La cour du Soleil, surréalisme et franc-maçonnerie
Nous fêtons en cette année 2024 le centenaire de la parution du Manifeste du Surréalisme d’André Breton. Breton, alors jeune écrivain âgé de trente ans (en 1924) avait pour modèle Huysmans, Baudelaire, Mallarmé et Apollinaire. Son livre, il l’avait pensé comme « un coup d’état poétique ». Une incitation à une révolution intérieure par la remise en cause des carcans bourgeois, positivistes, ceux de « l’ordre établi » et une invitation à se plonger, sans aucune retenue, vers le symbolisme, le monde du rêve et des forces psychiques qui sommeillent en nous, et autour de nous.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Son livre , telle une météorite, a été vu, lu, et compris depuis les quatre coins de la planète. On a alors parlé de « révolution surréaliste ».


« La cour du Soleil » : une expression que Patrick Lepetit emprunte à l’historien Jean Palou
Un siècle s’est écoulé et les surréalistes demeurent toujours parmi nous. Afin de célébrer cet anniversaire, le Musée de la Franc-Maçonnerie leur consacre une exposition*.
Quels liens unissaient les surréalistes à la franc-maçonnerie ? Au-delà d’un idéal de fraternité et d’universalisme, que l’on peut tout aussi bien trouver dans des groupes religieux, des courants politiques ou philosophiques : quelles étaient la spécificité et la nature de ces liens ?
A travers une initiation, formelle ou non : percer le voile illusoire et déformant des apparences, s’ouvrir à une autre réalité que d’aucun nommeront « arrière-mondes » (cf. l’ésotérisme, dont il sera très largement question dans cet exposé) ou « surréalité »…
* "Le château étoilé et la parole perdue, surréalisme & Franc-maçonnerie" (du 26 avril 2024 au 22 septembre 2024), informations sur https://www.museefm.org/infos.htm. Patrick Lepetit est l’un des curateurs de cette exposition.
Extrait de la vidéo
Il peut sembler d'autant plus paradoxal de chercher à établir des passerelles entre le surréalisme et la franc-maçonnerie que si le premier semble s'inscrire dans ce qu'il est convenu d'appeler l'avant-garde, et en tout état de cause une modernité parfois agressive, la seconde paraît, et nous verrons que ça ne relève pas simplement de l'illusion, liée à la tradition avec ou sans T majuscule. Or, ça, les ouvrages consacrés au surréalisme, à part l'arche utopique, celui consacré à la Loge Teba du jeune Canadien David Nadeau, récemment réédité aux éditions venues d'ailleurs, n'y font pratiquement jamais allusion.
Nombre de surréalistes, connus ou non, en France comme à l'étranger, surtout après la guerre, mais pas uniquement, se sont intéressés par le surréalisme. Je vais donc essayer dans un premier temps de rappeler en quelques mots ce que sont le surréalisme et l'ésotérisme, avant de m'attarder plus particulièrement sur les rapports qu'ont entretenus certains surréalistes et non des moindres avec la maçonnerie, et notamment sur les rapports qu'ont entretenus certains surréalistes et non des moindres avec la maçonnerie, et notamment sur les rapports qu'ont entretenus certains surréalistes et non des moindres avec la maçonnerie, de rappeler en quelques mots ce que sont le surréalisme et l'ésotérisme, avant de m'attarder plus particulièrement sur les rapports qu'ont entretenus certains surréalistes et non des moindres avec la maçonnerie, et notamment, mais pas exclusivement, avec la respectable loge n°347 de la Grande Loge de France, la Loge Teba.
Si l'on s'en tient à la définition qu'en donne le chef des fils du mouvement, André Breton, en 1924, dans le premier manifeste, le surréalisme est, je le cite, « un automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée ». Il va sans dire que cette définition ne correspond qu'au premier balbutiement de l'aventure surréaliste, à l'écriture automatique, à cette méthode d'écriture censée laisser parler l'inconscient, à la période des sommeils qui permet d'accéder à d'autres états de conscience.
Mais cette phase du surréalisme est de courte durée, et le surréalisme s'avère rapidement être une quête permanente du merveilleux, dans le quotidien, autour de quelques grandes idées, l'amour, la révolte, la poésie, la connaissance, mais une connaissance libérée de l'asphyxiante raison positiviste accusée par ces jeunes rescapés de la Première Guerre mondiale de leur avoir fait frêter leurs 20 ans dans les tranchées.
Souvent présenté par les universitaires et les conservateurs de musées, notamment les curateurs, comme un mouvement littéraire artistique, le surréalisme s'avère être, dans son principe, tout sauf un épiphénomène marchand de ce type. C'est une manière d'être au monde, une révolte contre la condition humaine et ses limites, mais sous le signe de la liberté sous toutes ses formes, notamment dans le domaine politique, où les surréalistes sont plutôt libertaires.
Un de ces maçons surréalistes, Élicharle Flamand, présente dans son très beau livre « Les méandres du sens », le surréalisme comme, je le cite, « la clé de la poésie, la quête incessante du merveilleux, du fantastique, de l'insolite, ainsi que le goût de l'audace verbale et la nécessité de la révolte contre les conformistes ». Tandis que Patrick Wahlberg écrit, en 1999, dans son livre « Le surréalisme et la recherche du point suprême », je le cite là encore, « Le surréalisme n'est pas, n'a jamais été une école, mais une disposition d'esprit, une germe d'expérience, un faisceau d'aspiration visant à restituer à l'être sa totalité ».
