Philosophie shi’ite ou gnose shi’ite ? Retour sur l’oeuvre de Sayyid Haydar Âmulî

La raison, source de toute connaissance et base de toute philosophie, constitue t-elle une aide quelconque pour une juste connaissance de soi, et un accès direct à la divinité ; deux des prérequis de toute gnose véritable ? Cette question, le mystique, philosophe et vizir chiite Haydar Âmoli (XIVème siècle) se l’est posée avec acuité, prolongeant ainsi les questionnements posés par ses illustres prédécesseurs que furent Aristote, Avicenne ou Ibn Arabi. Chacun s'étant interrogé en leur temps, et à leurs façons sur le distingo entre Dieu des philosophes et Dieu des théologiens.

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Mathieu Terrier, se basant sur les travaux d’Henry Corbin et d’Osman Yahyâ (ouvrages parus chez Adrien-Maisonneuve Ed, en 1969) resitue ces écrits dans leur contexte historique et analyse cette pensée.

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Le soufisme pris entre la tradition scripturaire du dévoilement et le dévoilement spirituel en lui-même. Entre l’imam et le cheikh.

A l’instar de l’œuvre d’Henry Corbin, Mathieu Terrier analyse la subtile, et parfois périlleuse, articulation qui s’opère entre chiisme, soufisme et philosophie islamique. Une lecture qui unit l’ésotérisme, pris en son sens étymologique de « voie intérieure » à la connaissance de l’être....

Un exposé enregistré lors des XVIème Journées Henry Corbin (théme : Gnose et gnosticisme), INHA, Paris, que nous remercions.

Extrait de la vidéo

Il faut d'abord vous dire à toutes et à tous la joie et l'honneur qu'il y a pour moi à participer à une journée Henri Corbin, éminent chercheur à qui je dois une grande partie de ma vocation de chercheur en islam spirituel. Et joie et honneur redoublé d'être invité à parler aujourd'hui de Saïd Haïd El Hamouli, auteur qui fut si cher à Henri Corbin et qui est aujourd'hui au cœur de mes recherches. Le thème de cette journée, gnose et gnosticisme, m'amène à revenir sur une question soulevée par le travail d'Henri Corbin lui-même sur l'œuvre de ce penseur, Haïd El Hamouli, et au-delà de cette question de taxonomie un peu aride, philosophie chiite ou gnose chiite, à revenir sur les rapports entre les trois domaines de l'islam explorés par notre dédicataire Henri Corbin, le chiisme, le soufisme et la philosophie.

Alors c'est à Henri Corbin que Saïd Haïd El Hamouli, mort à la fin du XIVe siècle, sans qu'on ait la date précise d'ailleurs de son décès, c'est à Henri Corbin que Saïd Haïd El Hamouli doit d'avoir ressuscité son œuvre à travers l'édition, en collaboration avec Osman Yahya, de trois de ses ouvrages entre 1968 et 1975, mais aussi les commentaires pénétrants qu'en citent Henri Corbin dans plusieurs de ses articles et ouvrages, en particulier en Islam iranien, tome 3, « Chiisme et soufisme ».

En retour, je le crois, c'est à Haïd El Hamouli que Henri Corbin doit d'avoir suscité certaines de ses vues fondamentales sur les rapports entre le chiisme imamite, le soufisme et la philosophie, soit presque tout, sauf l'agnose ismaélienne tout de même, presque tout ce qu'Henri Corbin tenait pour l'islam spirituel, voire pour l'essence même de l'islam. En 1968, Henri Corbin, avec la collaboration d'Osman Yahya, éditait à Téhéran et Paris deux œuvres de Haïd El Hamouli, « Jamirel Asrar », traduit « La somme des doctrines ésotériques » et « Fimare fatel wujoud », « De la connaissance de l'être », rassemblées sous le titre « La philosophie chiite ».

Ce syntagme de philosophie chiite, non seulement n'apparaît pas dans les textes de Haïd El Hamouli, mais constitue un apaxe dans l'historiographie de la pensée en islam, ce qui s'explique précisément, pour Corbin, par la négligence prolongée dont ce courant, cette pensée, la gnose chiite, aurait fait l'objet. Dans son introduction à l'ouvrage, Henri Corbin écrit, page 6, « On peut estimer que par son ampleur, l'œuvre de Saïd Haïd El Hamouli fait pendant, pour la période pré-Safavide, à celle d'un Mollah Sadra Shirazi pour la période Safavide.

