Hiérarchies et fonctions des anges chez Sohravardi
Sohravardi (1155-1191) fut surnommé « le Platon perse ». Philosophe, mystique et métaphysicien, il défendit l’idée d’une « sagesse illuminative » ; une voie qui tente d’aller chercher au plus profond de l’homme, graduations après graduations, le chemin qui peut le conduire à la « Lumière des lumières » (Nûr al-Anwar). Proche des néoplatoniciens et d’Avicenne, sa philosophie repose sur le concept-clef d’émanation (« toute créature provient d'émanations de lumières successives et graduées, toutes issues d’une même Lumière originelle et suprême »). Une position qui lui attira les foudres des tenants d’une révélation littéraliste, créationniste, et qui lui coûta la vie. Il n’avait que trente-six ans….
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Sa pensée irrigua néanmoins par la suite toute la mystique perse et soufie, notamment celle de Molla Sadra Shirazi.
« Sohravardi est la figure centrale de l’œuvre de Henry Corbin »
Christian Jambet fut élève de Henry Corbin (1903-1978). A titre posthume, il rassembla traductions et notes de son professeur et fit paraître en 1986 « Le livre de la sagesse orientale (Kitâb Hikmat al-Ishrâq), (Ed.Verdier,1986, puis Gallimard, 2003).
Au cours de cette allocution enregistrée lors des dernières Journées Henry Corbin (consacrées à « l’Ange »), Christian Jambet nous relate l’intense travail d’exégèse que Corbin fit de l’œuvre de Sohravardi. Puis, chose pour le moins paradoxale et audacieuse, il nous spécifie la grille de lecture à caractère angélologique que Corbin plaqua sur ce monde intermédiaire, décrit comme « autonome et indépendant » et qui tient une place centrale dans l’oeuvre de Sohravardi…


Chez Sohravardi, « la lumière » est fondamentale. Pure et immatérielle, elle se situe au-dessus de toute autre manifestation, et se dévoile par illuminations, de lumières en lumières, graduellement déclinantes dans leur intensité. Les variations de son intensité engendrent les gradations de l'Être…
Souhaitez-vous découvrir la profondeur de cette pensée qui affirme l’existence d’un monde imaginal (alam-e-mithal) qui n'est pas sans rappeler le monde de Yetsira dans la kabbale, ou encore le Barzakh de la métaphysique d'Ibn Arabi ?
Suivez ici Christian Jambet qui, à la suite de Henry Corbin, nous invite à une plongée illuminative de l'Existence…
Extrait de la vidéo
Le thème que je me suis proposé en accord avec Pierre-Laurie de traiter est un thème paradoxal, dans la mesure où quiconque lit Soravardi aura bien de la peine à trouver trace des anges. Si vous survolez les textes, même superficiellement, vous constaterez que le lexique de Soravardi, et aussi la plupart de ses développements, ne concernent pas les anges. Ce n'est pas d'ailleurs surprenant, parce qu'en règle générale, les anges n'appartiennent pas au lexique de la philosophie.
Ils appartiennent très certainement aux croyances de l'islam, c'est même une des croyances essentielles, que la croyance à l'existence des anges, mais les anges peinent à trouver leur place dans les hiérarchies philosophiques. Or, depuis qu'Henri Corbin a commencé son travail de lecture, d'édition et d'exégèse de l'œuvre de Soravardi, les anges ont envahi cette œuvre, pourrait-on dire, et ils sont omniprésents.
Il y a là une source d'interrogation. Je vais essayer de répondre à un certain nombre de questions qui se posent, du coup, touchant le système de Soravardi, et je rassure immédiatement chacun, les anges sont bien là, mais ils sont là au terme d'un dévoilement, d'une découverte, d'une exégèse, d'une interprétation, qui est rendue nécessaire par la langue et par l'entreprise même qui sont celles de Chahab-ud-Din Yahya Soravardi.
