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L’Utopie maçonnique de Céline Bryon-Portet et Daniel Keller

La Franc-maçonnerie, en ses multiples formes, présente une fonction sociétale et une fonction initiatique. La tension entre ces deux fonctions, tension créatrice, s’inscrit dans la question de l’utopie maçonnique, ou des utopies maçonniques, longuement étudiée ici.

Céline Bryon-Portet, Docteur ès lettres, est Maître de conférences à l’Université de Toulouse. Ces travaux de recherches portent notamment sur l’imaginaire et le sacré. Daniel Keller, normalien et énarque est l’actuel Grand-Maître du Grand Orient de France. « Travailler au progrès de l’humanité » est presque un slogan de la Franc-maçonnerie dite humaniste. Cet objectif est même devenu l’unique dimension retenue du procès maçonnique au sein de certaines loges.

D’autres considèrent que c’est en transformant d’abord l’individu, par la mise en œuvre des symboles, que la société s’approchera d’un idéal qui reste souvent encore à définir. Ces deux progressismes, l’un externe, l’autre interne à l’être humain, ne s’excluent pas mais semblent au contraire devoir se répondre dans une dialectique féconde. Le néologisme forgé par Thomas More est aujourd’hui souvent entendue comme une chimère alors que le mot véhicule aussi l’idée d’une réalité future à construire.

C’est ce vouloir constructiviste qui anime beaucoup de francs-maçons de par le monde avec des enjeux différents selon les sensibilités traditionnelles mais aussi les contextes socio-historiques et politiques traversés. Le cadre maçonnique offre, par son temple, un espace-temps sacré qui s’oppose au temps profane. Ce dualisme opératif sera dépassé un jour mais il apparaît nécessaire à l’efficience du procès initiatique. Le temple maçonnique est une hétérotopie dans laquelle l’initié peut se rapprocher de lui-même, de son être, se dépouiller des avoirs et faire conditionnés. Cet entre-deux, qui évoque l’axis mundi, est propice à l’élaboration, ou l’exploration, et au déploiement du projet maçonnique tant pour l’individu que pour le monde. Dans ce procès, l’imaginaire, voire l’imaginal d’Henri Corbin, est structuré par les rituels, « véritables invitations au voyage de l’esprit » nous disent les auteurs, propices à « une utopie de la reliance pour réenchanter le monde ».

Tout, au sein de la loge maçonnique, concourt, avec plus ou moins de bonheur, à la restauration d’une fraternité qui s’appuie sur une connaissance de soi-même, une réconciliation avec l’autre et l’environnement et enfin « une reliance transpersonnelle, de nature essentiellement philosophique, voire spirituelle ». Céline Bryon-Portet et Daniel Keller étudient dans le détail les composants du huis clos du temple maçonnique et les dynamiques subtiles et complexes qu’il permet et qui concourent à « une œuvre », une œuvre de perfectionnement qui sera portée hors les murs du temple. La seconde partie de l’ouvrage aborde ce passage d’une utopie intérieure à une utopie socio-politique, nous parlerons alors d’utopies concrètes.

Si la Franc-maçonnerie a porté avec succès dans le monde ses valeurs de liberté, de bienfaisance, de fraternité, de solidarité, qui imprègnent, malgré tout, les cultures, elle a aussi échoué à les inscrire pleinement dans les réalisations sociétales comme notre quotidien nous le rappelle cruellement. Les auteurs insistent, avec justesse, sur l’obstination maçonnique à améliorer et l’être humain et le monde, sur le combat incessant mené pour rassembler et unir, malgré les échecs et les désillusions. L’utopie maçonnique, nous disent-ils avec Lewis Mumford, n’est pas une utopie d’évasion mais bien une utopie de reconstruction. Conformément à ce qu’enseigne son symbolisme, elle travaille à la reconnaissance de la coïncidence des opposés et à leur dépassement par la mise en œuvre des « énergies utopiques » d’Ernst Bloch, pour des transformations concrètes.

L’utopie maçonnique demeure génératrice de changements favorables pour le plus grand nombre, « une espérance active et pugnace, un voyage vers des modèles alternatifs que la volonté de chacun peut s’évertuer à incarner » concluent Céline Bryon-Portet et Daniel Keller.