Yi Jing confucéen et Yi Jing taoïste
« Le Yi Jing ne dit rien, mais quand il est stimulé, il renvoie l’écho » nous-dit Pierre Faure. A travers cette phrase énigmatique, tout est posé : le décor, les forces en présence et surtout la part de mystère qui entoure cette pratique, plurimillénaire, qui échappe au temps et aux modes. L’univers est cyclique et l’homme subit ses changements. Pris entre « Ciel et Terre », l’homme essaye de comprendre ses rythmes et d’insérer ses actions de la manière la plus juste possible dans l’espace-temps qui lui est donné.
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« Espace-temps », voilà, le mot est lâché et on comprend d’emblée les raisons qui ont poussées Richard Wilhelm puis Carl-Gustav Jung à relier cet outil aux synchronicités.
« Avec le Yi Jing, on chiffre un moment psycho-énergétique, c’est une méthode pour stimuler les synchronicités… »


Pierre Faure* et Fabrice Jordan pratiquent le Yi Jing quotidiennement. Existe-t-il des différences notables entre les pratiques confucéennes et taoïstes ? Contre toute attente, nos deux experts tomberont rapidement d’accord sur le fait que « ces questions de chapelles » (bouddhisme, taoïsme, confucianisme) ne concernent en Chine que les prêtres et ils orienteront bien vite l’entretien vers une autre direction : l’écart important qui sépare les pratiques occidentales des chinoises.
Un entretien passionnant où l’Occident apparaitra comme embourbé dans ses problématiques « psychologisantes », où le substrat inconscient – donc omniprésent - nommé « culpabilité » ou « responsabilité » empêche bien souvent une juste approche des tirages. Mais nos deux intervenants dresseront un constat tout aussi préoccupant côté chinois, « là, c’est l’excès inverse », nous disent-ils, « peu de psychologie et aucun sentiment de culpabilité, d’où toutes les dérives … ». 

Un balancier qui oscille tel le Yin/ Yang et tente de trouver sa voie d’équilibre entre deux cultures, où d’un côté nous avons la métaphore du sage, assis, qui observe les deux versants de la montage, et de l’autre, celle du Christ qui nous enjoint à « nous aimer les uns les autres » …
Si le Yi Ying est hors du temps, peut-être représente-t-il ce trait d’union entre nos deux civilisations ?
C’est bien l’avis de nos deux intervenants, et pour Fabrice Jordan de conclure plein d’enthousiasme : « je constate qu’il y a de nouvelles pratiques du Yi Jing qui sont en train d’émerger en Occident ...». Réjouissons-nous en !
* Rappelons que Pierre Faure est co-auteur, avec Cyrille J.-D. Javary, du livre de référence en France :
Yi Jing, le livre des changements (Albin Michel, réédité en 2012) .
Extrait de la vidéo
Bonjour et bienvenue à tous les auditeurs de Bad List TV. Pour cette émission que nous avons titrée Hiking Confucien et Hiking Taoïste, nous sommes ravis d'accueillir Pierre Fort et Fabrice Jourdain, deux spécialistes du Yeating avec des parcours très différents. Bonjour Pierre, bonjour Fabrice. Bonjour, bonjour.
Dans un premier temps, est-ce que chacun de vous peut nous résumer son parcours, ce qui vous a poussé à explorer Yeating, le livre des changements ou le livre des mutations comme on l'appelle ? Bien sûr. Alors Pierre, vous êtes co-auteur avec Cyril Javary de la Bible Rouge, Yeating, livre des changements, qui est sorti il y a maintenant plus de 20 ans, qui à l'époque a supplanté la Bible Jaune de Richard Williams si l'on peut dire.
En quelques mots, dites-nous comment le Yeating est entré dans votre vie et comment il continue à l'alimenter ? Bon, moi j'ai quelques heures de vol, donc ce que je vais vous raconter là date un peu. J'ai rencontré, j'avais 22 ans, 21-22 ans, et c'est l'époque où justement ce que vous avez dénommé la Bible Jaune, la traduction de Williams venait de paraître dans la traduction française et donc j'ai rencontré ça par hasard, n'est-ce pas ?
J'ai des amis à la campagne qui conversaient autour de ce livre qui m'a tout de suite, disons, énormément intrigué. J'étais un peu, comme tout le monde à l'époque, en rupture de banc avec la culture occidentale, n'est-ce pas ? Et donc j'ai été assez fasciné par ce découpage comme ça de la réalité en 64 chapitres et donc voilà, rentré à Paris, je me suis rapidement procuré cet ouvrage qui ne m'a quasiment pas quitté depuis, avec évidemment différentes phases, une phase un peu solitaire au début, bien sûr, et puis après j'ai rencontré donc effectivement des sinologues, voilà, j'ai commencé à creuser la question d'un petit peu plus près, j'ai fini par apprendre les caractères classiques indispensables pour connaître cet ouvrage, et puis...
