L’amour humain comme texte prophétique chez Rûzbehân Baqlî

Rûzbehân est un mystique perse qui vécut de 1128 à 1209 et dont l'étude de la connaissance secrète, la gnose, s’inscrit dans la filiation du soufi chiite Hallâj (858-922). A la suite du célèbre ouvrage de Henry Corbin, « En islam iranien », Pierre Lory présente et interroge ici les différents types d’amour selon Rûzbehân. Celui des hommes envers leur Dieu, et à travers lui cette figure, celle du père, et à la fois connaissable et inconnaissable.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
31:11
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Des rapports qui conduisent parfois à une union parfaite, « une élection prééternelle », principalement pour les saints et les grands mystiques (comprendre ici que les hommes ordinaires en sont le plus souvent exclus) mais qui s’effectuent toujours de manière indirecte et dans une lecture à double sens (« amphibolique »).

L’Amour est essence, en lui-même, de qualité divine (Hallâj)

« Aime-t-on de manière restrictive ce qui nous est congénère, ou seulement ce dont nous sommes privés ? ». Ces interrogations, de nature profane et appartenant au monde sensible, ne renforceraient-elles pas la confusion - l’équivocité nous-dit Pierre Lory - entre amour humain et amour divin ?

Et pour lui de conclure dans ce qui selon la pensée de Rûzbehân est essentiel : cet amour provient véritable de Dieu mais cet élan de Dieu s’adresse d’abord à lui-même…
Une compréhension nouvelle de cet amour et « manifeste pour une transformation du chercheur », enregistré à l'INHA lors de la XVIIème Journée Henry Corbin (novembre 2022).

Extrait de la vidéo

Mon exposé s'intitule « L'amour humain comme texte prophétique » chez Rosemary Barclay. C'est un titre corbinien qui est extrait d'un texte d'Henri Corbin du 3e volume d'« l'Islam iranien ». Dès les premières pages de cet important volume, la question de l'amour est posée. Corbin écrit « La pratique même du soufisme suppose résolu la question de savoir s'il est possible qu'intervienne l'idée d'amour dans les relations entre Dieu et l'homme, entre l'homme et Dieu, entre amour divin et amour humain.

» Alors commençons par préciser les termes, parce que ce que dit Corbin ici n'a rien d'évident. Le terme « amour » par exemple, dans les différents domaines de la pensée religieuse musulmane, est très polysémique, il n'a pas de contenu précis. Du point de vue de la théologie musulmane par exemple, il y a quand même une position fondamentale dans la théologie dans ce sens du cas-là, à savoir que les hommes sont radicalement incapables d'aimer Dieu.

Nous ne pouvons aimer que ce qui nous est congénère, que ce qui est du même genre que nous, et un homme ne peut pas aimer un être aussi infini et infiniment différent que Dieu. Donc on va retrouver la même proposition chez Reuvent de Barclay. L'homme ne peut pas aimer Dieu, et pour une raison dont je donnerai en conclusion, mais je vais déjà spoiler la conclusion, c'est parce que si les mystiques aiment Dieu, en fait c'est Dieu qui insuffle leur fait grâce de l'amour que lui-même, dont lui-même est l'origine, pour lui-même, et non un amour d'origine humaine.

D'autre part, toujours dans le domaine de la théologie, Dieu n'a nul besoin d'être aimé ou d'être aimé, il est autosuffisant. Du coup, l'amour de Dieu envers les hommes n'est pas envisageable, car l'amour est un signe de manque. On aime ce dont on est privé. Donc Dieu est parfait, il ne peut pas aimer, par contre il est miséricordieux, ce qui est tout à fait différent.

Dieu, rien ne change en lui. Par conséquent, si un homme mauvais commet des actes bons, Dieu ne va pas se mettre à l'aimer, parce que ça supposerait un changement en lui. Nous retrouvons ici l'idée de providence prééternelle, c'est-à-dire que Dieu aime des hommes qu'il a de toute éternité prédestinés à être aimés par lui. Alors, l'amour en mystique, si on commence par la mystique la plus ancienne, dans le soufrisme des premiers siècles, on s'aperçoit que le terme amour apparaît au fond avec des exceptions tout à fait différentes, il n'y a pas d'unanimité sur le sens à donner au terme, et d'ailleurs plusieurs termes sont en concurrence.

