Charles Antoni, chercheur de vérité
"La mort c’est la naissance! ", nous dit dans cet entretien Charles Antoni, avec l’ancrage et la sérénité d’un homme qui, soixante-treize* années durant, chercha sans relâche, et selon ses propres termes "à rester en contact avec l’intangible, l’acausal…". Interviewé par Jocelin Morisson, Charles Antoni nous retrace ici les grandes lignes de sa vie, le conduisant du Théâtre du Soleil à l’Inde, à la création de la revue L’originel, ainsi que de sa maison d’édition du même nom.
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Qui suis-je ? Quel est mon masque ? Jusqu’où me-trompe mon égo et suis-je même capable de le savoir ?


Souhaitez-vous saisir la nature de l’esprit qui anima ce noble voyageur et ainsi comprendre l’éclectisme des voies qui guidèrent ses pas?
Important le Tai-Chi Chuan en France en 1973, se passionnant pour René Daumal, Nisargadatta, Fernando Pessoa, le chamanisme corse ou René Guénon, Charles Antoni était le digne représentant d’une lignée de chercheur exigeant mais bienveillant, ayant toujours à cœur de "transmettre".
Une position se situant à l’exact antipode de la pensée mainstream contemporaine, "où l’on psychiatrise tout" et "où l’on cherche à se faire du bien"...
* Précisons que Charles Antoni, né en 1941, nous a quitté au milieu de l’été 2016, cinq semaines après l’enregistrement de cet entretien effectué le 22 juin 2016. Son décès est survenu en Corse, à Felce, dans sa maison familiale.
A l’issu de cet entretien, nous avions convenu de réaliser un second film, abordant l’influence de "la spiritualité occidentale" dans sa vie, avec notamment son passage dans la Franc-maçonnerie, les groupes martinistes etc.
Ce second entretien ne se fera donc pas sur un plan matériel, mais dans nos pensées et coeurs.
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous et merci de nous retrouver dans cette nouvelle émission, aujourd'hui on a le plaisir d'accueillir Charles Anthony, Charles bonjour, oui bonjour, j'espère que tout va bien, absolument, alors Charles merci d'avoir accepté l'invitation à parler avec nous dans cette émission, donc vous êtes un personnage incontournable dans plusieurs domaines, vous êtes à la fois acteur, vous avez été en tout cas acteur, vous êtes un auteur reconnu, vous êtes éditeur également, vous avez eu de nombreuses vies on pourrait dire, vous avez eu un parcours effectivement extrêmement riche, on pourrait poser la question quel est le lien entre toutes ces activités que vous avez eues, mais peut-être que la réponse serait comme celle de Jeanne Moreau à la question quel est le point commun entre tous les hommes que vous avez aimé, la réponse qu'elle a fait c'était moi, donc là j'imagine que c'est la même réponse que vous pourriez faire si je vous demandais d'acteur, d'auteur, d'éditeur, le cinéma, le cinéma d'accord, alors vous avez notamment commencé votre carrière comme acteur dans la troupe Ryan Mouchkine du théâtre du soleil, vous avez peut-être commencé par ça, cette passion du théâtre, vous avez parlé du théâtre comme un art total, justement qu'est-ce que vous pouvez nous dire là-dessus, d'abord il faut voir le point de départ, parce que je ne suis pas de Paris donc je suis monté à Paris pour ça, et donc je m'inscris à l'époque ce qu'on appelait le vieux Colombier, le théâtre du vieux Colombier, où avait fait partie le cartel, pas de Medellin mais le cartel de théâtre, c'est-à-dire Jouvet, Coupaud, Dulin etc, et donc j'étais dans ce cours pendant un certain temps, jusqu'au jour où effectivement Ryan Mouchkine est venu me chercher, pour un rôle principal dans le premier spectacle qui s'appelait le capitaine Tracas, qu'on avait joué au récamier, au théâtre du récamier, ça c'est le début, et après il y avait les autres spectacles d'Ryan Mouchkine, la cuisine, le son juilleté etc, et qui avait lieu au cirque Medrano qui n'existe plus, qui était à Pigalle.
D'accord, alors cette passion pour le théâtre vous a jamais quitté en fait, même si vous avez cessé d'être acteur, vous êtes parti, vous avez voyagé beaucoup, vous avez gardé cette passion pour le théâtre ? J'ai l'impression que ça ne m'a jamais quitté, que je suis toujours un acteur, et je tiens à être toujours un acteur, parce que la vie c'est du théâtre comme disait Shakespeare, sauf que les gens ne voient pas qu'ils sont des acteurs.
