Sur les 52 Epîtres des Frères sincères
De tout temps la question de "définir l’être humain" a représenté un enjeu philosophique et religieux majeur. C’est pour cette raison que de nombreux systèmes de pensée ont tenté de comparer l’homme à ce qui lui est supérieur : les anges ou inférieur : les animaux. Au Xème siècle de notre ère, la société musulmane était en plein rayonnement... mais aussi en proie à de nombreuses interrogations. Une poignée de sages (probablement chiites, de tendance ismaélienne) ont alors rédigé une sorte d’encyclopédie du savoir : "les 52 Epîtres des Frères sincères".
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Cinquante-deux livres définissant les fondements et les relations de la science, la logique, l’astronomie et les mathématiques. Ces cinquante-deux Epîtres constituent un véritable projet de civilisation et la vingt-deuxième intéresse Pierre Lory plus particulièrement car elle tente de définir la logique de l’univers.
L’histoire (allégorique) se déroule sur une île gouvernée par le Roi des Jinns. Les animaux qui peuplaient seuls, et en en paix, cette île, ont soudainement vu les hommes arriver, détruire leur forêt, les tuer, les manger ou les asservir. Ils allèrent donc trouver leur roi et réclamèrent réparation : l’Epître constitue l’apologue (discours narratif et démonstratif) du procès qui opposent les animaux aux hommes.


Une fois n’est pas coutume, ce sont les hommes qui se trouvent sur le banc des accusés et sont donc invités à répondre de leur prétendue "supériorité": médecine, philosophie, justice, alimentation, habillement, religion, politique….Toute la société de l’époque est passée au crible acerbe de ce texte.
Analyse passionnante… mais oh combien cynique : ce texte, rédigé il y a plus de mille ans est transposable ligne par ligne au monde actuel où domine toujours et encore la volonté de puissance de l'homme.
Mais au-delà d’une interprétation littérale, horizontale, de ce texte, Pierre Lory nous invite à considérer sa verticalité. Si l’univers est un corps, corps dont l’homme représenterait la tête, les animaux et les végétaux ses mains, les minéraux ses pieds : la résurrection incluant les trois autres règnes ne peut s’opérer qu’à l’intérieur-même de l’homme.
C’est en lui et non à l’extérieur de lui que l’homme parfait peut faire remonter l’énergie divine…
Extrait de la vidéo
Comme vous vous en doutez, je ne vais pas vous parler de zoologie, bien sûr, dont il est question, c'est toujours de la question de l'humain, qu'est-ce que l'homme ? Mais rassurez-vous, je serai bref malgré l'immensité de cette question-là. Définir l'être humain et son destin est bien sûr une entreprise colossale. C'est pour cela que, dans les différents systèmes de pensée, mais en particulier en islam, on essaie de comparer l'homme, c'est-à-dire, en l'occurrence, on peut comparer l'homme soit à ce qui lui est supérieur, les anges, soit à ce qui lui est inférieur, à savoir les animaux.
Il existe dans la littérature philosophique et religieuse de l'islam, tout un débat quant à savoir qui des anges ou des hommes ont la prééminence. Les enjeux de la question sont énormes, on s'en doute, et le Coran lui-même donne un message qui est double, puisque le Coran commence, dès le début de la deuxième sorate, à dire que Dieu a demandé aux anges de se prosterner devant Adam. Donc il y a une limite là qu'il est difficile déjà à définir.
Mais la comparaison avec les animaux est non moins importante, bien que le débat ici soit nettement moins riche, c'est-à-dire que très souvent les philosophes ou les théologiens se contentent de dire que les animaux sont privés de raison, ils ne sont pas raisonnables, et à la suite de la philosophie grecque d'Aristote, de dire que les êtres humains constituent un degré supérieur dans l'échelle, sans aucun doute.
Toutefois, il n'est pas du tout sûr qu'il n'y ait pas de doute du tout, et du reste, le Coran lui-même fait état des abeilles, des fourmis, de l'araignée, en montrant la sagesse exprimée par le mode de vie de ces animaux qui peuvent parfois guider les hommes, comme la hupe de Salomon ou le corbeau qui a appris à Caïn comment creuser le premier tombeau. Donc les animaux participent eux aussi du message que le Coran entend transmettre aux hommes, et non seulement aux hommes, mais aussi aux djinns, mais aussi comme on va le voir aux animaux.
