L’ésotérisme de Dante
Dante Alighieri (1265 -1321) est un poète majeur du Moyen Âge. Ecrivain, homme politique florentin, il est l'auteur de la Divine Comédie qui est considérée comme l'un des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale.
L’ésotérisme de Dante*, dont il est question ici, aborde le sens profond, clairement initiatique, de l'œuvre de Dante.
Dante fut sans doute bien plus que "le génie littéraire" qui suscite tant d'admiration actuellement. Et l'on est en droit de penser que bien des choses, pour ne pas dire des trésors, restent à découvrir dans ce que certains exégètes ont appelé non sans raison "le testament spirituel du Moyen Âge"…
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Voulez-vous lever le voile sur cette oeuvre passionnante, dantesque, pré-romantique et découvrir peut-être l’un de ses aspects les moins connus, notamment ce sentiment océanique, abyssale et "impénétrable", pour reprendre les mots de Bruno Pinchard qui unit Dante à Dame Béatrice ?
Eléments de réponse ici par Bruno Pinchard, interrogé par le journaliste François Lehn.


* l’ésotérisme de Dante est aussi le titre d’un ouvrage de René Guénon (penseur que nous aimons beaucoup par ailleurs, ndlr) paru chez Gallimard en 1925, et dont il ne sera fait qu’en partie référence dans cet entretien.
Extrait de la vidéo
Bonsoir à tous, nous sommes ce soir sur Salamandre TV avec les équipes de Bagvis TV pour nous entretenir avec vous de l'ésotérisme de Dante. Vous êtes, je le rappelle, professeur de philosophie à l'Université de Lyon, directeur de l'école doctorale de philosophie, vous êtes un spécialiste de la Renaissance et un non moins spécialiste de Dante et de tout ce qui concerne le monde dantesque. Alors ma première question, puisque nous allons traiter d'ésotérisme, c'est déjà de se demander s'il y a réellement un ésotérisme chez Dante, parce que comme pouvait le suggérer Umberto Eco, beaucoup peuvent se laisser aller à devenir des adeptes du voile et à supposer qu'il y a un deuxième texte alors qu'il n'y en a qu'un seul.
Qu'est-ce qui nous permet de penser qu'il y a un ésotérisme, un deuxième discours chez Dante et notamment dans la Divine Comédie ? Alors tout d'abord je voudrais que tout le monde se concentre sur le fait que nous sommes devant un temple ou une montagne ou un paysage si profond, si vaste, si grandiose, qu'il faut une sorte de recueillement pour entrer dans ces questions. C'est la première chose, nous sommes face à l'exceptionnel et ce n'est pas si facile de s'y tenir.
La deuxième remarque c'est que je ne veux pas imposer des significations toutes faites à Dante, je voudrais partir d'un fait très simple, si on a renoncé à une idée simplement culturaliste ou culturelle de Dante qu'on lit pour s'instruire sur les pensées du Moyen-Âge ou sur la culture chrétienne ou sur l'histoire, si on veut vraiment le lire, entrer dans ce rapport si charnel et si secret qu'est la lecture, il faut, me semble-t-il, d'abord se dessaisir d'idées toutes faites, accepter d'être submergé et comprendre le premier acte, d'abord c'est si profondément obscur, c'est si profondément difficile que on ne sait même pas s'il y a quelqu'un qui peut dénouer appareil et chevaux.
Donc la première chose s'il y a un ésotérisme de Dante c'est d'abord l'effroi devant une difficulté et c'est un texte qui à cet égard a usé la patience de plus d'un et qui semble presque impénétrable à cause de sa densité, de sa clôture sur lui-même et de son grand degré d'élaboration. Alors une fois qu'on est entré dans cet essai de dépouillement, parce qu'au fond il y a une sorte d'entrée en dépouillement dans cette lecture, on peut se demander s'il existe au fond des idées organisatrices qui permettent d'y accéder d'une façon plus éclairante et il y en a, il y en a, on peut poser la question de la lumière de Béatrice sur l'ensemble du livre et ça c'est quand même un très beau projet, c'est une belle ouverture d'esprit que de chercher au fond ce que veut Béatrice et ce que nous donne Béatrice dans cette expérience.
