De la lettre à l’esprit : la charia selon la lecture symbolique d’Ibn Arabi
Le terme charia signifie « la voie », « le chemin » et désigne l’ensemble des principes tant spirituels que sociaux tirés du Coran et de la tradition du Prophète, censés orienter la vie du croyant. Ibn Arabi (1165 Murcie -1240 Damas) s’inscrit dans un contexte andalou dominé par le malékisme d’État, où la charia se réduit à un outil juridico-politique strict, cultivant une grande méfiance à l’égard de toutes lectures symboliques.
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En réaction se sont développés des courants ascétiques et mystiques (autour de figures comme Ibn Massara, Ibn Barajan, Ibn Larif) ainsi que le scripturalisme d’Ibn Hazm, qui, tous, privilégient une interprétation herméneutique du Coran en termes de correspondances entre le texte, le cosmos et l’âme de chacun. Un héritage qu' Ibn Arabi va synthétiser.


Zahir « sens littéral », batin « sens caché », tafsir « exégèse coranique », tawil « sens allégorique » : toute herméneutique comporte différents niveaux d'interprétation.
Kahina Bahloul montre dans cette présentation comment Ibn Arabi conçoit la charia comme une voie globale, réunissant les lois révélées, les pratiques prophétiques et des coutumes qui visent un équilibre cosmique et métaphysique, plutôt qu’un simple corpus de prescriptions sociales et exotériques.
La distinction entre charia et vérité intérieure n’est plus une opposition entre la lettre et l’esprit, mais une articulation entre forme normative et vérité cachée, accessible à mesure que progresse la connaissance spirituelle. Cette dynamique est rendue opératoire par la méthode de « transposition symbolique », qui lit chaque norme et chaque geste rituel (prière, jeûne, etc.) comme un passage de l’extérieur vers l’intérieur, sans jamais abolir la littéralité ni les statuts juridiques.
Ibn Arabi déploie cette méthode notamment dans ses grandes œuvres : les Ouvertures mecquoises (Futuhat al-Makkiyya) et les Chatons de la sagesse (Fusus al-Hikam).
La postérité d’Ibn Arabi fut contrastée : célébré par de nombreux maîtres soufis comme l’un des plus grands métaphysiciens de l’islam, il a aussi fait l’objet de vigoureuses condamnations, notamment à partir d’Ibn Taymiyya, qui lui intenta un « procès posthume », justement, autour de sa compréhension de la charia et de l’unité de l’être.
Aujourd’hui, sa lecture symbolique continue de nourrir aussi bien la réflexion soufie que les débats contemporains sur la normativité islamique, entre légalisme et quête de sens spirituel.
Exposé enregistré lors de la 20e Journée Corbin : Loi et spiritualité, le 22 novembre 2025, EPHE, Sorbonne Paris, à l’initiative de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Bonjour, bonjour tout le monde, bonjour à toutes et à tous. Je suis réellement, je me sens honorée et je suis ravie d'être ici pour cette vingtième journée des journées Henry Corbin et je me réjouis aussi de partager avec vous certaines conclusions auxquelles je suis parvenue au terme de six ans de recherche pour cette thèse de doctorat qui porte sur la dimension juridique de la pensée d'Ibn Arabi. Alors c'est vrai qu'Ibn Arabi jusque-là a toujours été étudié comme un métaphysicien, comme le grand mystique de la pensée soufie, comme le théosophe ou même quelquefois philosophe, etc.
Mais souvent dans les études et dans la recherche contemporaine, la recherche universitaire, on a un peu omis d'étudier la dimension juridique de sa pensée alors que vraiment les thématiques qui concernent les faits traditionnels traversent son oeuvre de part en part. Partout dans ses écrits, que ce soit notamment dans les Futuhat Al Makiyya bien évidemment, il consacre des chapitres entiers au rite de l'islam, aux cinq piliers de l'islam.
Mais voilà, il s'agit d'Ibn Arabi. Alors il étudie ces rites d'une manière tout à fait particulière, avec une méthode tout à fait particulière et c'est ce que je vais partager avec vous aujourd'hui. Donc mon intervention se porte sur cette traversée de la lettre à l'esprit et la méthode de l'Ihtibar en arabe, il utilise vraiment ce terme-là, de l'Ihtibar qu'on peut traduire par la transposition symbolique, donc selon la pensée d'Ibn Arabi.