Mahabba, hope, voire riche, amour passionnel. En gros, on peut distinguer trois sens différents disant à ce terme amour en mystique ancienne. Pour commencer, l'amour est défini, repéré comme un dessalbe de l'évolution mystique. Quand on entre en mystique, on commence par exemple par se repentir, on se tourne vers Dieu, puis on ressent de la crainte, on ressent de l'aliénité, et donc on sort d'une étape qui est décrite dans une sorte de psychologie mystique, et l'amour constitue une de ces étapes.

Pas forcément d'ailleurs la dernière, pas forcément l'étape ultime. Dans d'autres textes mystiques, on voit que l'amour est une sorte d'état permanent, une étoile de fond, de totalité des rêves, que les mystiques profondément aspirent vers Dieu, connaissent un état d'aspiration vers Dieu que l'on appelle amour. Enfin, apparaît également l'idée que l'amour correspond à la nature profonde, à la shetra, qui lie les saints, ou allient à leur Dieu, et c'est la marque de leur élection prééternelle.

Et ça, cette idée d'élection prééternelle, on va revenir dessus, et noter tout de suite d'ailleurs que cette élection concerne les saints, et pas forcément tous les humains d'ici. Mais, dans cette étape ancienne, il faut noter que cet amour de Dieu est toujours de quelque manière lié à l'accomplissement de sa volonté, pour la raison bien simple que Dieu est conçu comme un être transcendant, éloigné, et on n'a pas prise sur cette divinité-là.

La seule prise qu'on a, c'est d'accomplir sa volonté, d'accomplir sa loi, et c'est dans l'amour de la loi, de la charia, que l'on peut réaliser l'amour qu'on a pour son Dieu, pour son Seigneur. Maha Sebi, qui est mort en 857, est un bon exemple de cette position. Il a un très bel éloge de l'amour pour Dieu, mais la raison qu'il donne, pourquoi faut-il obéir à Dieu ? Eh bien, c'est parce que Dieu est Dieu, c'est tout.

C'est parce qu'étant Dieu, il mérite d'être aimé. Mais, là où Maha Sebi, l'émissaire de son époque, se démarque du coup de croyance sunnite ordinaire, comme l'avait remarqué Massignon de Perspicacité, c'est que sa démarche inclut une discipline qui vise à la transformation de la personne du chercheur, c'est-à-dire qu'appliquer la loi, appliquer la charia, ce n'est pas simplement accomplir des gestes extérieurs, mais ce sont des gestes qui doivent induire un véritable changement, un véritable amour chez celui qui les pratique.

D'autres contemporains, d'ailleurs, comme Zenon, qui est mort en 1859, aura déjà une conception un peu plus affinée, si je puis dire, de l'amour, expliquant que Dieu est comme un Père, et du coup, l'amour qu'on a envers Dieu est influencé par cette figure paternelle. L'amour pur, selon Zenon, est doublement détaché du monde profond, parce que l'amour est issu de Dieu, ce que je disais à l'instant, il vient de Dieu l'Humain, et ensuite il se dirige vers Dieu et remonte en totalité vers lui.

On a déjà en germe ce qui va faire la notion de l'amour en charisme classique. Mais à partir du IXe et du Xe siècle, il apparaît une nouvelle vision de l'amour, celle à laquelle Christian Janvier faisait allusion tout à l'heure. Dans cette nouvelle exception, qui a notamment été portée par l'âge de certains de ces contemporains, l'amour n'est pas seulement une qualité des actes humains, c'est-à-dire que Dieu ne pose pas simplement des actes bienveillants envers les hommes, ce n'est pas simplement parce qu'il en donne l'existence et toutes sortes de qualités qu'on peut dire que Dieu est énorme, mais l'amour est une qualité de l'essence divine elle-même.

Et c'est ce que, dans le prophèse Mahalla, j'ai appelé d'autres mystiques penseurs comme Ahmad Razali, et puis la poésie lyrique de l'homme personne. Et cette vision entraîne l'expression d'un amour théophanique qui va s'épanouir dans les grandes œuvres de Roosevelt Barclay, d'Ibn Arabi ou de Jung. Donc ce que je me propose ici d'explorer rapidement, c'est l'exigence de l'amour chez Roosevelt Barclay à partir principalement de son commentaire coranique.

Comment est-ce qu'à partir du texte sacré, Roosevelt Barclay va expliciter cette notion

Haut