Des dérives eschatologiques chez les occultistes
Les occultistes ont tenté de faire de l’eschatologie une science en s’appuyant sur la nouvelle histoire critique qui allait enfin donner sur de nouvelles bases le sens des révélations johanniques. L’Apocalypse a fourni un « code de référence » pour expliquer nombre de situations troublées. Elle a été présente au lendemain de presque tous les grands traumatismes de l’histoire occidentale, la destruction par tiers invitant à spéculer sur les signes. Henry Corbin, a retenu Ap. 21,1
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« Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle » pour son analyse du Verus propheta comparant les prophétologies Sunnite et shi’ite avec le retour annoncé du Christ. Le même schéma de pensée est applicable à l’univers sécularisé des occultistes qui ont élaboré leurs théories en faisant appel à un « monde subtil », parent du « monde imaginal » pour donner un sens aux épreuves qui avaient marquées l’Europe au seuil du 19° siècle.


Leur terre nouvelle serait celle de la femme victorieuse du serpent…des prêtres antimodernes, comme L’abbé Chabauty ou l’abbé de Larminat tinrent le même discours sur l’éternité du monde créé que le mage révolutionnaire quarante’huitard Eliphas Lévi. Ou que la théosophe Anna Kingsford fondant une nouvelle exégèse féminisante de l’Apocalypse. Cette conférence fut enregistrée lors du colloque Henry Corbin, en décembre 2009, organisé par L'Association des amis d'Henry et Stella Corbin.
Extrait de la vidéo
Le 19e siècle français, nous restons dans un domaine un peu confus, un domaine relativement imprécis avec l'utilisation de mots comme eschatologie, apocalypse, millénarisme. Il y a des passages de l'un à l'autre qui sont permanents et une utilisation des termes qui n'est pas toujours très rigoureuse, si bien que ça complique encore un petit peu l'analyse. En ce qui concerne les occultistes au 19e siècle, l'ensemble des courants occultistes, on peut parler de constantes et d'une véritable tentative de construction d'une eschatologie.
Et cette eschatologie, ils vont l'éclairer par un certain nombre de textes, mais c'est un petit peu toujours les mêmes et ce sont évidemment ces textes de l'apocalypse que nous allons retrouver. Il est évident, on l'a vu déjà, que l'apocalypse est une œuvre marquée par l'inquiétude, c'est une œuvre qui a fourni un code de référence pour expliquer nombre de situations troublées et qu'on retrouve au soir de tous les grands traumatismes de l'histoire occidentale, chute de Rome, grande peste au Moyen-Âge, et ces figures ont toujours été réutilisées et les modèles de pensée ont été questionnés.
Le texte de l'apocalypse se prête en même temps à un travail d'exégèse, à des spéculations de type, on peut dire, alors cette fois-ci là encore pour l'expression de l'ésotérisme ou l'ésotérique, là aussi il y a un certain flou, mais on peut dire que la destruction du monde par tiers, par exemple, il y a un certain nombre de passages de l'apocalypse qui sont une invitation directe à une spéculation que nous, après, nous avons qualifié de type ésotérique.
En plus, ça correspond tout à fait à l'esprit du XIXe siècle, vous savez que si l'adjectif ésotérique en français vient du monde maçonnique dans les années 1780, c'est chez la tierce, le mot ésotérisme vient d'un pasteur protestant alsacien, c'est Jacques Mater, en 1828, dans Histoire critique du Gnosticisme, écrit en français mais qui a été traduit en allemand, ce qui au début du XIXe siècle est quand même quelque chose d'appréciable.
Mater avait laissé courir au fil de sa plume le mot ésotérisme, il n'y a pas de référence plus ancienne, pour l'instant on n'en a pas. Et il voyait dans l'ésotérisme un espace de liberté dans une société qui était bloquée au lendemain des événements révolutionnaires. Donc on a une invitation à spéculer sur les signes de l'histoire et les textes qui vont être repris, ce sont les passages sur la femme qui sera un des références, un des soucis du XIXe siècle, et l'autre c'est Apocalypse 21.1 repris dans l'épître de Pierre sur le ciel nouveau et la terre nouvelle qui a été utilisé par Henri Corbin et je suis retombé à cette occasion sur son analyse du Verus Procreta, conférence qui avait été faite à l'université de Genève en 1975 et qui a été reprise dans le cahier de Lerne qui lui a été consacré.
Et la problématique telle que Corbin l'a définie à ce moment-là avec l'espace qui s'ouvre entre les problèmes posés par la fin, le saut de la prophétie, d'un côté, et puis l'attente eschatologique, on va le mettre entre guillemets, avait fait opérer par Henri Corbin le rapprochement avec le retour du Christ. Donc on est en face d'une périodisation des âges du monde en réponse au drame de la clôture de la prophétie.
Or là, ce schéma est absolument applicable entièrement, à mon sens, à la pensée occultiste du XIXe siècle, avec cet autre drame qui a été la révolution française et cette invitation à donner un sens, chercher un sens, Joseph de Metz est un des auteurs clés et qui intéresse particulièrement le monde occultiste parce que tout le monde fait référence à lui. Et c'est là qu'on a quelque chose de particulièrement intéressant, c'est que des auteurs qui vont prendre des positions politiques et sociales radicalement opposées vont faire référence à Joseph de Metz et dans des termes voisins.
Et c'est ça qui est tout à fait remarquable, de voir comment un même raisonnement, enfin les arguments sont réversibles, mais un même raisonnement peut servir à des… et là on est donc en plein problématique du XIXe siècle. Un autre élément qui est assez important, la pensée occultiste au XIXe siècle a essayé de reconstituer ce monde intermédiaire entre, vous savez que la notion d'âme au sens de la théologie classique va se perdre au cours du XIXe siècle, et la pensée occultiste va essayer de réintroduire toute une dimension des mondes intermédiaires entre le monde corporel et l'accès à Dieu.
Et là aussi Henri Corbin fait allusion dans le même texte en définissant le temps de l'imam comme un temps intermédiaire actif dans le monde subtil, le monde imaginal et assimilable à la parousie du Christ, ça je cite. Alors, pour revenir au XIXe siècle proprement dit, Joseph de Metz a annoncé dans l'Histoire de Saint-Pétersbourg un événement immense qui allait modifier le cours de l'Histoire. Alors cet événement immense serait d'ordre spirituel, c'est de Joseph de Metz, et il serait la réponse à la crise révolutionnaire et la justification des malheurs du temps.
L'interprétation de Joseph de Metz, que l'on va retrouver dans une certaine continuité du thème de la réparation, c'est l'idée selon laquelle les souffrances enduraient, parce que finalement entre ces progressistes et ces contre-révolutionnaires, les théocrates, on va avoir cette appréciation, c'est où en sommes-nous au fond dans l'écoulement du temps ? De quelle manière peut-il s'écouler ? Et quelle direction peut-il prendre ?
Et là la notion de ramification serait applicable à cette pensée du XIXe siècle. Donc le thème de la réparation suppose que les souffrances vont provoquer, comme on a dans l'Apocalypse, l'ouverture des yeux des pêcheurs et un retournement, vraiment une conversion des populations. Il va y avoir un changement radical dans le regard que l'on pourra porter sur le monde et la conversion va donner ce sens et on comprendra après coup pourquoi les peuples ont tellement souffert de la Révolution.
Ça s'inscrit aussi dans toute la pensée sur le dolorisme, Blanc de Saint-Bonnet, toutes ces pensées du début du XIXe siècle dans lesquelles on va tenter de donner un sens à la souffrance. Alors en ce qui concerne nos occultistes,