Ce que je vous propose, c'est d'abord de revenir dans une première partie, de revenir sur le cadre politico-intellectuel de la formation de la méthode de l'Ihtibar en Andalousie, qui est le contexte dans lequel Ibn Arabi est né, puis a grandi, et dans lequel le penseur Ibn Arabi a émergé. Et puis après, de voir la notion de charia de façon générale, de la normativité, la question de la norme religieuse dans la pensée d'Ibn Arabi, donc comment Ibn Arabi aborde la question de la charia et du fiqh, et la distinction que l'on peut faire entre les deux, et puis la structure et sa méthodologie concernant ces disciplines de la pensée musulmane.
Et puis après, j'essaierai de rentrer un peu plus en détail dans cette méthode de la transposition symbolique, l'ihtibar, appliquée aux principaux rites, notamment à la prière et au jeûne. Alors, en Andalousie, Andalousie constitue en effet un espace où s'articulent à cette époque-là, s'articulaient à cette époque-là, trois dynamiques herméneutiques majeures. Alors, il y avait l'orthodoxie maléquite institutionnelle, qui était donc très connue et très présente à l'époque andalouse, des islams andalous.
Ensuite, il y a le scripturalisme d'Ibn Hazm, Ibn Hazm qui était vraiment attaché à revenir à travers l'école Zahirite, à revenir au texte, et un ensemble de mouvements ascétiques et mystiques regroupés sous le nom de Al-Mu'tabirun, donc ceux qui utilisent cette méthode de l'Ihtibar. Donc, l'ensemble de ce contexte ou de ces trois dynamiques en tuent une influence fondamentale, je dirais, sur la doctrine juridique d'Ibn Arabi.
Ces trois tendances s'interagissent dans un champ intellectuel marqué par une forte imbrication entre pouvoir politique légitimé et légitimité religieuse et production juridique. Alors, l'hégémonie maléquite, qui était l'orthodoxie juridique à l'époque et qui était très présente dans l'appareil judiciaire et la légitimation politique à travers cette école. Donc, du IXe au XIIIe siècle, le maléquisme s'impose comme doctrine juridique officielle en Al-Andalus.
Cette domination relève moins d'une supériorité doctrinale intrinsèque que d'une institutionnalisation progressive du maléquisme dans les structures de gouvernance. Les juges, les qari, étaient exclusivement maléquites à cette époque-là. Les fonctions de mouftis et de juristes conseillers, les fouqaha al-mushawaroun, sont intégrées à l'appareil administratif et ils étaient maléquites. La formation juridique reposait presque exclusivement sur les al-mudawwana et al-muwatta'ah du Malik.
La jurisprudence maléquite devint un instrument de normalisation sociale et de contrôle moral en Andalousie à cette époque. Et donc, cette collusion entre juridisme maléquite et autorité politique produit une orthodoxie fortement exotériste, reposant sur une lecture casuistique de la shari'ah et une méfiance profonde envers l'interprétation symbolique, la spéculation théologique, el-Kalem, et les approches herménotiques non littéralistes.
Cette situation engendre un climat de rigidité normative et devient source de tensions croissantes avec des cercles intellectuels et spirituels qui se sentent marginalisés par le monopole juridico-politique de l'école maléquite et de ces ulémas. Alors, c'est dans ce contexte qu'on va voir, que va émerger un contre-courant en Andalousie qui consiste dans le courant des renonçants, d'une dissidence religieuse et l'émergence des mu'taberuns.
Face à cette hégémonie maléquite, se constitue progressivement un contre-courant socio-religieux que les sources désignent sous divers termes, el-munqabedun, ceux qui se retirent du pouvoir officiel ou des institutions du pouvoir officiel, donc ils s'en retirent, ou bien les ouheds, les assètes, ou encore les mu'taberuns, les lecteurs par la correspondance. Les récents travaux de recherche montrent que ces groupes représentent un mouvement de résistance intellectuelle structuré autour de trois caractéristiques.
Une critique explicite de la collusion entre les juristes maléquites et le pouvoir politique, ensuite une volonté d'échapper à l'orthodoxie normative par une assèze rigoureuse et un enseignement indépendant, et le développement d'une herménotique alternative fondée sur la correspondance entre l'homme, le cosmos et le texte révélé. Ce mouvement ne constitue pas une école formelle, mais un ensemble de réseaux, de maîtres, de cercles initiatiques et de disciples privilégiant l'ésotérisme scripturaire, la contemplation et une lecture symbolique des textes.
Les mu'taberuns émergent ainsi comme une réaction directe à la juridicisation excessive du