Julius Evola : chevaucher le tigre
L’aristocrate italien Julius Evola (1898-1974) est considéré par certains comme l’un des plus grand penseur traditionaliste d’Occident. Dans son ouvrage emblématique "Chevaucher le tigre" il nous invite à un détachement à l'égard du politique et nous propose une réflexion sur la place de la spiritualité dans le monde moderne. Comment l’individu peut-il développer une spiritualité quand l’évolution de la société qui l’environne est soumise à l’emprise du consumérisme et du matérialisme…. ? Cela, déjà, en 1961 !
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Né à Rome, son enfance et son adolescence sont remplies par la lecture. Evola est particulièrement marqué par les œuvres d’Oscar Wilde, de Friedrich Nietzsche et surtout de Giovanni Papini. Influencé par l'avant-garde italienne, il se lie au Futurisme puis au Dadaïsme mais il délaissera la démarche artistique après la première guerre-mondiale pour se consacrer à la philosophie, à l’ésotérisme et au paganisme. Dès lors, il n’aura de cesse de tenter de concilier l'action politique contre-révolutionnaire avec les doctrines traditionnelles.


"L’homme est d’abord un esprit !" nous rappelle Evola. Ce renouvellement de la sensibilité humaine, que le futurisme expose, cette souveraineté particulière de l’individu qui garde le lecteur toujours en éveil, et lui confère ainsi un caractère initiatique, reste chère à Evola .


"Chevaucher le tigre" nous offre une vision du monde cohérente et impitoyable pour la modernité. À la fois philosophique et politique, son propos donne un aperçu de la spiritualité traditionnelle, loin de la moralité bourgeoise, catholique et italienne qu’il a violemment critiquée.
Cette table-ronde, menée par Thibault Isabel (Revue Krisis), réunit l’historien des idées David Bisson (qui a consacré en 2013 un ouvrage à René Guénon intitulé "René Géunon, une politique de l’esprit" Ed. Pierre Guillaume de Roux) et le philosophe Jean-Marc Vivenza (auteur de nombreux ouvrages, entre autre, sur René Guénon, Jakob Böhme ou encore Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité). On y découvre ainsi les influences essentielles qui ont marquées Julius Evola et qui s’inscrivent dans la perspective de la Tradition telle qu’elle fut proposée par René Guénon.
Pour quelles raisons Evola fut-il qualifié de "représentant atypique et problématique de la Tradition"…. et jamais reconnu par son contemporain René Guénon ?
Comment un intellectuel de haut rang - qui conservait dans sa table de nuit un exemplaire du Tao Te King - peut-il faire allégeance à Benito Musollini et tenir avec autant d'entrain des conférences dans l’Allemagne nazie ?
Evola, qui a pratiqué le Yoga, le tantrisme: comment expliquer son mépris de "la féminité" ?
Sur quels fondements philosophiques et historiques reposent ses critiques sur le judaïsme, la franc-maçonnerie... et la chrétienté ?
Eléments de compréhension de la pensée de cet homme hors norme passionnant et tentative d'éclairage des deux versants de la médaille (l’un sombre, l’autre éclairé) de nos deux intervenants, Jean-Marc Vivenza et David Bisson.
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous, notre émission portera aujourd'hui sur un livre de Julius Evola « Chevaucher le tigre » qui fut publié en 1964. « Chevaucher le tigre » est une œuvre à la fois philosophique et politique qui propose une réflexion sur la place de la spiritualité dans le monde moderne. L'ouvrage s'interroge également sur la façon dont l'individu doit se comporter pour développer au mieux la spiritualité en lui à une époque aussi troublée, aussi insatisfaisante et parfois aussi frustrante que la nôtre.
Alors pour aborder ces différentes questions, nous avons la chance de recevoir deux invités. Jean-Marc Vivenza, vous êtes philosophe, vous êtes un spécialiste de la métaphysique et de l'ésotérisme occidental. Vous avez écrit de nombreuses études sur Julius Evola, dont une en particulier consacrée au rapport entretenu entre le penseur italien et le dadaïsme, ainsi qu'avec les autres avant-gardes artistiques des années 20.
David Bisson, vous êtes historien des idées. Vous avez consacré plusieurs chapitres à Julius Evola dans un essai extrêmement volumineux intitulé René Guénon, une politique de l'esprit, qui a été publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, c'était cette année, en 2013. Si vous le voulez bien, avant d'en revenir plus précisément à Chevauch et le tigre, je voudrais que nous revenions brièvement ensemble sur le parcours de Julius Evola.
