Gnosticisme chrétien, état des lieux de la recherche en 2022
Les gnostiques sont-ils de retour ? La question est d’actualité si l’on on en croit plusieurs publications récentes et un regain d’intérêt pour ce sujet à l’Université. Gnose et gnosticisme étaient d’ailleurs au centre de la XVIème journée Henry Corbin qui s’est tenue le 13 novembre dernier. Longtemps ignorés, sujets de vives polémiques, appréhendés par des sources à charge provenant d’hérésiologues orthodoxes tels qu’Irénée de Lyon, qui qualifiait les gnostiques de (piètres) philosophes, et non de religieux, le monde entier a redécouvert leur pensée en 1945 par la découverte, fortuite, des codex de Nag Hammadi et de Qumran. Troublante synchronicité de dates et prémisse d’une nouvelle ère ?
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Ces découvertes, une douzaine de textes coptes (langue égyptienne, graphie grecque), ont largement rebattu les cartes de nos connaissances des débuts de l’ère chrétienne. De leur étude naquirent les évangiles apocryphes. Parmi eux : L’évangile de Vérité en 1963, L’évangile de Thomas, en 1969, qui compile les 114 paroles secrètes attribuées à Jésus… Le corpus gnostique est désormais exploitable


Des textes frappés d’interdiction au IVe siècle, et demeurés inconnus jusqu’au XXe...
Quelles idées véhiculent ces écrits ? Tout d’abord ils montrent à quel point la philosophie de Platon a innervé ces évangiles : il y est question du cheminement de l’âme, de cosmologie, des archontes, de mener une vie qui s’affranchit des passions et « piétine les images de la Bête ».
Jean-Daniel Dubois, successeur de Henri-Charles Puech à l’EPHE, et grand spécialiste des courants gnostiques et manichéens, expose ici le bouleversement et la refonte que ces textes ont occasionnés dans l’histoire de l’herméneutique chrétienne.
Assurément, le mystère de l’Incarnation, la double nature de Jésus-Christ, fils de l’Homme et fils de Dieu, ses souffrances sur la Croix irriguent encore, deux mille ans après, de nombreuses interrogations. Certes, plus apaisées qu'avant, mais toujours aussi passionnantes.
Extrait de la vidéo
Merci, merci de m'inviter à écouter Christian Jambet. On pourrait imaginer une réincarnation d'un Moulasadra qui viendrait aujourd'hui nous aider à découvrir et redécouvrir les textes d'agnostics chrétiens anciens, qui aurait dit que le 6 avril 2006 on puisse découvrir sur internet le texte copte d'un nouvel évangile apocryphe comme l'évangile de Judas, qui aurait pensé vers les années 70 qu'on découvre en Égypte un codex grec miniature qui tient dans une petite boîte d'allumettes le codex manichien de Cologne, un codex de 220 pages qui tient dans cette boîte d'allumettes et qui raconte la biographie du prophète Mani, qui aurait imaginé que vers décembre 1945 dans la petite ville égyptienne de Nag Hammadi, on met la main sur une douzaine de codices de textes coptes qui renouvellent fondamentalement la connaissance directe des mouvements agnostiques anciens.
Il me revient d'évoquer aujourd'hui quelques monuments littéraires caractéristiques de cette redécouverte et je ne parlerai pas d'un fragment copte intitulé « Évangile sur la femme de Jésus » évoqué à Rome dans un congrès en 2013. Après plusieurs années de controverses entre collègues, il s'avère que ce soi-disant évangile de la femme de Jésus n'est qu'un faux fabriqué dans les couloirs du séminaire égyptologique de Berlin dans les années 80.
Nous vivons à l'heure actuelle une période tout à fait passionnante, analogue à celle de la Renaissance, où l'on redécouvre des textes de l'Antiquité et où l'accès au savoir sur les mondes anciens est démultiplié par des expositions, des colloques, des publications, des documents accessibles sur Internet. Je sors d'un colloque ces deux derniers jours avec mes collègues de Québec sur ces documents de Nag Hammadi.
Ces documents sont maintenant accessibles, en traduction française, dans un volume de la Pléiade chez Gallimard écrit « Gnostique » 2007. Mais ils ne sont pas tous commentés. Il faudra sans doute encore attendre quelques années avant que les opinions sur leur interprétation deviennent des opinions communes et partagées par la communauté scientifique. On peut néanmoins dire en quelques mots toute l'importance historique de ce nouveau matériau à disposition des historiens.
