Magick d'Aleister Crowley
Aleister Crowley, né le 12 octobre 1875, et décédé en 1947 à Hastings (Grande-Bretagne), disparut dans un relatif anonymat. Or, chose troublante, soixante-six ans après sa mort: son œuvre semble plus que jamais d’actualité, sa mémoire même, quasi-contemporaine…. Pour preuve, son livre testament et « clef de voute de compréhension de son système », Magick, vient de sortir en en langue française (06/2013, ESH-Editions).
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Afin de mieux comprendre la genèse de cet ouvrage, expliquer les raisons de cette pérennité et tenter d’approcher la substantifique moelle de son oeuvre (c’est-à-dire comprendre « ce que dit vraiment Crowley, en quittant la magie basique pour atteindre la magique spirituelle » selon P.Pissier), nous avons réuni le traducteur de ce livre, Philippe Pissier, et son éditeur Stephan Hoebeeck.


Magick est à présent disponible en français en deux volumes d’un total de 1.408 pages. Il se compose de quatre parties distinctes : 1- « Mysticisme » comme voie individuelle d’accès à un principe supérieur, 2 – « Magick : théorie élémentaire, les instruments » : explications du sens symbolique de la baguette, la coupe, l’autel, la robe, le pentacle, la dague etc… 3 – « Magick en théorie et en pratique » – 4 « Le livre de la Loi et l’équinoxe des Dieux ».
Poète précoce (Aleister Crowley a sorti ses œuvres complètes à l’âge de vingt-neuf ans), écrivain, et grand connaisseur des doctrines religieuses tant occidentales qu’orientales, Aleister Crowley a sciemment teinté son image avec le vernis du poète décadent, sentant bon le souffre baudelairien ou sataniste.
Est-ce un masque superficiel destiné principalement à choquer le bourgeois ? Ou tromper cette presse ignorante, ontologiquement trop pressée, et donc avide de n’évoquer que ce qu’il y a de plus spectaculaire ou scandaleux… pour mieux séduire le même petit bourgeois, moralisateur, devenu cible marketing?
Plus sérieusement, souhaitez-vous comprendre les liens subtiles, quasi filiaux, qui établiraient une forme de continuité entre Cornelius Agrippa, Eliphas lévi et Aleister Crowley ? Et ainsi décoder comment Aleister Crowley, en s’inspirant de nombreux système symboliques opératifs tels que l’Arbre de Vie (celui de la Golden Dawn), du Yoga, de la théurgie chrétienne ou para-maçonnique (OTO) est parvenu à établir son propre système, cohérent pour nombre de « chercheurs », et qui trouve actuellement une prégnance attestée aux USA ou au Japon ?
Qu’est-ce que la voie thélémite ? Un tantra occidental ?
Réponses de Philippe Pissier et Stephan Hoebeeck, interrogés David Bisson.
Extrait de la vidéo
Nous allons évoquer aujourd'hui sur Baguis TV une autre figure des sciences occultes, celui qu'on a considéré comme le plus grand magicien du XXe siècle, j'ai nommé Aleister Crowley. Aleister Crowley est précédé d'une réputation sulfureuse, liée en partie à son existence mais pas seulement, puisque depuis les années 70, on peut dire qu'il est devenu une icône de la contre-culture sous toutes ses formes.
Cette légende noire, cette légende sulfureuse qui le précède tend à faire oublier que l'homme et le penseur Aleister Crowley avaient aussi une très grande culture religieuse et ésotérique d'Orient comme d'Occident et qu'il était aussi un écrivain à part entière et même un poète d'une prodigieuse originalité. A l'occasion de la publication, pour la première fois en français, de son maître ouvrage « Magic » qui fait pas moins de 1500 pages, je reçois pour Bagliss TV ses deux principaux artisans.
Philippe Pissier, traducteur de Crowley, bien connu des milieux ésotériques français. Pour avoir déjà publié d'autres ouvrages de Crowley, je pense notamment aux ouvrages parus dans une très belle petite maison d'édition qui s'appelait « Les gouttelettes de Rosé » et qui par ailleurs a aussi une activité artistique et d'écrivain plus ou moins liée à Aleister Crowley. Et je reçois enfin Stéphane Houbecq, d'origine belge, qui est le premier éditeur à avoir pris le risque, parce qu'on peut parler d'un risque, d'éditer en français cette somme « Magic » qui tient en deux volumes et pour lesquels on va pouvoir discuter un petit peu et présenter cet ouvrage.
Ma première question va être toute simple, je vous la pose à tous les deux, c'est comment est né ce projet et surtout combien d'années de travail représente-t-il ? Alors je vais peut-être m'adresser d'abord à Philippe Pissier. Oui, bon ça représente beaucoup de temps en fait, puisque j'ai commencé la traduction de « Magic » en 1986. Et j'ai découvert Crowley en 1981, non pas par la biographie que lui avait consacrée Serge Hutin, mais ironie du sort, ce qui est très drôle, dans une revue qui s'appelait « Underground » qui s'appelait, de contre-culture, qui s'appelait « Le Sphinx » et dont le rédacteur en chef se faisait surnommer Horus.
Et c'est par un article de Rémy Soussan illustré d'images de Thierry Tillier que j'ai découvert Crowley. Et puis ça m'a tapé dans l'œil, ça m'a intéressé, ça m'a interpellé, parce que j'avais déjà été fasciné par l'hygnostique en fait, j'avais lu le livre de la carrière sur l'hygnostique, j'avais été pris d'une passion pour cet aspect de la connaissance. Mais je n'étais pas traducteur du tout, mais quand même je voulais comprendre, j'ai réussi à me procurer un exemplaire de « Magic » et je voulais comprendre ce qu'il y avait dedans.
