Introduction à l'oeuvre de Frithjof Schuon
Dans cet exposé de 46 minutes, Patrick Laude nous introduit dans l'œuvre et la pensée de Frithjof Schuon (1907-1998), métaphysicien, écrivain, poète et peintre allemand. Abordant en profondeur les conceptions du "maître" sur le monde moderne dans lequel s'opposent intellectualité et orthodoxie, il évoque les fondements de sa métaphysique que sont le discernement, la concentration et la conformité au réel, aux vertus. Il analyse combien Frithjof Schuon s'est attaché à rétablir notre rapport au réel et le sens du rapport à Dieu dans une perspective universelle.
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Extrait de la vidéo
Je voudrais vous entretenir aujourd'hui d'une personnalité spirituelle tout à fait exceptionnelle de notre temps.
Il s'agit de Fritjof Schuon.
Il me semble que la meilleure façon de procéder pour tenter de définir sa personnalité, son envergure et aussi son œuvre, consisterait à dire, en ses propres termes, que ce qui peut le mieux définir la personnalité de qui que ce soit, c'est en fait le rapport à l'idée, le rapport à l'idée qui détermine la vie, l'existence et l'œuvre de cette personne.
On est donc très loin ici chez Schuon d'une perspective, si vous voulez, psychologique qui définirait une personne par rapport à des traits individuels qui la différencient des autres.
Mais on est plutôt dans une perspective intellectuelle.
Ce qui définit la personnalité, c'est l'intellect, c'est la perspective intellectuelle, c'est l'idée, encore une fois, qui détermine sa vie et qui détermine son œuvre.
Ça ne signifie pas évidemment que cette détermination par l'idée efface toute caractéristique personnelle, cela va sans dire.
Il ne s'agit pas d'impersonnalité, mais il s'agit plutôt d'une personnalité qui est éclairée, déterminée et au fond développée dans toute son étendue, en fait, par l'idée.
Alors que signifie ici l'idée ?
Chez Schuon, comme dans le courant pérennialiste en général, l'idée n'est pas seulement une représentation mentale.
Ce n'est pas seulement un concept au sens philosophique du terme.
C'est bien sûr cela, mais c'est aussi beaucoup plus.
L'idée, en un sens réel, c'est une réalité métaphysique ou une réalité spirituelle et c'est la perception de cette réalité métaphysique ou de cette réalité spirituelle.
L'idée est donc, en un certain sens, quelque chose de très concret.
On a coutume aujourd'hui, évidemment, quand on parle d'idée, on pense à l'abstraction.
Pour Schuon, au contraire, l'idée c'est une réalité concrète.
C'est une réalité concrète d'abord parce qu'elle correspond à une réalité objective, mais aussi parce qu'elle détermine le caractère, l'attitude, les attitudes, la vie d'une personne.
Alors quelle est l'idée par excellence chez Schuon ? Quel est le point de départ intellectuel chez Schuon ?
Très simplement, comme il l'a écrit à bien des reprises, le point de départ c'est le discernement.
C'est-à-dire qu'on ne peut pas comprendre sa perspective si on ne part pas de ce roc en quelque sorte fondamental qui est le discernement.
Alors le discernement, qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire, étymologiquement, séparer.
Séparer ce qui est pleinement réel de ce qui ne l'est qu'en mode relatif.
Cette table est réelle, je la touche, mais néanmoins elle n'est pas réelle au sens où l'absolu, l'infini, le parfait, Dieu, le premier principe est réel.
Cette réalité est relative, elle est passagère.
Il s'agit donc de partir d'un discernement entre ce qui passe et ce qui ne passe pas.
Ce qui ne passe pas, c'est encore une fois l'absolu.
C'est-à-dire l'absolu c'est en définitive ce qui est non seulement cause de soi, mais ce qui ne dépend de rien d'autre.
Et même en un sens plus intégral, ce qui n'est en relation avec rien d'une certaine façon.
Parce que l'absolu est en même temps l'infini, comme l'écrit Schuon, c'est-à-dire qu'il ne peut rien exclure.
En un certain sens, il contient tout en mode essentiel.
Et il est en même temps perfection.
Alors à partir de ce discernement fondamental, de ce discernement métaphysique, qui est la clé intellectuelle de la perspective de Schuon, on passe à la dimension spirituelle.
Qui est en fait la conséquence du principe métaphysique ou du discernement métaphysique.
Et ce complément spirituel en quelque sorte, c'est la concentration.
C'est-à-dire que l'essence de toute spiritualité pour Schuon, c'est en fait la concentration sur le réel.
Et non pas la distraction ou la dispersion dans ce qui n'est que relativement réel.
Donc concentration sur le réel.
Concentration sur le réel qui peut prendre bien des formes évidemment.
Méditation, contemplation, prière.
Et même, au-delà de cette concentration spirituelle sur le réel, il y a aussi la conformité.
Qui est le troisième volet en quelque sorte de la perspective de Schuon.
Conformité.
Alors qu'est-ce que ça signifie conformité ?
Ici ça signifie conformité au réel bien sûr, puisque seul le réel est absolument, infiniment, parfaitement réel.
Il s'agit donc pour l'homme de se conformer à ce réel.
En fait, ici Schuon reprend la grande tradition platonicienne et néo-platonicienne qui voit dans la vertu, non pas seulement une réalité morale, mais une conformité à une réalité métaphysique.
C'est le concept platonicien par exemple d'arrêté.
Arrêté qui a la même racine que harmonie.
C'est-à-dire finalement la vertu c'est une conformité au réel et à l'ordre des choses, à l'harmonie du monde.
La vertu en définitive pour Schuon c'est une sorte de transparence, si on peut dire, de transparence en tout cas métaphysique vis-à-vis des qualités divines.
C'est une façon donc de s'éteindre dans les qualités divines et de les exprimer, d'en devenir en quelque sorte le véhicule humain ou le support humain.
Donc trois modes, ou trois volets plus exactement.
Discernement, métaphysique, concentration spirituelle et conformité morale.
D'un point de vue plus particulier et plus technique si j'ose dire, on sait bien aujourd'hui que Schuon n'était pas seulement un écrivain et un métaphysicien, mais qu'il était aussi un maître spirituel.
Et qu'en fait il a guidé des personnes dans la voie du soufisme.
Dans la voie du soufisme, c'est-à-dire dans la voie du mysticisme musulman.
Donc il y a dans l'œuvre même de Schuon, non seulement l'exposé de concepts métaphysiques, mais aussi je dirais une sorte de parfum qui émane de son rôle, de sa nature plus exactement, de maître spirituel.
Ce n'est pas une œuvre encore une fois abstraite en ce sens, mais c'est une œuvre très concrète qui est d'une certaine façon un appel, ou plus exactement une invitation à ses lecteurs de s'engager dans la voie spirituelle à partir d'une compréhension intellectuelle des principes métaphysiques.
Qu'en est-il de la relation de Schuon au soufisme précisément ?
Comme je viens de le dire, c'était un maître soufis. Il a été initié lui-même dans le soufisme par un grand schire algérien, le schire Ahmed al-Alawi, auquel il a succédé.