Julius Evola est né en 1898. Il a donc vécu pour l'essentiel au cours de la première moitié du XXe siècle. Et sa vie s'est donc dans une assez large part confondue avec quelques-unes des pages les plus troublées, les plus agitées de l'histoire italienne. Si vous me permettez de poser les choses de cette façon-là, d'où vient Julius Evola ?
Est-ce que c'était dès l'adolescence un militant politique de la première heure, voire un activiste ? Ou est-ce qu'au contraire, ses centres d'intérêts initiaux l'amenaient dans d'autres directions ? Jean-Marc Giffenza ? — Julius Evola vient d'un milieu de petite noblesse italienne.
Il grandit dans une période où l'Italie voit l'émergence en particulier d'une activité littéraire, artistique, poétique, philosophique qui va le fasciner immédiatement. Et le premier contact de Julius Evola avec la vie intellectuelle italienne, c'est le futurisme italien. Et Julius Evola rentre en contact non pas avec le futurisme au sens générique du terme mais avec un type de futurisme, le futurisme florentin animé par un personnage qui va avoir d'abord un parcours tout à fait paradoxal, c'est Papini, Giovanni Papini, qui est à l'époque dans, je dirais, le groupe futuriste qui l'anime à Florence, attiré par la mystique rénane, les auteurs indiens, donc bouddhistes, mais aussi hindouistes, les philosophes.
Et Evola rentre en contact de cette atmosphère générale qui vont aboutir chez lui très vite à ses premiers textes qu'il ne faut pas oublier, en particulier les poèmes sur l'art abstrait et la parole obscure du désert intérieur qui sont les premiers textes de Julius Evola dans lesquels, que dit Evola ? L'homme est d'abord un esprit, et il rejoint la perspective futuriste, c'est un esprit qui proclame à la face des astres, à la face du monde et de la matérialité telle qu'elle est, la dimension de la souveraineté particulière de l'être, de l'individu par-dessus tout.
Et on va retrouver plus tard dans les principes de l'individu absolu ou autre, ses intuitions de base. Donc ce futurisme papinien, alors papini pour lire en un mot, va avoir, lui, une évolution paradoxale puisqu'il va se convertir au catholicisme et devenir un auteur loué par cette société que Evola va critiquer, comme les futuristes d'ailleurs, c'est-à-dire la bourgeoisie catholique, priante, dévote, de cette fin de siècle, de cette fin du XIXe, ce début du XXe avec laquelle Evola, lui, va rentrer en contradiction immédiate, violente, directe.
Donc pour bien le situer, c'est d'abord un jeune italien, il a entre 16 et 18 ans à cette période, on est avant-guerre, qui est engagé dans le mouvement futuriste italien, qui en récuse certaines de ses positions déjà, c'est-à-dire qu'il refuse le chauvinisme nationaliste italien, qu'il considère que la conception de l'esprit pour l'Europe doit être sur le plan continental et non pas réservée à une nation.
Il va s'opposer pour ça au leader du futurisme italien, c'est-à-dire Marinetti, qui lui dira, lorsqu'il le rencontrera à Milan, entre tes idées et les miennes, il y a autant de distance qu'entre nous et les Esquimaux. Donc c'est pour bien situer déjà la configuration de l'individu Evola, qui semble déjà presque formé, constitué tel que l'on va le retrouver plus tard. J'en reste à la période de l'avant-garde.
Après-guerre, alors qu'il va être engagé volontaire, etc., après-guerre, il va se tourner vers un autre courant, le dadaïsme, avec lequel il va être extrêmement lié, en particulier Zara, son « leader » en suisse, dadaïsme qui proclame, si les futuristes se revendiquaient de l'énergie, de l'art viaction, du dynamisme comme seul moteur de la réalité, et la guerre hygiène du monde, ne l'oublions pas, ce qui ne les empêche pas d'avoir de grandes expositions à Beaubourg, pas comme Jésus et Evola, il n'empêche que les dadaïstes, eux, vont poser comme fondement à la réalité la négation.
Et pour Evola, c'est une découverte bouleversante. Parce que la négation, il va la retrouver dans sa formulation artistique, telle que pensée par les penseurs indiens des premiers siècles, et en particulier les bouddhistes, la négation du monde, la négation de la réalité, la négation des contraintes dans lesquelles se trouvent l'homme et la société. Et là, pour lui, c'est presque une révélation, révélation qui est aussi un passage obscur, parce que c'est la période où il va, on va dire, ressentir une dépression terrible dans sa vie, jusqu'à avoir envie de mettre fin à ses jours.
Il va en être délivré par cette phrase extraordinaire du Majima Kaio, qui est un texte palide, un sutra du Bouddha. « Si tu considères l'extinction comme extinction, tu n'as pas compris ce qu'est la vraie extinction ».