Je ne présente pas Soravardi parce qu'il est, pourrait-on dire, la figure centrale de l'œuvre d'Henri Corbin. C'est par l'étude de Soravardi que Corbin a véritablement commencé son œuvre originale en matière d'islamologie et, d'une certaine manière, c'est par Soravardi que cette œuvre s'est parachevée en 1976 avec la parution de L'Archange en pourprès. Déjà, d'ailleurs, le titre L'Archange en pourprès est un exercice d'herméneutique puisque aucun traité de Soravardi ne s'est jamais intitulé ainsi.
Le titre, M. Corbin l'explique très bien, signifie littéralement l'intelligence rouge et il rappelait qu'il était impossible de conserver une telle traduction en français. Elle ne veut rien dire, bien sûr, mais ni même dans aucune autre langue. Ça n'aurait aucune signification et il a choisi L'Archange en pourprès en fonction d'un exercice herméneutique et nous allons essayer de comprendre la pertinence qui est tout à fait réelle.
Je ne vais pas consacrer les quelques instants de propos que vous m'accordez à l'exégèse de l'œuvre de Henri Corbin. J'y ferai allusion précisément à quelques moments, mais ce n'est pas le sujet que je veux traiter. Je vais essayer de comprendre, aussi bien que je pourrais, la manière dont la vision du monde de Soravardi a entièrement correspondu à ce qu'Henri Corbin appelait une angélologie, c'est-à-dire un discours qui place les anges au centre des réalités métaphysiques, de même que la théologie est le discours qui porte sur la réalité métaphysique du principe divin.
Pour ce faire, il faut se tourner vers l'ouvrage qui est incontestablement l'ouvrage majeur de Soravardi. Cet ouvrage, Henri Corbin l'a traduit sous plusieurs titres. La Sagesse orientale, c'est le titre qui finalement a été conservé dans l'édition posthume de cette traduction, mais aussi, et très souvent, plus souvent encore, la Théosophie orientale. En vérité, l'ouvrage s'intitule Hekmat al-Ishvak, Sagesse de l'Ishvak, Sagesse du lever auroral de la lumière, comment littéralement on pourrait traduire, ce qui signifie, selon Henri Corbin lui-même d'ailleurs, mais selon tous ses lecteurs, que Soravardi a souhaité composer un ouvrage court, de petite taille, dans lequel il concentrerait l'ensemble des doctrines afférents à ce qu'il appelle al-Ishvak, l'Ishvak en tant que constitution d'un savoir nouveau dont il faut rappeler les traits principaux.
En effet, al-Ishvak, ce n'est pas simplement le lever de la lumière, ce qui est un fait, autrement dit, la donation même de l'être et de la connaissance, al-Ishvak désigne, selon Soravardi, et on le repère encore chez ses commentateurs, une doctrine spécifique, homogène, qui a des caractères propres. Si l'on se fie à la manière dont Soravardi lui-même le présente, cette doctrine est, d'une part, fondée sur la contemplation directe des réalités métaphysiques, sur la contemplation de leur présence, et non pas sur une connaissance simplement spéculative ou dialectique, et, d'autre part, cette doctrine a une visée, une finalité qui n'est autre que le fait de se rendre divin, c'est-à-dire de s'identifier ou de s'assimiler au principe même des lumières métaphysiques.
Donc, l'objectif, l'ambition de Soravardi est de justifier ses propres pratiques spirituelles, et Hekmat al-Ishraq, le livre de la sagesse orientale, est une sorte de manuel de pratiques spirituelles. Satan, il-même, invite à le concevoir ainsi, c'est un ouvrage bref, en deux parties. Une première partie qui n'est pas, contrairement à ce qu'on pense souvent, réservée à des problèmes de logique, mais qui, pourrait-on dire, fait le ménage à l'intérieur de la logique jugée défaillante des péripathéticiens, en vue de préparer à une connaissance supérieure à celle que les péripathéticiens proposent, c'est-à-dire cette connaissance par la présence, cette connaissance qui est présence immédiate du sujet connaissant à l'objet connu, connaissance présentielle, traduisait M.
Corbin, qui diffère, selon notre auteur, de la connaissance par concept ou par représentation. Tel est le but de cette première partie.