Gilbert Durand / Henry Corbin : un pacte chevaleresque face au nihilisme
"Le pur Héros demeure le pourfendeur du dragon !" nous-rappelle Françoise Bonardel.
Ainsi, au lendemain de la seconde guerre mondiale, guerre fratricide d’un vieil Occident, et période où tous les systèmes philosophiques étaient en faillite, quels sont les hommes qui se sont réellement relevés parmi ses ruines ?
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Pour Françoise Bonardel, la réponse n’est pas à chercher dans l’existentialisme ni dans le structuralisme, mais bien dans le courant de pensée d’une "chevalerie moderne" qu’initièrent Gilbert Durand et Henry Corbin, dans le sillage de penseurs tels que Richard Wagner, Carl-Gustav Jung ou Gaston Bachelard.
Ces deux grandes figures, qui avaient lutté contre le Nazisme, tentèrent en effet de sauver l’honneur humain, de sauvegarder la tradition spirituelle occidentale de l’anéantissement face au nouveau Dragon qui se présentait alors : le nihilisme, tel qu’il fut prophétisé par Nietzsche dans "Dieu est mort ".
Françoise Bonardel évoque à ce titre la conclusion d’un pacte informel entre ces deux hommes, un pacte à dimension chevaleresque puisque l’ennemi à combattre est une hydre composée de plusieurs têtes parmi lesquelles figure non seulement le nihilisme, mais aussi la postmodernité, le positivisme et la rationalité.
Grâce à Henry Corbin (célèbre orientaliste spécialiste de la pensée soufie iranienne), l’anthropologue Gilbert Durand (connu pour son œuvre majeure : Les structures anthropologiques de l’imaginaire) découvrit le concept de chevalerie spirituelle qui lui permit de transmuter sa posture de "savant " en celle de "gnostique": un pont difficile à franchir, dont l’armure consiste à cultiver une spontanéité spirituelle et la monture demeure un choix éthico-spirituel sans aucune compromission.
Françoise Bonardel nous retrace donc, avec érudition, le cheminement intellectuel de ces deux grands hommes, sans toutefois éviter la question essentielle : le dragon du nihilisme est-il vraiment mort ?
Cette communauté eschatologique, invisible, que rallièrent Gilbert Durand et Henry Corbin, constituée de veilleurs qui visent à réarmer spirituellement l’Occident en étroite connivence avec l’Orient des Lumières est-elle toujours vivante ?
Eléments de réponse de Françoise Bonardel dans cette allocution enregistrée lors des dernières journées Henry Corbin...
Extrait de la vidéo
Si loin que je remonte dans le temps et ma relation avec Gilbert Durand est fort ancienne, il me semble avoir toujours vu, sur l'un des murs de la pièce où il travaillait, dans sa belle demeure Savoyarde, la gravure de Durer, le chevalier, la mort et le diable, la gravure de 1513, si largement agrandie que le chevalier et ses sinistres acolytes semblaient être devenus les partenaires bien réels d'un questionnement quotidien qui a d'ailleurs continuellement traversé durant cinq siècles l'imaginaire européen.
Qui est vraiment ce cavalier taciturne et où s'en va-t-il ? Qui, de la mort ou du diable, attend de l'autre son butin ? Je suis donc tentée d'imaginer que, comme tant d'autres penseurs avant lui, Nietzsche, Wagner, Thomas Mann, Jünger, Gilbert Durand s'était donné pour compagnon de route cette figuration de la bravoure, en parfait accord avec l'engagement héroïque qui fut le sien dans la Résistance, puis sur d'autres fronts tout aussi clandestins.
Mais cela aurait-il suffi à faire de lui un chevalier spirituel, en étroite connivence de pensée et d'action avec son ami Henri Corbin ? Rien n'est en effet si simple, ni quant à l'interprétation de la gravure de Durer, qui à l'évidence n'est pas ici l'objet de mon propos, ni surtout quant au rôle joué par la pensée de Corbin dans l'évolution de la posture héroïque de Durand, affirmant dans les structures anthropologiques de l'imaginaire paru en 1960 que, je cite, « le pur héros, le héros exemplaire demeure le pourfendeur de dragons ».
Est-ce donc le nihilisme, dont l'identité demeure tout aussi énigmatique que celle de la mort représentée dans la gravure de Durer, qui fait figure de dragon dans la geste chevaleresque commune à Durand et à Corbin ? N'est-ce pas plutôt la monstruosité singulière du nihilisme, dont Nietzsche disait qu'il était le plus inquiétant de tous les autres, qui contraint le héros à une reconversion, voire à une transmutation de sa vaillance guerrière ?
