Quête du Graal et ésotérisme chrétien
La Sainte-Baume, Glastonbury, Fécamp, Bruges, Montségur, le château de Wewelsburg et, plus récemment, Rennes-le-Château : au cours des siècles, le parcours du Sang du Christ a irrigué un grand nombre de légendes associées, sur un plan sensible — géographique — à certains lieux, mais aussi, sur un plan intelligible — imaginal — à certains courants initiatiques, templiers et chevaleresques.
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Des cénacles qui revendiquent, à travers leurs travaux, une transformation intérieure, ésotérique donc et opérative, proche de l'alchimie, et qui ont de tout temps été persécutés par la papauté romaine. D'où une grande discrétion de leur part, qui leur confère parfois une certaine odeur de soufre.


Le Graal s’est surtout développé dans les milieux liés au Saint-Empire romain germanique (dynastie des Hohenstaufen), mais aussi à l'Empire britannique victorien.
Ces mouvements mystiques et ésotériques chrétiens ont ainsi cherché une tradition spirituelle alternative à Rome....
Françoise Bonardel nous relate ainsi comment la « christianisation » du Graal, opérée par Robert de Boron (fin du XIIe – début du XIIIe siècle), constitue un tournant décisif : elle transforme une légende d’origine celtique en une véritable tradition sacrée centrée sur le Christ. Le Graal devient alors le vase ayant recueilli le sang du Christ, acquérant une triple identité eucharistique : plat de la Cène, calice et reliquaire du sang.
Il devient ainsi le symbole d’une unité mystique profonde. Cette relecture introduit l’idée phare de l’ésotérisme chrétien : celle d’un lignage spirituel secret, inauguré par Joseph d’Arimathie, chargé non seulement de conserver le Graal, mais aussi d’en transmettre le sens et la puissance intérieure.
La garde du Graal implique une transformation de l’être : « garder » signifie entrer en relation vivante avec le sacré, et non simplement préserver ou conserver un objet.


Une dimension active, non passive, mais surtout opérative. Qui transcende l’espace et le temps.
Le récit développe également l’idée d’une initiation progressive, marquée par la révélation de paroles secrètes et par une filiation symbolique liée à la Trinité. Cette tradition parallèle, distincte de l’Église institutionnelle, s’inscrit dans un autre plan de réalité, que Henry Corbin qualifiera plus tard d’« imaginal » (malakût en arabe) : un monde où se déploie un sens spirituel autonome.
Le Graal apparaît ainsi comme une réalité intérieure et universelle, proche de la Materia Prima alchimique : présent partout, mais invisible sans une certaine disposition spirituelle. Il devient la figure même de la valeur absolue, de ce qui mérite d’être gardé avec conscience et amour.
En conclusion, Françoise Bonardel insiste sur une idée centrale : le Graal n’est pas tant un objet à trouver ou un lieu à fréquenter qu’une réalité à reconnaître. La véritable quête est intérieure ; elle dépend de la capacité du regard — foi, attention, transformation — à percevoir le sacré caché dans le monde.
Une herméneutique chrétienne qui demeure vivace encore aujourd'hui.
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* Voici la liste des exposés issu du séminaire intitulé "La quête du Graal : histoire, portée symbolique et actualité d’une vieille légende" donné à Vézelay par Françoise Bonardel dans le cadre de l’Association Convergences (6-8 décembre 2024)
1. Qu’est-ce que le Graal a à nous dire aujourd’hui ? (1/10)
2. La geste arthurienne, écrin de la matière de Bretagne (2/10)
3. L’esprit de la chevalerie, une rectitude intérieure (3/10)
4. Le nuage d’inconnaissance des Chevaliers de la Table Ronde (4/10)
5. Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, un pont entre celtisme et christianisme (Les récits fondateurs, partie 1) (5/10)
6. Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas (les récits fondateurs partie 2) (6/10)
7. Quête du Graal et ésotérisme chrétien (7/10)
8. Le Parsifal de Richard Wagner : un Graal initiatique (8/10)
9. Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif (9/10)
10. Le Graal, une plénitude plus qu’une perfection (10/10)
Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
Donc, passons maintenant au troisième point, c'est-à-dire la christianisation du Récit. Quand je dis "christianisation", je ne dis pas qu'il n'y avait pas d'élément chrétien avant, mais je dis simplement qu'il y a des aspects de la légende du Graal qui apparaissent avec Robert de Boron, donc fin XIIe, début XIIIe, et ses successeurs. Alors, c'est entre 1200 et 1210 que Robert de Boron, qui tient son nom du fait d'être né à Boron, dans le territoire de Belfort, publie successivement le roman de l'Histoire du Graal, qui va être notre référence principale, et la trilogie, une trilogie dont on n'a d'ailleurs que certains textes, la trilogie Joseph d'Arimathie, Merlin et Perceval en prose, qu'on appelle aussi le Didot-Perceval, dont l'attribution à de Boron est aujourd'hui contestée au profit d'un auteur anonyme, dont il publie le roman de l'histoire du Graal, et cette trilogie Joseph d'Arimatihe, Merlin et Perceval en prose, ou encore Didot-Perceval.
