«La Vieille», incarnation de l’esprit des moissons
Déméter, Cybèle, Cérès, Coré-Perséphone : les déesses gréco-romaines représentant les « Gardiennes des Savoirs » et « Déesses-Mères » régissaient il y a deux mille ans l’alternance des saisons, moissons et récoltes. Trois éléments clés, fondamentaux mêmes, pour toute civilisation dont la ressource principale vient de la Terre. Mais qu’en est-il pour les régions d’Europe qui n’ont pas, ou peu, connu d’influence gréco-romaine ? Ni, jamais, croisé aucun centurion romain ?
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Pour Jean Fossard : « La Vieille, c’est la Grande Mère (Magna Mater) des peuples païens ! ». Un sujet peu connu, qu’il étudie depuis plus de 25 ans.


Evoquée par Ovide ou Hésiode dans l’antiquité, on la retrouve en France au siècle dernier sous la plume du très inspiré, Frédéric Mistral…
Ainsi, à partir de ses propres recherches de terrains, et s’inspirant des travaux de l’anthropologue écossais James George Frazer (1854-1941) - c’est à lui que l’on doit les premières études sur les liens entre « Rites » et « Mythes », la création d’une première anthropologie religieuse ainsi que d’un premier essai de mythologie comparée - Jean Fossard nous emmène ici dans un voyage tant géographique, ethnobotanique que légendaire sur les traces de ce temps ancien.
Ancien… mais pas révolu ! « Même en Lozère, où je réside, on trouve encore dans certaines fermes abandonnées des gerbes en paille la Vieille ! » nous dit-il, avec une énergie germinatrice. Un feu qui nous renvoie directement au principe premier : l’Archè que l’on retrouve de nos jours dans des termes tels que : archaïsme, archéologie ou archétype.
Ainsi l’Irlande, la Bretagne, le Hallstatt, la Sicile, le Maghreb, le Tadjikistan, et même la Perse seront parcourus : « La Vieille » s’y matérialisant sous différentes formes, mais principalement comme la « dernière botte » d’une récolte d’un champ (blé, orge, maïs, etc).
Un principe « dernier » qui tantôt retournera en terre, afin de laisser passer l’hiver puis revenir en « premier », ou bien sera érigé en fétiche dans les maisons, comme une sorte d’ « ex-voto » païen.
Parfois maléfique ou bénéfique, bénéficiant d’appellations tantôt poétiques (Arc-en-ciel = collier de la Vieille) ou paillardes (« Cul », « Poils », « Pet », rappelant notre bien-aimé Rabelais), Jean Fossard nous emmène ici en images dans ce monde oublié.
Au-delà du folklore et des images d’Epinal, souvent interprétées de manière quelque peu condescendante, conséquence d’un état d’esprit beaucoup plus conditionné qu’il ne le pense, souhaitez-vous découvrir les soubassements civilisationnels, voire préhistoriques, de nos ainés ?
Sans nul doute, ces rites et mythes sont porteurs d’un sens, d’une sagesse unissant Terre et Cosmos, dont notre civilisation aurait plus que jamais besoin…
Un exposé enregistré lors du 41ème congrès de la Société de Mythologie Française « La mythologie des plantes » que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Pour ceux qui me connaissent, ils savent que je ne travaille que sur la vieille, depuis plus de 24 ans maintenant, et donc là j'ai essayé de trouver une petite introduction un peu différente pour présenter la vieille, j'ai voulu prendre un texte d'Ovide, et donc je l'ai appris par cœur, mais enfin ce n'est pas évident quand on vieillit d'apprendre des choses par cœur. Écoutez vous qui voulez connaître une prostituée, il est une vieille nommée Dipsa, elle connaît la vertu des plantes, et elle est savante dans l'art de la magie, elle commande et le ciel se voile de nuages épais, elle commande et dans le ciel serein brille l'éclat du plus beau jour, je la soupçonne de voltiger quoique vivante dans les ténèbres de la nuit, elle évoque de leurs tombes antiques nos plus anciens ancêtres, à savoir la terre sans trouvre.
Alors ça c'est un texte, vous voyez je suis un peu tremblotant quand c'est des choses comme ça, mais c'est un texte qui est tiré des amours d'Ovide, Ovide parle d'une sorcière qui connaît la vertu des plantes, Ovide il aime bien la vieille aussi, il en parle dans les fastes, il en parle dans les métamorphoses, et il parle par exemple d'une vieille dans les fastes qui est une déesse, la déesse Anna, Anna Perena, qui est en même temps une prostituée aussi, elle aussi, donc il avait quelque chose d'Ovide, il avait quand même une idée fixe par rapport aux vieilles, et donc ce qui m'intéresse c'est qu'il parle de la vieille et des plantes, oui effectivement la vieille c'est l'esprit des moissons, c'est vraiment l'esprit des moissons, et donc là je vais dire, chaque été la moisson était un moment essentiel de la vie rurale, à la fin de cette pénible tâche on faisait la fête avec un grand repas, donc là j'ai mis quelques photos de moissonneurs pour agrémenter mon thème, avec les épis provenant de la dernière gerbe de la récolte, les femmes fabriquaient de grossières féminines que l'on suspendait dans les maisons, ces figurines étaient censées protéger du mauvais sort et apporter le bonheur jusqu'aux récoltes suivantes, là il y a un repas de moissonneurs, mais vous voyez par exemple sur internet, avec les gerbes, ça c'est une photo que j'ai prise sur internet, on peut fabriquer avec de la paille donc des figurines, mais moi j'ai la chance d'habiter en Lozère, et en Lozère on a aussi le privilège de rencontrer encore les restes d'anciens mondes, quand je dis les restes de l'ancien monde, c'est à dire que vous pouvez vous promener en Lozère et tomber sur des villages abandonnés, vous pouvez rentrer dans les maisons, et dans ces maisons, on va trouver aussi la gerbe de paille, alors ça c'est une maison qu'on a visitée il y a à peu près deux mois, la maison est abandonnée complètement, on a l'impression que les gens sont partis, mais par contre on retrouve cette gerbe de paille, alors d'une manière générale, selon les pays, selon les régions, les paysans donnaient un nom à cette dernière gerbe, on pouvait l'appeler le vieil homme, la jeune fille vierge, la fiancée du grain, le chat, la chèvre, le cheval, le loup, le liep, etc.