On peut aussi avoir des entrées politiques, se demander cet empire pour lequel Dante a accepté la souffrance de l'exil, cette théorie de mise à distance du pouvoir temporel des papes en faveur d'un empire qui gouvernerait l'univers, est-ce que cela est une tâche pour la pensée auquel on peut adhérer et à laquelle on peut se retrouver. Et peu à peu on a comme ça des degrés, des marches qui, peu à peu, permettent de construire cet objet que nous sommes en train de lire avec cette difficulté aussi, François Hélène, qu'on ne peut pas par exemple, si je m'en vais vers la voix de Béatrice par exemple, oublier que toute l'exigence d'un lecteur c'est de comprendre le livre à la lettre.
Je ne dis pas au mot, mais à la lettre. Donc il faut garder une précision intellectuelle, une exigence linguistique, une précision de philologue pour mériter le livre. Cela veut dire que si je pense à Béatrice, il faut que j'arrive à relier à Béatrice les détails les plus fins du texte. Pourquoi Béatrice avait neuf ans et un peu moins quand elle a rencontré Dante, pourquoi Béatrice ne laisse que la trace de ses pieds en enfer, pourquoi Béatrice commence quand elle se dévoile devant Dante, retire d'abord le voile sur les yeux et ensuite sur la bouche.
Voilà des détails qui deviennent de plus en plus fins et qu'on doit jamais abandonner quand on se trouve dans la grande spéculation que ouvre le nom de Béatrice. Et puis par étapes comme celle-là, on peut de grands noms organisateurs en grands noms organisateurs, parmi lesquels il n'y a pas que Dante, il n'y a pas que Béatrice et Empire, il y a des figures comme l'intellect, il y a des figures comme l'alchimie, comme les plantes, les rapports entre la terre et la mer, un empilement illimité.
On peut, à partir d'un certain moment, se demander si le texte ne dit pas plusieurs choses en même temps et à la fois. Je veux dire si Béatrice non seulement a un pouvoir d'organisation, mais si Béatrice ne signifie pas en même temps un autre nom, un autre drame, une autre histoire qui sous-tend le texte que je dis. Bien sûr. Et donc c'est donc un deuxième rang de texte, est-ce qu'il existe un sous-texte qui est relié par ce qu'à cette époque on appelait, et que Dante appelle toujours d'ailleurs, une analogie ou une allégorie.
Et donc l'interprète peut avoir la tentation de construire une allégorie du texte. Ça va être ça la deuxième étape d'une approche ésotérique. Et en plus c'est rendu plus compliqué par le fait que Dante lui-même fait la théorie de cette allégorie et il montre qu'on peut lire son livre, ses livres, parce que bien sûr tout ça est compliqué par le fait qu'il n'y a pas qu'un livre de Dante, tout n'est pas Divina Commedia chez Dante, il y a bien autre chose.
Est-ce qu'on peut lui appliquer les quatre niveaux de sens que les théologiens reconnaissaient à la Bible. Et pour que ce soit encore plus compliqué, car c'est vraiment ce soir on est dans un espace plié, ne pensez pas qu'on va pouvoir se laisser emporter par une clarté trop rapide. Les deux positions que Dante tient successivement, 1. Il est impossible d'utiliser intégralement les quatre sens qu'on prête à l'écriture sainte quand il s'agit de ses poèmes, donc il en rend le parallélisme entre la Bible et ses poèmes.
Et deuxièmement, dans une lettre importante, la lettre 13, il soutient que l'on peut intégralement employer les quatre sens de l'écriture sainte pour comprendre son poème. Donc vous voyez quand