Son importance du point de vue philosophique est comparable, il sera désormais impossible de traiter de la philosophie chiite, et partant de la philosophie islamique en général, sans tenir compte de cette œuvre ». Mais à la page suivante, page 7, c'est sous le titre de « Gnose chiite duodécimène » que l'œuvre de Hamouli est présentée, et Henri Corbin, qui identifie d'abord la gnose à une philosophie théosophique, attribue finalement à Hamouli ceci, de montrer, je cite, « comment d'éminents penseurs n'ont évité l'échec philosophique qu'en se ralliant finalement à cette gnose chiite, Erfan et Chiri, qu'il professe lui-même », c'est-à-dire Hamouli.

Henri Corbin suggère là, chez Hamouli, une critique de la philosophie et l'idée de son dépassement par la gnose. L'expression de Erfan et Chiri est également absente des œuvres de Hamouli en tant que telle, mais la notion de Erfan toute seule s'y trouve en effet valorisée. Le terme Erfan signifie littéralement « connaissance », et comme celui de Marifa, de même racine, est particulièrement affectionné dans le soufisme, il désigne une connaissance spirituelle plus mystique qu'intellectuelle ou représentative.

Connaissance spirituelle propre à l'homme, le terme ilm, science, pouvant lui désigner la science divine. Mais le terme d'Erfan est aussi utilisé depuis le XVIIe siècle, donc après la période de Hamouli, en Iran chiite, pour désigner une pensée imprégnée de soufisme, alors même que le terme de Tassawouf, littéralement « soufisme », est devenu péjoratif et même accusatoire dans l'Iran chiite safavide.

Le terme d'Erfan recouvre ainsi, en milieu chiite moderne, à la fois une intégration du soufisme spéculatif et un refoulement du soufisme confrérique. Et c'est bien comme Erfan Chéri, gnose chiite, et non comme Falsafa Chéria, philosophie chiite, que les auteurs contemporains de langue arabe et persane, à la suite d'Henri Corbin, désignent l'œuvre de Haïdara Molli. Toutefois, la traduction d'Erfan, notion propre à la pensée islamique, très moderne par la notion de gnose empruntée à l'histoire des religions anciennes, il en a été question amplement ce matin, ne va pas non plus de soi.

Quelle est donc la pertinence de ces expressions de philosophie chiite et ou de gnose chiite pour désigner l'œuvre de Haïdara Molli ? L'intérêt de cette question taxinomique un peu aride est de nous amener à examiner à nouveaux frais la conception que se faisait Haïdara Molli du chiisme, du soufisme et de la philosophie, ainsi que du rapport entre les trois. Le lecteur du Jamia al-Asrar, le principal traité édité dans la philosophie chiite, ne peut que s'étonner.

L'auteur ne fait aucune référence à la falsafa, la philosophie hélénistique de l'islam, mais vise essentiellement à harmoniser les deux traditions du chiisme imamide et du soufisme. A même étonnement, peut d'ailleurs saisir le lecteur de l'Histoire de la philosophie islamique d'Henri Corbin, qui traite abondamment de l'ésotérisme chiite du haut des cimains et ismaélien, puis du calame la théologie dialectique, avant d'aborder, et somme toute assez brièvement, la falsafa, identifiée communément à la philosophie en islam.

Alors, relevant le paradoxe du titre donné par Henri Corbin aux œuvres de Haïdara Molli, notre ami et collègue Daniel De Smet, ici présent, a tenté de circonscrire le concept de philosophie chiite par deux séries de conditions ou de critères. Alors, tout d'abord, peut-être appelée philosophie, qu'elle s'appelle falsafa ou pas en arabe, une pensée, un, qui d'une manière ou d'une autre fonde sa réflexion sur la raison, deux, qui porte sur des sujets comme Dieu et les premiers principes, l'origine du monde, l'âme humaine, la théorie de la connaissance, etc., trois, qui possède une double dimension théorique et pratique, à l'instar de la philosophie antique, comme l'a magistralement montré Pierre Hadot, et quatre, qui, pour inspirer qu'elle soit par le Coran et la tradition islamique, dépend directement ou indirectement de sources grecques.

En second lieu, peut-être appelée philosophie chiite, une pensée qui, un, se perçoit comme l'héritière de l'enseignement des imams, en l'occurrence les douze imams du chiisme comme dieux des six mains, et se présente par conséquent comme une sagesse inspirée, hekma, deux, qui, suivant l'axe de pensée duel du chiisme, qui distingue en toutes choses un zahir et un baten, une dimension, enfin un aspect exotérique extérieur et une dimension

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