Il y a plein de noms possibles pour donner un nom à la dernière gerbe, en Jordanie par exemple, dans la région du Moab, la dernière gerbe de blé coupée était enterrée dans une fosse en forme de tombe, et les moissonneurs disaient nous enterrons le vieux, ou le vieux est mort, puis ils recouvraient d'une pierre la tombe en disant qu'Allah nous ramène du blé. Dans la région de Lyon, autre exemple, on nommait chat à la fois la dernière gerbe et le souper de la moisson, vous voyez donc, selon les régions, selon les pays, on avait l'habitude de donner un nom à cette dernière gerbe, cependant, parmi tous les êtres légendaires ou surnaturels liés aux moissons, la vieille est le personnage mythologique qui a laissé le plus de traces dans les rites et traditions agricoles d'une vaste zone allant du Tadjikistan à l'Irlande en passant par la Bretagne, la moisson pouvait donner lieu à des compétitions entre les moissonneurs, pour savoir qui irait le plus vite affaucher la ligne qui lui était attribuée, ou pour savoir qui serait le premier à finir sa récolte par rapport à ses voisins.
Donc chacun voulait, il y avait une compétition pour obtenir la dernière gerbe, mais nous verrons qu'elle avait un côté, le fait de l'avoir, cette dernière gerbe, pouvait porter ou malheur ou bonheur, on va le voir tout de suite après. Donc j'avais une photo, sur le web, on peut trouver un film des années 30 où on voit des moissonneurs polonais en ligne et on les voit qui attaquent, et les femmes étaient derrière pour confectionner les gerbes, je ne sais pas si c'est vraiment une compétition mais là c'était, on dirait qu'ils se préparent vraiment pour attaquer, donc j'en reviens à Frazer, donc Frazer est certainement le premier à avoir noté que la vieille tenait une place importante dans les traditions orientales et européennes liées aux moissons, mais on a aussi des chercheurs universitaires tels Gerhard Rolf ou Mario Alinei, se sont également penchés sur ce personnage surnaturel et ont montré ses liens avec la nature sous toutes ses formes, météorologie, botanique, zoologie.
Parmi les faits européens relevés par Rolf, on note que les épis qui restent sur l'air à battre, sans avoir perdu leur grain, ou bien la dernière gerbe ou la dernière meule qu'on laisse dans le champ, portent sous une forme ou une autre le nom de vieille. Alors donc là, c'est, comment dirais-je, cette tradition, on la retrouve du Tadjikistan, donc vous voyez la carte, on retrouve à peu près cette même tradition dans tous ces pays.
Alors des traces de la vieille en tant que divinité météorologique ou esprit des moissons survivent dans différentes parties du monde iranien, en Afghanistan et au Tadjikistan, la vieille, représentée par un mime ou par une effigie, joue un rôle dans les rites agricoles liés à l'ensemencement au printemps et à la récolte à l'automne, des offrandes sont faites pour elle afin de garantir de bonnes récoltes.
Alors concernant l'Europe, on reste quand même sur cette carte, concernant l'Europe, j'ai préféré mettre mon texte à l'imparfait, parce que je reprends beaucoup de textes de Frazer, mais lui il écrivait au présent, et je pense que toutes ces traditions, ou en tout cas la majorité de ces traditions ont disparu aujourd'hui, vu la modernisation agricole, je pense que maintenant on ne peut pas, j'ai mis mon texte à l'imparfait.
Donc en Russie, on laissait debout dans le champ la dernière gerbe pour la vieille femme du blé, on laissait pour la vieille femme du blé. Au Danemark parfois, on donnait une forme humaine à la dernière gerbe en lui confectionnant une tête, des bras et des jambes et en habillant de vêtements, on l'appelait la vieille femme du blé et on la conduisait à la fête sur le dernier char. En Espagne, donc en Asturie, dans la région des Asturies, on nommait Biècha, la vieille, les têtes des épis de céréales qui après le batage avaient conservé leurs grains.
En Irlande, dans les ambironds de Belfast, la dernière gerbe recevait parfois le nom de grand-maman. Tous les moissonneurs essayaient de la battre en lançant leur faucille sur elle. On la conservait jusqu'à l'automne, celui qui l'attrapait se marierait dans l'année. Dans le folklore de l'Irlande et de l'Ecosse, le terme Kaelish, Kaya, la vieille, a été utilisé pour désigner la dernière gerbe de la moisson.
De nombreux objets étaient fabriqués avec la dernière gerbe en fonction des régions. Certaines des traditions les plus populaires intégraient la gerbe dans l'alimentation du bétail, la mélangeaient au labour ou l'agitaient au-dessus des champs et la gardaient pendant les mois d'hiver. Les jeunes filles avaient souvent peur de lier la dernière gerbe, de peur de ne jamais trouver de mari. En Ecosse, une tradition du folklore voulait que la vieille soit liée avec un ruban et accrochée à un clou jusqu'au printemps.
Sur l'île de Lewis, on prenait la vieille et on remplissait son tablier avec du fromage,