Alors, un des textes les plus intéressants en ce qui concerne ce débat-là se trouve compris dans une sorte d'encyclopédie du savoir appelée, enfin qu'on appelle couramment, les Épitres des Frères Sincères, qui sont un groupe anonyme, mais dont on devine quand même l'identité au travers de quelques références de l'époque, de notre dixième siècle. Les Frères Sincères ont rédigé une encyclopédie en 52 épitres en essayant de montrer comment se fonde la science, la logique, les mathématiques, l'astronomie, et donc tout le savoir humain est balayé pour essayer de fonder une sorte de philosophie consensuelle au monde musulman.
Alors, les Frères Sincères étaient certainement chiites, probablement d'une tendance ismaélienne, mais leur but n'était pas de faire au premier lieu de la propagande pour le chiisme, mais bien plutôt de fonder un projet de civilisation, peut-on dire, pour la société musulmane de cette époque qui était en plein rayonnement, mais aussi en pleine interrogation. Les Frères Sincères ont un chapitre sur les minéraux d'abord, sur les végétaux ensuite, et puis la 22e épitre est consacrée aux animaux.
Cependant, cette 22e épitre, qui est déjà un livre en lui-même, elle est assez épaisse, parle un petit peu du classement des différentes sortes d'animaux, mais surtout entend montrer la logique de l'univers. L'univers est construit sur un système pyramidal. Au sommet se trouvent les anges, tout en bas se trouvent les minéraux, et puis entre les deux, en dessous des minéraux, les végétaux, puis les animaux, puis l'homme.
Ça semble une structure très classique, simplement c'est une structure qui est aussi très dynamique, c'est-à-dire qu'il y a beaucoup de zones frontières, il y a beaucoup d'êtres qui sont intermédiaires entre les différents règnes. Et les frères Sincère ont intercalé un long apologue qui explique, qui expose un procès que les animaux ont intenté aux humains. La trame se passe sur une île, quelque part dans l'océan indien, où tous les êtres vivent en paix.
Cette île est gouvernée par le roi Dijin, un roi sage, entouré de sa cour, et les animaux y vivent en parfaite harmonie, toutes espèces comprises, jusqu'au jour où débarquent des humains des différentes classes sociales, des différentes origines ethniques et religieuses, qui trouvent que l'île est riche, intéressante, se mettent à l'exploiter, se mettent à tuer des animaux pour se nourrir, à domestiquer des animaux pour travailler pour eux, et petit à petit, les animaux qui jusqu'à présent n'avaient connu que la liberté, sont obligés de s'enfuir dans les montagnes et vont chercher le roi Dijin, qui est le souverain en titre de l'île, pour se plaindre, en disant « Mais au fond, ils n'ont aucun droit sur nous, au nom de quoi se mettent-ils à nous tuer, à nous manger, à se servir de notre peau, au nom de quoi peuvent-ils véritablement nous réduire en esclavage, nous avélir ?
» Et le roi accepte la requête et donc convoque les humains. Alors je vous passe les différents épisodes, parce que le procès est très long, il y a plusieurs, d'abord les humains font entendre leurs arguments, les animaux répondent, et puis après, chaque espèce animale va chercher son propre roi, alors les fauves vont chercher le lion, les oiseaux vont chercher le perroquet, pour trouver une sorte d'animal qui soit le représentant même de leur pouvoir et de leur sagesse, et puis il y a de nouveau un grand débat, et finalement, l'arbitrage a lieu par consensus de tous.
Les arguments, bien sûr, des hommes, on les devine, d'abord le roi leur demande « qu'est-ce qui vous a permis d'occuper cette île, au nom de quoi ? » Alors ils expliquent « c'est le destin qui nous a menés là, sous-entendu, c'est Dieu qui a guidé nos pas », et puis ils expliquent « nous, nous avons à régner sur les animaux, d'abord parce que nous avons l'intelligence et l'habileté ». Et alors, les uns après les autres, ils disent « nous avons des grandes villes, nous avons des états structurés, nous avons des souverains avec une cour autour du souverain, un conseil, des vizirs, nous avons des structures politiques, toute une administration.
» C'est une première série d'arguments. Une autre série d'arguments, « nous avons une nourriture très raffinée, nous, nous cuisons notre nourriture, nous avons des boissons, tel, tel, et puis nous nous vêtons avec des habits qui sont aussi très fins, très colorés, avec, bien sûr, tout ce qu'on peut deviner comme mépris pour les animaux qui, eux, vivent complètement à l'état de nature. » Et après, toute une série sur les métiers.
Nous avons toute une série de métiers différents, nous travaillons les métaux, nous travaillons le bois, les textiles, nous avons une série de sciences très développées, nous avons une médecine développée, et enfin, sommet de tout, nous avons des philosophes. Alors, les animaux, eux, prennent la parole et commencent par