Occultisme et contre cultures 2/2
Le XIXème siècle a été marqué, particulièrement en France, par la sécularisation des mentalités favorisant les préoccupations « de proximité » au détriment des préoccupations « ultimes ».
Poursuivant sur cette lancée, le XXème siècle connut l’essor du dirigisme, de la technocratie et conséquemment une spécialisation outrancière compartimentant les groupes de pensée.
Dans une société aussi segmentée, quelle forme peut revêtir la « culture » et quelles valeurs véhicule-t-elle ?
Est-elle nécessairement le reflet d’une uniformisation bien pensante et conservatrice ou au contraire l’agrégat d’éléments très disparates ?
Et par voie de conséquence: quelle est la forme, la prégnance et le substrat de sa contre culture?
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L'occultisme a nourri un imaginaire et un style de vie qui sont de nos jours totalement sous-estimés, voire dénigrés.
En effet peu de gens savent qu’au XIXème siècle, même Victor Hugo faisait régulièrement « tourner les tables », qu’Emile Zola allait fréquemment consulter Mademoiselle Henriette Couédon, « la voyante de la rue de Paradis » et que les combats magiques que se livraient Huysmans et Stanislas de Guaïta étaient relayés dans les colonnes du Figaro…
Ainsi, d’innombrables grandes figures intellectuelles ont été influencées par l’occultisme: André Breton, Antonin Artaud, Georges Bataille, Messmer, Baudelaire, Balzac, Poe, Yeats, Barbey d’Aurevilly, Goethe, Jung, Tolkien…. et de nos jours encore des artistes comme Gigger (créateur d’Alien), John Boorman, David Bowie, Mick Jagger, Moebius, Led Zeppelin, David lynch revendiquent (ou ont revendiqué) une filiation à la pensée occultiste.


En outre que penser de productions comme Les Quatre Fantastiques, Buffy, Charmed, Star Wars, Indiana Jones ou Harry Potter ?
Les mouvements contestataires du XIXème siècle prônant une spiritualité libre, un retour à la nature (paganisme, naturisme, homéopathie, anthroposophie…) ont été les pères fondateurs de ce qui allait devenir la beat generation, les hippy, les punks, le Pulp, la culture gothique et satanique, le piercing, le Heavy Metal etc…
Tous ces courants underground semblent provenir d’une même source : le Romantisme qui tend à favoriser la réalisation de l’individu au détriment du « règne de la masse » lié à la démocratie, au capital, à la bourgeoisie.
Pour quelles raisons, l’occultisme, l’ésotérisme et la Tradition ont-ils actuellement un vernis politique « de droite », alors que leurs pères fondateurs étaient tous des marxistes, ou des anarchistes ?


Les contre cultures et les milieux underground représentent-ils des mouvements précurseurs, systématiquement situés en périphérie d’une société donnée ?
Celle-ci, dans sa perpétuelle quête de nouveauté, soutenue par la dynamique de ses mass media, récupère-t-elle ses idées, en les édulcorant, et pour quelles raisons, inexorablement, ces mouvements rejoignent-ils son "œil de cyclone" ?
Réponse de Philippe Rigaut, Stéphane François et Emmanuel Kreis dans cette table ronde de 100 minutes (disponible en deux volets).
Extrait de la vidéo
Lorsque vous avez parlé de marxisme, ça m'a fait penser à une autre chose. Au XIXe siècle, ce qu'on a appelé, ce que Marx appelait avec beaucoup de mépris, les socialistes utopiques, développaient eux cette forme d'ésotérisme de gauche. Et avec la marginalisation de ces socialistes utopiques, j'aime vraiment pas cette expression... Qui jouent quand même un rôle dans la révolution bolchévique, enfin au début de la...
Mais vont quand même être marginalisés de plus en plus, au profit du marxisme, qui est, lui, une vision complètement desséchée au niveau spirituel. Et c'est vrai que cet ésotérisme de gauche va un peu disparaître. Des auteurs comme Cabez, Leroux, etc., on redécouvre que depuis très peu. Dans les cultures populaires, visiblement, il y a une...
Enfin, avec le pulpe qu'on a évoqué, mais on peut aussi arriver vers les années 40, 50, 60, avec le comics, aux États-Unis. Avec le comics, oui. On peut penser à des figures, en particulier les 4 Fantastiques, comme Magneto. Lui, qui se réfère directement au magnétisme, ou encore plus flagrant, Doctor Strange.
Dans la culture populaire américaine, comme vous venez de le dire, ça va vraiment se diluer. Et il faut être honnête, cette forme d'occultisme, ces discours, d'un point de vue scénaristique, c'est quand même une matière excellente. Ça fait quand même pas mal de base. Mais simplement, avec l'arrivée des super-héros à l'américaine, à part des Superman, le côté, on va dire, religieux disparaît.
Quoique Superman a été créé par deux auteurs juifs, avec un discours quand même très millénariste dans les premiers épisodes. C'est quand même quelque chose qui va disparaître... L'aspect magique va disparaître petit à petit, pour avoir un aspect prometté. Les super-héros américains sont pour la plupart des types qui ont voulu jouer à Dieu avec la science, et qui ont provoqué un accident, et ils mutent.
Sauf dans le cas de Superman. Mais Batman, qui apparaît dans les années 40, c'est une figure tourmentée, et qui utilise sa richesse pour créer une technologie qui permet de se venger. On peut penser aussi à la chose dans les 4 Fantastiques, qui est une figure du Golem, d'ailleurs. Je crois que Stan Lee l'a représentée avec le châle de prière, et même le hémet gravé sur le front.