Le monde entier est une scène, oui effectivement, le théâtre comme art total, pourquoi art total ? Parce qu'il contient tous les autres arts, aussi bien l'architecture que la peinture, beaucoup de choses, et au milieu de tout ça il y a l'acteur, sans l'acteur évidemment il n'y a pas de théâtre, c'est clair, donc il contient tous les autres arts, c'est comme dans les arts traditionnels indiens ou japonais, que ce soit le katakali ou chez les japonais le noh ou le kabuki, ce sont des arts complets, il y a les vêtements, il y a la musique, il y a tout, mais sans l'acteur évidemment il n'y a plus de théâtre, il peut ne pas y avoir de metteur en scène, il peut ne pas y avoir d'architecte éventuellement, mais sans l'acteur il n'y a pas de théâtre.
Vous avez parlé du théâtre aussi, puisque le théâtre commence avec une scène vide, se termine avec une scène vide, ce qui correspond à nos vies, nous partons du néant, nous retournons au néant ou alors à autre chose. Oui c'est à dire que si vous voulez dans la vie ordinaire, ce que nous appelons la vie, tout est changement, rien ne tient, jusqu'au moment où effectivement le corps même disparaît puisqu'il meurt, il tombe en poussière, donc rien ne tient et c'est ça l'art du théâtre, c'est l'instant présent et après tout disparaît, c'est le point zéro d'une certaine manière.
Mais ce qui est intéressant dans l'acteur, le vrai acteur, c'est qu'il ne se prend pas pour le personnage, Dieu merci, sinon Otello tuerait facilement Desdemone, mais à ce moment là ce serait un happening et non plus un théâtre, il n'y aurait plus de représentation possible, et donc l'acteur sort de scène en éliminant son personnage et redevient lui-même, ça c'est très important, si l'acteur continue à être Otello dans la vie, c'est une catastrophe.
Vous avez souvent cité Marlon Brando comme exemple, comme la quintessence de l'acteur, en quoi justement est-ce qu'il représente ça à vos yeux ? C'est à dire que quand est arrivé Marlon Brando, tout le jeu de l'acteur a été modifié, c'est à dire avant nous avions les vieux acteurs que ce soit, je sais pas, Frébogart ou tout ce qu'on veut, ils avaient l'éthique effectivement, mais ils n'avaient pas cette spontanéité, et si on prend les acteurs français, ils faisaient un peu ringard à un moment donné, c'était très figé comme jeu, et Brando donc a changé la façon de jouer définitivement, et surtout pour le cinéma, mais même au théâtre, mais pour le cinéma, et donc même le cinéma a été modifié par le jeu de Brando.
Pourquoi ? Parce qu'on pouvait plus filmer de la même manière. Et c'est pour ça que même actuellement, on a toujours les clones de Brando, avec les Brad Pitt, tout ce qu'on veut, même Danny Ross, ce sont des clones de Brando, mais bon, ils sont pas mal, mais on voit bien qu'ils jouent toujours dans le même registre qu'essayaient de jouer Brando. Vous avez fait une référence aussi à Gurdjieff en parlant de Brando comme l'acteur qui n'était pas sous l'affluence de son centre émotionnel justement, c'était ça aussi la rupture qu'il incarnait.
Qu'est-ce que vous pouvez nous dire aussi là-dessus ? C'est à dire que Gurdjieff parlait toujours du centre émotionnel supérieur, ainsi que du centre intellectuel supérieur. Mais en fait, la vérité c'est que ce qu'il faut c'est éliminer le centre émotionnel, parce que quand on dit émotionnel, en général, c'est plutôt négatif, c'est pas vraiment le sentiment, on voit la différence. Et donc c'est comme dans la vie, c'est l'émotionnel qui nous dirige d'une certaine manière, et qui nous fait faire des choses auxquelles on ne penserait pas, qui ne sont pas possibles, qui sont complètement à côté de la plaque.
Et donc on est pris par ce centre émotionnel. Et donc tout le travail en fait est là, et c'est d'éliminer ce centre émotionnel du côté négatif, si vous voulez. Et à ce moment-là, on n'a pas besoin d'atteindre l'émotionnel supérieur, il s'atteint par lui-même. Et ça c'est le cas de Brando, c'est-à-dire que si vous voyez Brando, il n'y a jamais d'émotion, alors qu'on voyait des acteurs, qu'ils soient français ou américains, etc.
Ils pleurent, ils crient, beaucoup de choses. Mais tandis que Brando, c'est toujours très contrôlé et on ne voit pas quoi, on ne voit pas d'émotion. Mais la fonction de l'acteur n'est-elle pas de partager, de transmettre des émotions précisément ? Si, mais ce n'est pas ces émotions