Les Gnostiques anciens représentent ces courants de pensée divers dans la période qui va, dans les toutes premières années du christianisme, jusqu'à la fixation des idées orthodoxes avec les grandes assemblées conseillères des IVe et Ve siècles. Quand nous parlons des Gnostiques ce matin, des Gnostiques chrétiens, je m'intéresse particulièrement à ces traces littéraires entre le IIe et le IVe siècles.
L'histoire du christianisme ancien atteste de combats violents entre les milieux en passe de devenir orthodoxes et les milieux gnostiques. Les auteurs chrétiens qui ont réfuté les positions des Gnostiques, ceux qu'on appelle les hérésiologues, ont transmis des informations sur les milieux gnostiques. Parfois, ils ont cité des extraits d'ouvrages attribués aux Gnostiques. Mais il faut reconnaître que jusque vers la fin du XIXe siècle, les seules informations sur les Gnostiques anciens étaient en fait tirées des œuvres des réfutations des hérésies.
Et voici qu'à partir du XXe siècle et jusqu'à maintenant, grâce aux documentations nouvelles, on peut faire parler les vaincus de l'histoire du christianisme à partir de leur propre documentation. Nous sommes donc contraints aujourd'hui à proposer une lecture critique des textes anciens, ceux des Gnostiques et ceux de ses adversaires. Et cette lecture critique doit permettre une évaluation croisée des sources directes des Gnostiques et des sources indirectes de leurs opposants.
C'est pour ça que j'aimerais commencer par, moi aussi, quelques précisions terminologiques avant d'aborder la découverte des textes copes de Nagamedi et présenter quelques grands courants de pensée à partir de quelques exemples. Alors, Christian Jambet a déjà ouvert la voie à la définition de ce que pourrait être le Gnosticisme et donc je m'inscris absolument dans cette définition, cet effort de définir ces groupes et ces mouvements de pensée qui ont essaimé dès le IIe siècle de notre ère, dans les communautés chrétiennes et parfois dans ses marges.
Cette désignation « Gnostique » n'est sans doute pas choisie par les Gnostiques eux-mêmes, mais par leurs adversaires pour illustrer leur mode de vie et leur mode de pensée. On peut imaginer un groupe de Gnostiques sur le mode d'un cercle philosophique antique réuni autour d'un maître à penser ou parfois d'un gourou. Comme l'a très bien montré Alain le Bouluec dans son fameux livre « La notion d'hérésie », les hérésiologues ont eu tendance à caricaturer les groupes des Gnostiques en les faisant passer pour des philosophes afin de souligner le caractère non-chrétien de leurs préoccupations.
Il faut donc se méfier d'une utilisation un peu trop stricte de ce modèle, ces cercles philosophiques, et pourtant ces cercles philosophiques de Gnostiques pouvaient très bien exister au sein même des communautés chrétiennes, comme on peut le voir avec des témoignages comme Justin à Rome au milieu du second siècle ou Clément d'Alexandrie, dont on va entendre parler tout à l'heure, dans la capitale intellectuelle de l'Égypte d'alors.
Les découvertes des textes gnostiques coptes au cours du XXe siècle ont mis sur le marché de l'édition une série de textes nouveaux, et notamment les textes que l'on qualifie d'apocryphes. Je pense à l'Évangile selon Thomas, découvert dans le milieu francophone en 1959 à partir d'une édition par l'un de mes prédécesseurs, Henri-Charles Puech. Je pense à l'Évangile de Philippe, à l'Épître apocryphe de Jacques, aux Actes de Pierre et des Douze Apôtres, textes que l'on trouve dans cette collection de textes de Nagamadi.
La catégorie de textes apocryphes recouvre en fait des réalités diverses. Les spécialistes des littératures bibliques parlent souvent d'apocryphes pour désigner les textes du canon des Écritures qui proviennent du judaïsme hélénistique, rédigés en grec à l'origine. Ils ont été progressivement transmis avec les textes de la Bible juive rédigés en hébreu. Je pense à Sagesse de Salomon, au Syracide, Tobie, à quelques additions grecques du prophète de Daniel.
Mais il existe encore d'autres sortes d'apocryphes, souvent issus du judaïsme hélénistique et transmis par les premiers chrétiens.