Donc j'ai commencé, j'ai plus ou moins oublié mon anglais, j'ai commencé à le réapprendre et j'ai traduit quelques petits bouts comme ça. Mais je ne me suis pas vraiment attelé au travail de traduction de « Magic » avant 1989. Parce qu'à ce moment-là, j'avais un ami qui officiait dans un centre de conférences ésotériques à Paris, de la rue Hamelot, qui s'appelait Clé d'Or, je ne sais même plus si ça existe encore.
Et je lisais Crolet, etc., ça m'intéressait beaucoup, et mon ami m'a dit « mais tu devrais peut-être faire une conférence pour réhabiliter Crolet dans ce centre de conférences ». Alors je n'étais pas très chaud pour le faire, je ne me sentais pas du tout être tant carréné pour faire ça. Mais bon, quand même, j'ai fait l'effort, avec un ami de l'époque, Guy Defay, on a fait une conférence pour essayer de réhabiliter un petit peu Crolet.
La femme qui dirigeait le centre était un petit peu réticente, en disant que ça sent le soufre et qu'en plus il n'y aura personne. Et on annonce la conférence, etc., et on se retrouve avec 70 ou 80 personnes, il n'y avait plus assez de chaises, il y avait des gens dehors. Donc c'était un succès, c'est là que j'ai rencontré un certain nombre d'acteurs de la scène ésotérique de l'époque. Alors qui étaient par exemple déjà ces acteurs de la scène ésotérique ?
J'ai rencontré Christiane Roy, j'ai rencontré Jean-Pascal Rougueux, qui s'occupait de la Golden Dawn à l'époque, j'ai rencontré plein de gens, c'était ce soir-là que ça s'est passé. Et du fait du succès de cette conférence, le centre Pédahore organisait également des espèces d'ateliers qui duraient une année, où on voyait des gens une fois par mois, en petits groupes, et on les formait, alors ça pouvait être des tas de disciplines, ésotériques, etc.
Et moi du coup, on m'a dit, fais quelque chose toi, fais quelque chose sur crolet, je ne vois pas ce que je peux faire. Et moi j'avais un rapport très fort aux objets magiques, c'est-à-dire un rapport alphomystique et fétichiste à tout ce qui est objet, une attirance magétique. Et donc j'étais naturellement intéressé par la partie 2 de Magic, qui est le symbolisme des instruments. Et donc j'ai dit, peut-être que je peux faire quelque chose d'un an, sur les instruments magiques.
Oui, parce qu'on va revenir tout à l'heure sur le contenu de l'ouvrage, ça veut dire que vous aviez déjà traduit et publié certaines parties de l'ouvrage ? Pas du tout, c'est là que ça commence. Ça commence parce que je fais ce truc qui dure un an, tel mois c'était la baguette, tel mois c'était l'épée, tel mois c'était la dague, tel mois. Et puis je me dis, je ne peux pas juste parler et ne rien donner aux gens.
J'avais envie de leur laisser une trace écrite, et c'est là que j'ai commencé à traduire la partie 2. Et au bout d'un moment donné, je me suis aperçu que je l'avais faite entièrement. Et ça c'était dans les quelles années à peu près ? Oui, parce que moi je vous l'avoue, j'étais un lecteur de Crowley à l'époque, et c'était difficile de se procurer des textes de Crowley traduits en français.
Et tout le monde connaissait ce fameux texte magique, qui avait été publié en anglais bien sûr, mais il n'y avait pas eu de traduction française. Et je l'attendais, elle n'est jamais venue jusqu'à aujourd'hui. On est quand même en 2013. Qu'est-ce qui explique le fait que ça ait mis si longtemps ?
Il y a des difficultés. D'abord, il y a le temps que ça prend. Oui, ça c'est vrai. Il y a des difficultés inhérentes à l'ouvrage, des difficultés qu'il y a eu avec Crowley pour le faire passer en français, puisque ça a été quand même très bloqué.
Il y a eu beaucoup d'histoires dans tous les sens. Ça a été comme une aventure très compliquée de lancer Crowley en France. Oui, parce que Crowley, c'est aussi bon. Ça s'attire magnétiquement.
Pas mal de gens, quelquefois, ne sont pas très stables, on va dire. Oui, oui, pas très stables. Il y a des situations... Moi, j'ai traversé toutes ces situations pendant des années.
Ah oui, alors ça, c'est de m'être passionnant. Non, c'est pas passionnant. Non, franchement, je suis passionné par des choses beaucoup plus calmes que ça. Alors justement, peut-être pour en revenir...
Je dirais quand même une petite précision. Je pense que c'est une bonne édition de Magic. Il l'a bien traduit, je trouve qu'on a essayé de bien faire. Mais on a quand même bénéficié de l'avantage qu'il y a une édition critique de Magic maintenant.
Oui, c'est ça. Et ça, c'est de 98. Avant, il y avait des éditions qui étaient... Bon, il y avait l'édition originale, il y avait les éditions de Grant et...
Simons. Grant et Simons, qui en fait étaient bourrées de fautes, incomplètes et bourrées de fautes. La première édition complète de Magic, c'est 93, 94. Et alors la seconde édition, vraiment complète, avec études sur les manuscrits, comparaisons, etc., c'est 98.
97, je crois. Oui, 97, 98. Donc c'est vraiment... Finalement, c'est tout récent qu'il y a une bonne édition anglaise disponible sur le marché.