L’amour de l’imâm dans le shi’isme duodécimain : une voie de salut non sans péril

Le shi’isme duodécimain* est centré sur la figure de l’Imām comme le christianisme sur la personne du Christ. L’amour pour cet homme divin, dont le prophète Muḥammad donna le premier exemple, y constitue la voie de salut par excellence. Pourtant, le shi’isme ne saurait se définir simplement comme une religion d’amour, d’abord parce qu’il commande aussi la haine des ennemis de l’imām, ensuite parce qu’il comprend une mise en garde contre une vénération excessive de celui-ci.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
44:29
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Les croyances et attitudes dénoncées comme « exagération » (ghulūw), forme d’hérésie interne au shi’isme, semblent liées dès l’origine à un amour excessif, immodéré pour l’imām.

terr amour 1terr amour 2

Une voie de salut mais aussi d’égarement : les textes de Rajab al-Bursî et Haydar Âmulî (deux gnostiques du VIIIe/XIVe siècle) comme base de réflexion.

Mathieu Terrier examine ici la question - et problème - de la délimitation entre un amour de l’imām qui sauve, et un amour de l’imām qui (s’)égare, depuis sa première formulation dans la tradition shi’ite jusqu’à sa réflexion croisée chez deux gnostiques du VIIIe/XIVe siècle, Rajab al-Bursī et Ḥaydar Āmulī.

* duodécimain signifie "qui croit en l'existence des douze imams"

Exposé enregistré lors de la 17eme Journée Henry Corbin (novembre 2022) consacrée au thème « Amour humain, amour divin ».

Extrait de la vidéo

Bonjour à toutes et à tous, je remercie encore Pierre Laurie au premier chef et tous les amis de l'association des amis de Stella et Henri Corbin pour cette invitation qui me fait honneur et grand plaisir de parler une deuxième année, puisque j'étais là l'année dernière. Dans le cadre de cette journée d'études. Le chiisme imamite ou duodécimen, comme vous le savez sans doute, principale branche minoritaire de l'islam, est axé sur la vénération d'une figure, qui est à la fois une personne et une hypostase, figure qui est celle de l'imam.

Selon une formule que j'emprunte à Mohamed Ali Amir Moizi, le chiisme est la religion de l'imam comme le christianisme est la religion du Christ. Alors cette formule comparative nous fait déjà comprendre que l'imam est une figure à la fois humaine et divine et que l'amour pour lui est au centre de la foi chiite. Le terme arabe imam signifie originellement le guide, le chef, au sens à la fois politique et religieux.

Pour les chiites, l'imam est le successeur du prophète, il est impeccable et infaillible, marsum, comme ce dernier, le prophète. Il a pour mission de conserver la loi révélée dans sa lettre et dans son esprit, c'est-à-dire dans son aspect exotérique, son vahir, et son aspect ésotérique, son baten, selon une perspective duelle qui a été d'abord mise en lumière par Henri Corbin. Le chiisme duodécimen connaît douze imams successifs, le dernier étant entré en occultation il y a maintenant plus de mille ans.

Le premier imam, Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète, y fait l'objet d'un culte particulièrement fervent, comme dans toutes les autres branches du chiisme d'ailleurs. Ali est la figure autour de laquelle se développe toute la pensée chiite, qu'elle soit théologique, rationnelle, philosophique, mystique, est la figure autour de laquelle se déploie la notion d'amour dans ses différentes perspectives.

La figure de l'imam possède exemplairement une double dimension, exotérique et ésotérique, sensible et spirituelle, historique et métaphysique. Et il en va de même de l'amour du croyant pour lui. L'exotérique de cet amour, ce sont les témoignages ostensibles manifestés par les fidèles au quotidien et lors des grandes occasions, comme les visites rendues aux tombes ou les pèlerinages sur la tombe des saints.

Il se manifeste par des déclarations, des pleurs, des prières, des dons, toute une piété populaire susceptible d'une étude anthropologique, comme l'a d'ailleurs mené Sépidé par Sapajou. Son intérieur ou son ésotérique, la dimension intérieure ou ésotérique de cet amour, c'est la connaissance et la méditation de l'imam comme homme parfait, le désir de s'assimiler à lui dans son impécabilité et son infaillibilité.

