Le génie du sanskrit
"L’ Inde n’est pas simplement le lieu d’un texte, c’est aussi un lieu vivant", explique le sanskritiste Alain Porte à l’écrivain Olivier Germain-Thomas (lui-même amoureux de l’Inde). Ce dernier l’interroge ici sur les origines de sa passion pour le sanskrit qui a débouché sur les traductions de grands textes comme la Bhagavad-Gîtâ (Arléa, 2004), le Uddhava Gîtâ (éditions du Relié, 1999) comme sur son engagement dans le spectacle vivant indien.
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Alain Porte évoque, au cours de ses études de lettres à Aix-en-Provence, sa rencontre essentielle avec Jean Varenne (spécialiste français de l’hindouisme, du sanskrit, et des cosmogonies védiques) qui lui a ouvert la voie royale vers l’apprentissage du sanskrit qu’il juge ainsi : "La langue ne peut être sacrée en elle-même, ce sont les textes qu’elle véhicule qui le sont". Ainsi, estime-t-il que cette langue sert à incarner toutes sortes de textes.
Mais cette rencontre avec l’Inde dépasse la littérature et vient s’incarner lorsqu’il rencontre Mâlavikâ, danseuse de Bharata Natyam. Cette rencontre va lui donner un souffle nouveau et fluidifier l’aridité de cette langue : avec elle et certains poètes, ils vont monter des spectacles mettant en scène des grands textes qu’il a traduits, à travers des voix et de la danse.


Alain Porte revient aussi dans cette interview sur les origines du sanskrit né quinze siècles avant notre ère, avec le Rig-Veda, utilisée en liturgie. Et balaie plusieurs siècles de richesse linguistique où la métaphysique rivalise avec la poésie, de la notion de Brahman qui développe une réflexion sur l’identité, sur la nature de réalité ultime, aux Purana, ces textes, très profanes, vaste réservoir de spéculation cosmologique et mythologique dont il dit qu’ils sont "un peu de l’Alexandre Dumas posthume" en passant par le Kamasutra, "les aphorismes du désir" né au 3ème siècle après notre ère et qui nous évoque une véritable allégorie de l’union au Divin.
Toute cette culture, toute cette productivité a été noté par une écriture singulière à la fois alphabétique et syllabique. Bien que le sanskrit soit parfois un véritable sacerdoce Alain Porte éprouve une joie intense devant l’extraordinaire subtilité et complexité de cette langue, ce plaisir qu’il éprouve à décrypter la remarquable intelligence présente derrière le sanskrit…. et plaisir qu’il nous invite à partager dans cet entretien de 53 min.
Extrait de la vidéo
L'Inde est au cœur de votre vie, vous êtes un traducteur de certains des grands textes de l'Inde comme par exemple la Bhagavad Gita, comme le Panchatantra ou bien l'Uddhavad Gita. Et en même temps d'ailleurs, vous abordez aussi l'Inde pour des raisons différentes. L'Inde n'est pas simplement pour vous le lieu d'un texte, c'est aussi un lieu vivant où vous vous rendez souvent, et c'est en même temps le moyen d'exprimer votre part artistique.
Mais comme le sanskrit a beaucoup consacré à l'Inde, l'Inde n'est pas simplement le lieu d'un texte, c'est aussi un lieu vivant où vous vous rendez souvent et c'est en même temps le moyen d'exprimer votre part artistique. Mais comme le sanskrit a beaucoup compté dans votre vie, il serait intéressant de savoir comment est née votre passion pour cette langue. Eh bien, ça a commencé à l'université d'Aix-en-Provence où je poursuivais des études classiques, à moins que les études classiques ne me poursuivent, et il s'est trouvé qu'est arrivé sur le gravier de l'esplanade de l'université, une splendide voiture américaine, une Mercury, d'où est sortie l'indianiste Jean Varenne qui venait prendre son poste, on venait de créer une chaire d'indianisme à Aix-en-Provence.
Et donc ça a été la première incitation à, en quelque sorte, élargir le champ des études classiques par cette langue prestigieuse, le sanskrit, qui appartient au monde des langues dites indo-européennes. Donc on avait, en quelque sorte, la sœur aînée qui venait prendre place dans l'enseignement des langues classiques, aux côtés du grec et du latin. Oui, mais enfin, dans la maison où la voiture n'a probablement pas joué un rôle primordial, pourquoi avoir eu cette curiosité particulière pour cette langue ?
C'est très difficile à expliquer en soi, quelque chose arrive, on est sollicité, il y a le prestige, effectivement, certainement un peu naïf au départ, du sanskrit, dont on sait très très bien qu'on souligne le caractère de langue sacrée, ce qui est quand même une sorte de lieu commun de la pensée, puisque une langue ne peut pas être sacrée en elle-même, ce sont les textes qu'elle véhicule qui le sont.