Petite question, vous êtes donc imprégné de culture chinoise depuis cette époque-là ou ? Non, non, je n'ai pas été imprégné de culture chinoise tout de suite, enfin quand j'ai rencontré évidemment ce groupe de sinologues, évidemment, là j'ai commencé à m'y intéresser de plus près, mais disons que ce n'était pas uniquement autour de Yiqing, moi je suis autant intéressé par le bouddhisme, l'hindouisme que le taoïsme, enfin pour moi c'est l'Orient de manière générale qui m'intéresse, mais il se trouve que le Yiqing a été un vecteur justement pour nous introduire à tout ça, et puis voilà, moi j'ai continué à creuser tout ça, et une chose est sûre, c'est que ce qui est caractéristique de ma pratique à moi, c'est la pratique du tirage, parce que j'ai pu, disons que j'ai pu comprendre effectivement certaines situations de ma vie personnelle, à des moments assez cruciaux, et puis bon, il se trouve qu'après, moi à l'époque j'étais musicien professionnel, et donc il se trouve que quand on a mis au point cet ouvrage avec Javary, j'ai eu envie d'un tournant dans ma vie, et que donc comme ce bouquin sortait, et bien j'ai décidé de me consacrer entièrement à ça, voilà, et c'est depuis une quinzaine d'années, c'est mon activité principale effectivement.
Mais vous êtes formé auprès de qui en fait ? A 20 ans ce n'était pas si évident que ça. Ah non, mais à 20 ans je me débrouillais tout seul à lire le Will Helm, et voilà, de toute façon il n'y avait rien d'autre, dans les années 70 vous auriez pu chercher longtemps, il n'y avait pas grand chose à se mettre sous la dent, sauf peut-être pour quelques spécialistes qui connaissaient Granet ou je ne sais qui, ou des universitaires bien sûr, mais bon, non, moi c'est surtout effectivement quand j'ai rencontré le groupe de cynologues qu'il y avait autour de Cyril Javary, où il y avait Alice Fano, Wang Dongliang, enfin il y avait des gens comme ça assez pointus déjà sur le sujet, et puis après donc moi je me suis mis au chinois, je suis allé à l'Institut Russie, j'ai appris le chinois avec Elisabeth Rochat de la Vallée, mais j'ai une culture essentiellement, je ne dirais pas livresque, mais intellectuelle et pratique, c'est-à-dire que ce n'est pas des chinois qui m'ont transmis ce bouquin.
Bien sûr j'ai rencontré des chinois, j'ai beaucoup pratiqué le tai-chi, le qigong avec certains d'entre eux, voilà, moi si vous voulez je reste en occidental. D'accord, alors Fabrice, vous vous êtes médecin, spécialiste de médecine interne et médecin chinois aussi si j'ai bien compris, vous pratiquez le qigong, la chimie interne de longue date, et à quel moment le yiting vous interpelle ? Alors, oui, je voudrais déjà rectifier un tout petit peu ce qui était dit au début, dans le sens où je ne m'estime pas être un spécialiste du yiting, en tout cas pas au même sens que Pierre, d'abord parce que je le pratique depuis beaucoup moins longtemps, et puis j'en ai certainement pas fait de manière aussi intensive que lui, mais c'est intéressant parce que je suis un peu entre deux, c'est-à-dire je peux comprendre assez bien les questions qui peuvent émerger chez les débutants en fait aujourd'hui, surtout parce qu'il y a d'autres modes d'interprétatifs du yiting qui sont en train d'émerger en occident, donc ça je voulais quand même dire au départ pour qu'on sache un petit peu où me situer en fait.
Moi, effectivement, je suis venu dans les arts taoïstes essentiellement par le corps au début, parce que j'ai, à l'âge de 20 ans, j'ai commencé à pratiquer le tai chi, une forme de méditation taoïste plutôt occidentalisée, mais enfin, de là, j'ai fait ça pendant très longtemps. Ensuite, dans un deuxième temps, j'ai appris la médecine traditionnelle chinoise, et puis à un moment où j'ai un grand questionnement par rapport aux enseignements que j'avais reçus antérieurement, j'ai ressenti le besoin de partir en Chine et de mieux comprendre ce qu'on avait voulu m'enseigner, et donc depuis dix ans maintenant, je pratique avec un maître taoïste pour lequel j'ai vraiment eu une sorte de coup de foudre, et au fond, c'est par son biais à lui que je suis venu au Yiching.
Honnêtement, je n'avais pas compris complètement au début à quel point ce livre et ses enseignements là sont vraiment fondamentaux dans la pensée chinoise et la buka, et en fait, à un moment donné, c'est même lui qui m'a dit, mais tu sais, si tu veux vraiment comprendre la pensée taoïste, tu dois passer par le Yiching. Et donc, au bout de quelques années où on l'invitait en Occident, il a commencé à donner un enseignement structuré de cette forme de Yiching qu'on appelle parfois, ou qu'on voit appeler Yiching taoïste, qui est simplement un autre mode d'interprétation des mêmes hexagrammes en fait, et donc moi, c'est dans cette forme là que j'ai été formé et que je pratique.
Dans ce sens là, je pense qu'on sera probablement complémentaires avec ce que va venir. Bon alors, passons directement au sujet qui nous intéresse. Pourquoi peut-on parler de modes interprétatifs différents, confucéens versus taoïstes ? Où se situe la différence si on considère que le Yiching est un, que c'est le même livre ?
Je crois que je vous l'avais dit, moi, l'étiquette Yiching confucéen me dérange un petit peu, pour une raison très simple, c'est que le Yiching date d'avant les systèmes de pensée