En termes maçonniques, cela pourrait bien s'avérer proche de cette idée de réintégration chère à deux grandes figures de la maçonnerie du XVIIIe siècle, Martinez de Pasquali et Jean-Baptiste Veyermoz, l'homme du rite écossais rectifié. Les surréalistes, qui ont fait leur le double mot d'ordre, transformer le monde, changer la vie, mariant ainsi Marx et Rimbaud pour le meilleur et pour le pire, combattent toutes les formes d'aliénation, aussi bien sociale ou politique que philosophique.
Rejetant farouchement tous les dogmes, ils sont hostiles sans pour autant nécessairement refuser un sacré qu'ils recherchent dans la vie quotidienne. Ils sont hostiles à toutes les religions révélées, aussi bien qu'au positivisme, lui-même religion avortée, rejet qui, au passage, a pu constituer pour quelques-uns d'entre eux un point de convergence avec, je cite, « certains francs-maçons continentaux ayant vécu la dégradation anthropique de la foi », comme dit le maçon surréaliste Jean-Pierre Lassalle dans les cahiers d'Occitanie, la revue de la Grande Loge provinciale du même nom de la Grande Loge nationale française.
Dans son hommage à Antonin Artaud en 1946, Breton précisera même dans un nouveau paysage politique dominé par les communistes et les sauftriens, je le cite, « me paraît frapper de dérision toute forme d'engagement qui se tient en deçà de cet objectif triple et indivisible, transformer le monde, changer la vie, refaire de toute pièce l'entendement humain ». Pas si loin que ça, au fond, des objectifs des francs-maçons.
Si on a souvent placé le surréalisme sous les seuls auspices croisés du marxisme et de la psychanalyse, j'ai montré dans mes livres que c'est quelque peu abusif, car c'est faire très peu de cas de l'héritage, des influences du symbolisme et au-delà du romantisme, et encore au-delà de l'illuminisme du XVIIIe siècle. Et là, vous ne serez pas surpris de voir à nouveau Martinès de Pasqually et son ordre des chevaliers maçons et lucoennes de l'univers, mais aussi Louis-Claude de Saint-Martin pointer le bout de leur nez.
Et on ne peut pas évoquer l'autre disciple majeur de Martinès, le lyonnais Villermose, sans dire un mot, de Charles Fourier, né à Besançon et très tôt basé à Lyon, qui était alors une des cités-phares de la franc-maçonnode en général et de l'illuminisme en particulier, cette face cachée des Lumières dont on parle trop peu. On se souviendra au passage que les travaux de Simone debout, la principale spécialiste de l'œuvre de Fourier, et qui entretint entre 1958 et 1966 une correspondance avec André Breton, ont clairement établi une influence exercée sur sa pensée par l'intermédiaire de l'ami de Chateaubriand, le philosophe catholique conservateur lyonnais Pierre-Simon Balanche, l'influence donc sur Fourier, de l'œuvre de Louis-Claude de Saint-Martin.
Marqué par la pensée pour le moins originale de ce socialiste utopique, comme il disait, tout debout parmi les grands visionnaires, dont il avait pu découvrir le nom dans Marx et Engels, mais qu'il n'avait lu que lors de son voyage dans les réserves indiennes en 1945 et qu'il était venu à considérer comme un précurseur du surréalisme, André Breton écrit en 1947 sa fameuse « Ode à Charles Fourier ».
Avant de lui consacrer une entrée, avec une importante introduction dans laquelle il place sa pensée sous le signe de Sique-Claude de Saint-Martin, dont il lui consacre un texte dans la réédition de 1950 de son anthologie Le Mont-Noir. Fourier explique que la théorie des quatre mouvements passe pour réunir les minutes de conférence que son auteur a tenues dans les loges maçonniques sous le consulat, ayant proclamé, dit encore le chef de file du surréalisme, « l'absolue nécessité de refaire l'entendement humain et d'oublier tout ce qu'on a appris ».
Et il ne fait aucun doute que cette dernière phrase devait avoir une résonance particulière pour l'auteur d'Arcadie 7. À cet égard, dans son ouvrage Curiosité maçonnique, Pierre Mollier rappelle que, bien que n'étant pas lui-même initié, Fourier, lorsqu'il habitait Lyon, avait fréquenté, je cite, « des francs-maçons » comme son mari Jean-Marie Gossel, qui l'aidera à faire connaître la théorie des quatre mouvements, ou le docteur Aimé Martin, vénérable de la loge La Parfaite Harmonie et notable de la ville.
Des maçons, donc, qui auraient pu lui inspirer le chapitre « Première démonstration de la franc-maçonnerie et de ses propriétés encore inconnues ». Chapitre dans lequel il écrit, je cite, « Quelle partie salutaire pouvait-on tirer de la franc-maçonnerie ? » Voilà une question tout à fait neuve pour le siècle qui n'a pas su discerner les ressources qu'offrait cette institution.