La langue ne l'est pas, et d'ailleurs le sanskrit sert à incarner toutes sortes de textes. Donc voilà, c'est comme ça que cela a commencé. Le petit groupe que nous étions était des fervents de la langue, que nous étions des fervents de l'Inde, donc j'ai découvert à travers ses camarades aussi quelque chose qui était plus réel, plus actuel. La poursuite personnelle, j'ai été autodidacte à un moment donné, après les études classiques.
Après deux ans de sanskrit, j'ai continué, bien sûr, et puis là, vous l'invoquiez tout à l'heure en présentation, j'ai rencontré Malavika, qui est donc danseuse de Bharatanatyam, une des pionnières dans ce domaine-là à l'échelle de la France. Son père est un occidental, mais un philosophe, disons, bédantique, pour aller vite, dans cette mouvance en tout cas, Jean Klein, bien sûr, et tout le bagage, en quelque sorte, universitaire, peut-être parfois ingrat, parce qu'effectivement, ça a un côté un peu savant, assez complexe au niveau de la langue, bien sûr.
Tout cela a trouvé un débouché, un souffle, et presque une sorte d'image plus exacte dans toutes sortes de spectacles que nous avons faits, où le texte, la poésie en particulier, la vague de béatitude, le Shiva, le seigneur du sommeil, que j'avais traduit en premier, ont trouvé vraiment une valeur, qui n'était pas simplement la transmission d'une connaissance, aussi intellectuellement belle qu'elle soit, mais qui était tout d'un coup une sorte de totalité, avec la danse de Malavika, avec les voix de deux comédiens remarquables, et c'est ainsi que nous sommes arrivés aussi jusqu'à faire monter l'impossible, l'improbable, la bagarrette-guitare.
La langue sanscrite a donné ses premières traces, ses premiers écrits au XVe siècle avant notre ère. Il s'agit naturellement du Rig Veda, ou des quatre Vedas, langue en général uniquement utilisée pour la liturgie par des brahmanes, bien entendu. Plus tard, au VIIe siècle avant Jésus-Christ toujours, à la suite des Vedas, s'est développée une réflexion sur l'identité ou la nature de la réalité ultime, donc appelée brahmane, la très riche littérature où la métaphysique rivalise avec la poésie.
Plus tard, on s'est perdu en conjecture sur la réalité d'un événement historique qui aurait entraîné une guerre monumentale dans le bassin endogangétique, le Mahabharata, la grande épopée qui raconte la lutte fratricide entre deux clans de cousins, est datée à peu près du IIe siècle avant Jésus-Christ jusqu'au IIe siècle après. On ne peut absolument pas dater. On a simplement la conscience que la langue s'est un peu, en quelque sorte, vulgarisée ou diffusée, s'est assouplie dans l'art du récit, bien entendu, la Bhagavad Gita faisant partie du Mahabharata, bien sûr.
Ensuite, après l'ère chrétienne, il y a quelque chose qu'on peut noter, on le sait ça, au niveau historique, le Panchatantra, le fameux cinq livres de la sagesse, les contes, on sait qu'au Ve siècle après Jésus-Christ, il avait une réputation très sérieuse dans le nord de l'Inde puisque le médecin Barzouillet, envoyé par le roi Kosores Ier, est venu, sur l'ordre de son souverain, faire une traduction de ce texte-là qui était en Inde.
L'original a disparu, mais on a eu la version en Péléville. Ça, au Ve siècle, c'est daté. Un peu avant, le Kamasutra, c'est du temps des Guptas, IIIe siècle après Jésus-Christ, et le Kamasutra, c'est important. Plus tard, on a ce qu'on appelle les récits historiques, les Puranas, les récits anciens, qui sont de vastes réservoirs de spéculations cosmologiques et mythologiques attribuées avec tel ou tel Bhagavata, le Shiva, le Vishnu Purana, etc.
Ce sont des textes très intéressants, très profanes. C'est un peu de l'Alexandre Dumas, posthume, postérieur. Et puis, il y a aussi des textes quand même plus sérieux, comme le Yoga Vashishtha, du XIIe siècle, qui est une sorte de branche d'appendice au Ramayana qui datait de 1000 ans avant. Tout ça s'est poursuivi.
Évidemment, il faudrait parler de Kalidasa, le théâtre. Mais toute cette culture, cette productivité a été notée par une écriture particulière que l'on appelle la Devanagari. C'est une écriture qui est à la fois alphabétique et syllabique, qui combine les deux.