En d'autres termes, le passage de l'épopée héroïque à l'épopée mystique et gnostique suppose-t-il toujours une mise à mort symbolique du héros, telle celle de Siegfried, si dramatiquement décrite par Jung dans le Livre Rouge, en tant que sacrifice suprême dû au principe d'individuation ? La manière même dont Durand parle, dans certains de ses écrits, de l'univers dans lequel évolue le chevalier de Durer nous fournira peut-être à ce sujet quelques indices significatifs.
Dans une conférence prononcée en 1965 à Eranos, où là introduit en 1964 Henri Corbin, conférence ensuite reprise dans Figures mythiques et visages de l'œuvre en 1979, Gilbert Durand dit en effet reconnaître dans l'œuvre de Durer l'expression magistrale du régime diurne de l'imaginaire dont la dominante héroïque et polémique symbolisée par le glaive se trouve exaltée par le trait incisif du grand allemand dont l'univers graphique mettrait ainsi en scène un climat de dualisme exacerbé, trouvant son apothéose dans l'apocalypse gravée en 1498.
Je cite Durand, le texte de cette époque, « Toute l'œuvre de Durer est donc, par ses thèmes, son style, son régime, une méditation plastique sur la violence, une sorte d'épiphanie des servitudes et grandeurs du combat. » Si donc Durand qualifie également cet univers de saturnien, c'est davantage en raison de sa sécheresse et de sa minéralité que du pouvoir de transformation inhérent à la noirceur saturnienne est bien connu des alchimistes.
À la scène elle-même, dont le déchiffrage reste aujourd'hui encore incertain, Durand s'intéresse finalement moins qu'à l'atmosphère, au climat spirituel entourant le chevalier, en qui il dit voir une figuration héroïque de la violence guerrière, alors même qu'il n'a d'autre arme à la main qu'une lance portée de manière bien plus offensive, qu'il devance le diable au faciès porcin et se montre indifférent au regard séducteur de la mort.
Ce n'est pourtant pas en affrontant cet énigme que Gilbert Durand va quelques années plus tard rectifier cette première interprétation, mais en transposant la totalité de la scène dans un autre registre spirituel au sein duquel le chevalier errant cesse d'être un héros solaire et revêt désormais les traits de Parsifal, celui de Wagner plus précisément. Je cite ce passage de Beaux-Arts et Archétypes, publié en 1989.
Le chevalier inflexible devant la mort, qui lui présente le sablier du devenir, insensible au démon à la face de sanglier portant une fausse saturnienne, le chevalier enfermé dans son calice d'armure, tenant haut sa lance, avance sur son fier cheval, que nous pourrions appeler Graham en pensant à Siegfried, avec à ses côtés la grande fidélité de son chien, chien fidèle tel celui qui repose au pied du tombeau de son maître, à Wagner, bien sûr.
Le chevalier aussi œuvre son chemin, son graal, selon la recommandation de Gurnemans. De l'épopée chevaleresque parsqu'héroïque, c'est la version des structures anthropologiques, Durand est donc passé lui aussi, tout comme Choravardi et les platoniciens de Perse, à l'épopée mystique et gnostique. Et dans la conférence sur le climat légendaire de la chevalerie prononcée à l'Université de Saint-Jean de Jérusalem en 1983, Durand ne fait plus du mythème héroïque, c'est-à-dire du combat contre le monstre, que le premier des cinq mythèmes composant à ses yeux le mythologème chevaleresque, intégrant cette fois-ci les thèmes fondamentaux de la gnose révélés par Corbin.
Corbin, et Durand l'interprète en ces termes, il parle alors de cette superbe chevaleresque qui a toujours fièrement affirmé que l'âme était directement conjointe, sans le secours d'une cléricature, mais par la seule ecclesia imaginalis au Saint-Esprit, à Notre-Dame-Saint-Esprit. On voit le changement de registre qui s'est effectué entre ces deux périodes. C'est donc cette transformation qui va retenir notre attention.
Était-elle en germe dans les premiers ouvrages de Durand ou est-elle le fruit de son adhésion enthousiaste à la pensée de Corbin ? Mais cette pensée aurait-elle eu autant d'impact sur lui si elle n'avait conforté, galvanisé un ensemble de refus qui étaient déjà les siens