer, dans lequel nous nous trouvons d'ailleurs, et que cette histoire est déterminée d'une manière invariante.
Quoi que l'on fasse, un homme né à l'âge d'or ne pourrait pas avoir les mœurs, le rapport au monde qu'un homme de l'âge de fer. Et un homme de l'âge de fer ne peut pas avoir les mêmes mœurs, la même conception, le même rapport au monde, les mêmes connaissances qu'un homme de l'âge d'or, de l'âge d'argent, de l'âge de bronze, etc. Il y a donc une loi de détermination historique, une loi de détermination religieuse, culturelle et surtout métaphysique.
Parce que cette connaissance que j'évoquais, qui est placée à la source de cette tradition primordiale originelle, est d'abord et avant tout une métaphysique. Une métaphysique qui explique quoi ? Quelle est la nature du principe ? Et ce qui en découle, la relation à entretenir avec ce principe, la relation visant à faire que l'homme réalise par un itinéraire de nature initiatique, obligatoire à notre époque puisqu'il n'y a plus le contact avec cette tradition, alors qu'il était immédiat à l'époque.
Sa nature à lui, en tant qu'homme, identique au principe, à ce que René Degon appelle la possibilité universelle, qui est en réalité l'unité de l'être et du non-être. Vous avez lié la notion de tradition à l'idée d'une métaphysique. C'est évidemment central chez Guénon, mais ça amène aussi un questionnement sur le rapport entre la tradition et l'histoire. Parce qu'évidemment, théoriquement, la tradition renvoie à une continuité historique.
Or, on a parfois le sentiment chez Guénon, ou du moins on peut avoir ce sentiment, que la tradition, parce qu'elle renvoie d'abord chez lui à une métaphysique, renvoie aussi en quelque sorte à une méta-histoire ou à une supra-histoire, c'est-à-dire qu'elle aurait presque un caractère anhistorique. La question se pose aussi parce que Guénon envisage la tradition d'une manière qui ne va pas de soi pour nombre d'anthropologues ou d'historiens aujourd'hui.