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Voici un livre d'une grande sensibilité sur un sujet délicat, le plaisir de la femme et la difficulté de l'orgasme féminin. Isabelle Yhuel est réalisatrice à France Culture et collabore à la revue Psychologies. Elle parle avec courage, avec profondeur, avec humour parfois, avec respect, avec poésie, de ce chemin du plaisir qui s'ouvre à certaines, semble se fermer à d'autres, mais qui toujours peut être conquis.

Chemin du plaisir, voie de l'amour, car la question de l'amour n'est jamais très éloignée de l'interrogation sur la jouissance. Isabelle Yhuel écrit pour toutes celles qui croient leur sexualité loupée et qui n'osent en parler. Elle les invite à la traversée du désert, depuis le rivage froid de la "frigidité", énoncée par les hommes, jusqu'à la chaude reconquête dans le plaisir, et du corps et de l'âme :
"J'ai peur, nous dit-elle. Rien de plus effrayant que d'essayer de parler de la jouissance, de ce point où l'on ne ressemble à nulle autre, de cette fragilité immaîtrisée, de cette force colossale, qui, peut-être, peut tuer. Alors pourquoi, mot à mot, commencer ? Pour tenter d'écrire le livre que j'aurais voulu lire quand mon corps ne savait comment entrer dans la danse de l'amour et que les divers manuels explicatifs, aux froides techniques édictées par d'honorables personnages titrés, me tombaient des mains sans toucher mon corps, car toujours j'avais la sensation qu'ils étaient écrits par des paramécies plutôt que par des êtres eux aussi concernés par ce vaste champ mystérieux qu'est la sexualité. Jamais il ne répondait à mes interrogations : pourquoi, depuis les Grecs jusqu'à aujourd'hui, est-ce toujours la sexualité féminine qui est questionnée, comme si la sexualité masculine, elle, allait de soi ? Pourquoi affirme-t-on jusqu'ai XVIIIè siècle que l'orgasme féminin est nécessaire à la procréation et pourquoi, sans plus de fondement médical, rejette-t-on ensuite cette croyance ? Pourquoi en profite-t-on alors pour mépriser ce clitoris jusque-là nommé douceur de Vénus, ensuite méchamment raillé puisque ne servant à rien ! Et Freud, comment se sort-il de toute cette histoire du féminin ? Et les féministes, pourquoi affirment-elles que l'orgasme vaginal est un mythe ? Et pourquoi tant d'hommes ont-ils éprouvé la nécessité" de bâtir des théories, changeantes au cours des siècles, sur notre plaisir, à nous, les femmes ?"
Isabelle Yhuel a choisi de ne pas répondre mais d'éclairer, évitant ainsi la vanité des concepts pour laisser parler les corps-âmes ("Je sens donc je suis" clamait Catherine Pozzi dans Peau d'âme). Isabelle vagabonde d'Histoire en histoires, pistant le plaisir jusqu'aux limites de l'indicible. Formidable réconciliation de la femme avec son corps, de la peau avec le simple, du feu avec l'humide, úuvre de féminité et d'humanité.
Isabelle Yhuel en appelle aussi aux personnages de la littérature ! Qu'ils témoignent ! Les auteurs et leurs créatures, Proust, Rimbaud, Breton, Aragon, Péret, qu'ils confrontent leurs mots à l'alphabet et la musique de la chair de ces femmes, celles qui jouissent, celles qui cherchent, celles qui se perdent. Peu à peu, c'est bien l'esprit qui vient car cette quête du plaisir est quête de soi, elle ne se concrétise, elle ne prend corps qu'en s'affranchissant des représentations, des conditionnements, des croyances des autres. Cette quête-là est bien libératrice.
A lire absolument ! Hommes, surtout ne pas s'abstenir !