Alors, ce qui n'est pas contesté, par contre, c'est que ces textes ont largement contribué à christianiser de manière assez définitive la légende du Graal, au point d'ailleurs que cette légende christianisée a fini par apparaître comme étant la légende, au détriment de ses ascendants celtiques ou autres. Cette christianisation donc de la légende du Graal, qui avait d'abord été intégrée à La Matière de Bretagne, mais ses écrits ont surtout contribué à relier le monde romain et la Palestine, où est né le christianisme, et l'univers arthurien.
C'est-à-dire, c'est un trait d'union tout à fait nouveau entre le monde romain et la Palestine, où est né le christianisme, et l'univers arthurien, qui était jusqu'alors dissocié. Vous ne voyez pas le lien entre les deux. Cette relecture chrétienne de la légende a donné naissance à un lignage chevaleresque, c'est-à-dire à la filiation des Gardiens du Graal. C'est à partir du récit de Robert de Boron que cette vision prend forme, à savoir que Joseph d'Arimathie aurait été le premier maillon d'une filiation des Gardiens du Graal, qui est associée à un lignage chevaleresque.
C'est-à-dire qu'en fait, ils étaient déjà des Chevaliers, sans même que le mot chevalier ait besoin d'être prononcé. Encore que, il apparaît une fois chez Robert de Boron. Donc si vous voulez, c'est une manière aussi d'en oublier encore davantage la chevalerie, parce qu'on vous montre que dès l'origine, dès Joseph d'Arimathie, eh bien, l'idéal chevaleresque était déjà là, et il s'est perpétué, il s'est transmis à travers les gardiens du Graal, qui constitue donc une filiation, un lignage.
Et ça, c'est nouveau, incontestablement, c'est tout à fait nouveau. Mais du coup, les gardiens actuels du Graal en tiennent une légitimité qu'ils n'avaient pas, puisque leur filiation remonte dans la nuit des temps quasiment, en tout cas jusqu'à cette scène capitale, qui est le recueillement du sang du Christ par Joseph d'Arimathie. Alors, qui était ce Joseph d'Arimathie ? On voit là une représentation, elles sont dans l'ensemble assez banales, enfin, il y en a des quantités, évidemment.
J'ai choisi une icône, parce que Joseph d'Arimathie est très vénéré aussi dans la tradition orthodoxe, et le Graal figure, vous le voyez au pied, enchassé dans la pierre d'où sort un arbre de vie. Ce qui fait allusion à la quête du Graal et au chapitre sur l'arbre de vie. Alors, qui était Joseph d'Arimathie ? Nous allons devoir faire la distinction entre les évangiles canoniques, les évangiles apocryphes et le récit de Robert de Boron.
Ça fait trois stades. Dans les évangiles canoniques ou synoptiques, donc les quatre évangiles que nous connaissons, on parle de lui comme, je cite, « d'un membre notable du Conseil », du Sanhédrin, Conseil juif, « un membre notable du Conseil qui attendait lui aussi le royaume de Dieu ». Ça, c'est dans saint Matthieu, l'évangile selon saint Matthieu, qui ne dit pas si Joseph d'Arimacier attendait le royaume de Dieu en tant que juif ou en tant que converti disciple de Jésus.
Ça reste équivoque, parce que les juifs attendent aussi le royaume de Dieu, quelque soit ce qu'on dit d'eux dans les textes relatifs au Graal, compte tenu du fait qu'ils ont crucifié Jésus. Ces évangiles canoniques, synoptiques, en parlent aussi comme d'un homme droit et juste. C'est dans saint Luc. Cet homme droit et juste qui obtint de Ponce-Pilate la restitution du corps de Jésus après la crucifixion et lui évita ainsi d'être jeté dans une fosse commune puisque tel était le sort réservé aux cadavres des criminels.
Jésus a été crucifié comme un criminel, entre deux malfrats, disons. Seul l'évangile de saint Jean précise que Joseph d'Arimacier était disciple de Jésus et il est à cet égard beaucoup plus explicite encore que les autres. Voilà ce qu'il est dit dans l'évangile de saint Jean. Après cela, Joseph d'Arimacier qui était disciple de Jésus mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate l'autorisation d'enlever le corps de Jésus.
Pilate le permit. Ils vinrent donc l'enlever. Nicodème vint aussi. C'est lui qui précédemment était allé de nuit trouver Jésus.
Il apportait un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. Ils prirent le corps de Jésus et l'entourèrent de bandelettes avec des aromates selon la coutume funéraire juive.