Un effort exprimé au plus haut point dans la philosophie et la gnose chiite, objet d'études plus textuelles qu'observationnelles. Christian Jambé vous dira mieux que moi comment pour le philosophe Molassadra au XVIIe siècle, l'imam devient le maître intérieur de la gnose ou de la connaissance salvatrice, le refan, le représentant de l'intellect divin, al-raql. Pour les simples croyants comme pour les savants gnostiques, l'imam est la figure sotériologique par excellence.

La fidélité et le salut passent nécessairement par sa connaissance et son amour parce qu'il est lui-même l'ami ou l'allié de Dieu ou Ali Allah. Les traditions canoniques du hadith imamite, si monumentales et si distinctes du hadith sunnite, attestent de ce rôle. Quelques traditions canoniques sont affichées. Cette parole d'abord attribuée au prophète Mohammed, celui qui aime Ali m'aime, celui qui m'aime aime Dieu, celui qui aime Dieu ne connaît pas le châtiment.

Une déclaration du cinquième imam, Mohammed al-Baqir. Ensuite, l'amour de Ali, c'est la foi, la haine à son encontre, c'est l'impiété ou l'infidélité qu'offre. Enfin, ce hadith khoutfi, donc un hadith khoutfi est attribué à Dieu en dehors de la parole révélée dans le Coran, s'adressant au prophète, Oh Mohammed, si ta communauté s'était rassemblée autour de l'amour de Ali bin Abi Talib, je n'aurais pas créé l'enfer.

Alors à noter que le terme arabe utilisé pour dire l'amour de l'imam, ou l'amour de Dieu pour l'imam, ou l'amour de l'imam pour Dieu, est hub ou mahabba, terme d'une racine qui est attestée dans le Coran pour signifier la relation entre Dieu et les croyants. C'est le verset 54 de la Sourate 5, Dieu fera bientôt venir des hommes, il les aimera et ils l'aimeront. Il existe un autre terme arabe qui est celui de Ichfr, qui signifie plutôt l'amour-passion, qui est affectionné par les mystiques soufis, mais qui est soigneusement évité par la tradition imamite.

Alors selon la doctrine chiite ancienne, si l'amour de Dieu est impossible sans l'amour de l'imam, c'est d'abord parce que l'essence de Dieu est foncièrement inconnaissable, inappréhendable, inaccessible. Cette théologie négative ou apophatique est solidaire d'une imamologie théophanique, c'est-à-dire que l'imam est la manifestation humaine des attributs divins, et selon la belle expression d'Henri Corbin, il est la face divine montrée à l'homme et la face que l'homme montre à Dieu.

La tradition rapporte ainsi qu'un disciple interrogea le sixième imam, Jarfar Sadr, sur la possibilité que les croyants voient Dieu le jour de la résurrection. Après une longue hésitation, l'imam Jarfar finit par répondre à son disciple, « Les croyants le voient déjà dans ce monde-ci, avant le jour de la résurrection, ne le vois-tu pas toi-même en ce moment même ? » L'imam est ainsi la manifestation humaine, sensible du divin, à travers laquelle Dieu peut être vu et aimé.

Mais comme le montre l'hésitation de l'imam à répondre à son disciple, cette croyance ne devait pas être divulguée sans précaution et ne pouvait pas l'être sans danger. Il ne faut pas négliger le rôle du prophète dans cette doctrine. Il est celui qui apporte la loi exotérique, mais aussi celui qui initie et désigne le premier imam. Selon la conception chiite de l'histoire sainte, chaque prophète eut un imam, suivi d'une lignée d'imam jusqu'au prophète suivant.

Mohammad est le sceau des prophètes, khatam al-anbiya ou khatam al-nabiyyin, et Ali est le premier de la dernière lignée d'imam. Il est le sceau des amis ou des alliés de Dieu, khatam al-awliya, au sens absolu. Bien que le douzième imam soit le sceau des amis de Dieu au sens relatif de l'alliance divine suite à la prophétie de Mohammad. Mais précisément s'agissant de ce dernier cycle, le prophète Mohammad est le maître de l'imam Ali, mais l'imam est la substance même du message du prophète.

L'imamat est l'ésotérique de la prophétie qui en est l'exotérique. Et la loi révélée a pour sens intérieur caché l'obligation d'aimer l'imam et de le suivre,

Haut