Mais d'un autre côté, la chose, c'est quand même une mutation due à des radiations stellaires. Donc on retrouve toujours l'aspect scientifique. Ou là, à la limite, le comics est intéressant, parce qu'avec les 4 Fantastiques et d'autres par la suite, la dérive scientifique permet de retrouver une certaine forme de religiosité, comme le cas de la chose représentée en Golem. Mais pour la plupart, ça reste quand même une approche très promettaine de la chose.
Et qui finalement rejoint aussi les relations entre l'occultisme, la science et la spiritualité, qui est une synthèse entre... À un niveau de culture populaire, cette chose perdure à ce moment-là. Perdure. C'est vrai qu'avec le Pulp, le Pulp va aussi se transformer.
Lovecraft va mourir, le Pulp va persister. Mais à partir des années 40, surtout de la fin des années 40 et des années 50, les mondes et les monstres innommables de Lovecraft vont être remplacés petit à petit par les petits hommes verts. Là, on va avoir un autre discours issu en partie, mais pas seulement, de l'occultisme du 19ème siècle qui va se greffer là-dessus, c'est-à-dire les spéculations sur l'existence d'autres mondes, etc.
Les spéculations de Camille Flammarion et d'autres sur l'existence d'autres mondes. Mais il y a des choses qui vont se transformer et les Pulp, dans les années 50, vont être intéressantes, parce que les ovnis vont perdre le côté vis-et-boulons purement mécanique pour avoir un côté spirituel. Et là, on va redécouvrir, les auteurs vont redécouvrir les textes sur les esprits et les plans dimensionnels particuliers et structurer une autre forme d'ufologie.
Et là, on va retomber dans des discours spiritualistes typiques du 19ème. Qu'on retrouve d'ailleurs aussi dans le comics, avec beaucoup de théories sur les plans, les univers... Oui, parallèles, etc. Oui, je pense qu'effectivement, il y a une période qui succède à la Seconde Guerre mondiale, une période peut-être d'une vingtaine d'années, où c'est le triomphe de la science-fiction, plutôt avec des thématiques technicistes.
Il peut rester, à un niveau esthétique, des références à l'occulte, mais je ne pense pas qu'elles soient perçues par le grand public à l'époque qui n'est plus là-dedans, qui est vraiment dans le science-fictionnesque. Alors par contre, en France, une revue va remettre à l'honneur, finalement, à la fois certains éléments d'occulte et cette science-fiction qui est la revue Planète. Ah oui, tout à fait.
Déjà, Planète va être créée à la suite du succès du Matin des magiciens. Et le Matin des magiciens, le but de ses auteurs, c'est-à-dire Berger-Powell, c'est vraiment de réenchanter le monde. Et là, on retrouve vraiment des spéculations de type occultiste. Le Matin des magiciens, c'est pareil, c'est un énorme bric-à-brac qui n'a aucune validité scientifique.
Sorti au tout début des années 60. En 60. Et Powell disait clairement que c'était du réalisme fantastique. Et là, c'est vrai qu'on retrouve l'idée de ce que disait, développée par Philippe Rigaud tout à l'heure, c'est-à-dire que l'écrivain n'est plus un écrivain mais l'intermédiaire entre différents plans.
Et beaucoup vont prendre les spéculations et les inventions de Berger-Powell au pied de la lettre. Cela va être pérennisé, comme vous l'avez dit, avec l'apparition de Planète et surtout le succès de Planète. On va retrouver différentes choses, des considérations occultistes, des propos scientifiques, l'éloge de la science-fiction, il ne faut pas oublier que c'est Berger qui va faire connaître Lovecraft en France.
On va retrouver, ça va être un énorme bric-à-brac qui va plaire à une population et malheureusement cette population va être complètement acculturée au niveau religieuse, au niveau de ses idées. Et ce sont les lecteurs qui vont faire la synthèse. Et c'est là qu'on va voir apparaître un néo-occultisme, on va dire teinté New Age, sous l'influence de Planète. Le Matin des magiciens, c'est vraiment un ouvrage bâtard, mais qui est voulu comme tel par ses auteurs.
Effectivement, il se positionne à mi-chemin entre l'invention et le documentaire. Et tout l'ouvrage joue sur cette ambiguïté. C'est un ouvrage qui est fascinant, effectivement, par de nombreux égards, mais un ouvrage fascinant écrit par des gens qui ne se positionnent pas clairement imaginaire ou documentaire. Et cet ouvrage rencontrant peut-être une demande de la part du public.
Il faudrait réfléchir à ce qui fait qu'en 1960, ce type d'ouvrage peut avoir autant de succès. Le fait est que ça a été le point de départ, effectivement, d'un revival de l'occultisme. Un revival, pour le coup, qui a connu une ampleur médiatique bien supérieure à ce qu'on évoquait tout à l'heure en parlant de la présence de l'occultisme à la fin du XIXe. Juste quelques chiffres.
Depuis 1960, le Matin des magiciens s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Ce qui est quand même plus qu'honorable. Certains numéros de Planète se sont vendus à plus de 100 000 exemplaires. Donc là, on est dans une forme d'occultisme dilué, là encore, mais qui n'est pas du tout underground.
Il y a, à cette époque, un underground occultiste. Mais ce qui fait la différence entre, on va dire, les thèmes dominants ou les thèmes diffusés lors d'un des médias de match, je pense que c'est la radicalité du propos. — Juste définir « underground ». — Souterrain.
— Ça s'applique généralement aux scènes musicales. — Ça s'applique aux scènes musicales, mais aussi, si on reprend Jean-François Bizot,