Le cercle Il Convito, vitrine ambiguë d’une alliance Orient-Occident
Il Convito / al-Nādī (Le Banquet, en français) est un périodique bilingue arabe-italien, fondé par Enrico Insabato (journaliste, orientaliste, agent italien agent d'influence et de renseignement opérant pour le compte du gouvernement italien) et Ivan Aguéli (peintre suédois et maître soufi). Sa publication démarra au Caire à partir de 1904, et son ambition était de créer un pont tant politique que spirituel entre l'Italie et l'Islam.
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Ivan Aguéli, converti au soufisme, en fut le principal artisan intellectuel. D’ailleurs c’est lui qui initia plus tard un certain René Guénon au soufisme, en 1912…


Dès ses premiers numéros, le journal défendit la vision d’un islam « authentique », opposé à une modernisation jugée corruptrice. Plusieurs articles présentèrent le soufisme comme le « cœur » spirituel de l’islam et un remède au matérialisme occidental. Le journal développa par ailleurs une critique virulente de la colonisation et de l’européanisation des sociétés musulmanes.
Le projet intégra également la défense d’une nouvelle « alliance », spirituelle et géopolitique, entre l’Italie et le monde musulman, fondée sur une prétendue proximité historique et morale : l’Italie apparaissait aux deux fondateurs du journal comme une puissance différente, capable d’établir une relation égalitaire avec les pays du sud méditerranéen. Le journal proposa même des symboles forts de ce rapprochement, comme l’édification d’une mosquée à Rome.


Cependant, analysé à plus d’un siècle de distance, ce projet reste largement utopique et ambigu, mêlant idéalisme spirituel et stratégie d’influence. Non seulement il s’inscrit à contre-courant des évolutions politiques et intellectuelles du monde arabe, mais il est rapidement contredit par l’expansion coloniale italienne en Libye. Finalement, Il Convito peut nous apparaître comme un exemple d’orientalisme tardif, opposant un Occident « matérialiste » à un Orient « spirituel ». Malgré cela, il constitue un témoignage précieux sur la diffusion du soufisme en Europe et sur les tentatives de dialogue interculturel au début du XXe siècle.
NB :
Le titre original de l'exposé est : Le Caire, 1904 : le cercle de Il Convito (al-Nâdî), entre promotion de l’islam initiatique et vitrine – ambiguë – d’une alliance Orient-Occident
Extrait de la vidéo
... ...et nous reprenons nos activités pour entendre monsieur Paul-André Claudel de Nantes qui a fait à quelque part une habilitation pour laquelle j'ai eu un certain plaisir et plaisir d'assister en visioconf, car je n'aime pas du tout la visioconf, mais là il n'y avait pas le choix, à l'époque en question. Une habilitation parfaitement bruyante sur justement les questions relatives au journal du COVID et à l'activité de Ivan Aguéli et d'un certain nombre de personnages, soit arabes, soit occidentaux, entre guillemets.
Les arabes sont des occidentaux, mais peu importe. Dans la lutte du Caire et en Égypte de manière plus générale vers le tournant du siècle. Donc vous avez le titre de sa publication sur l'écran et je vous laisse aussitôt la parole pour parler d'Aguéli et de la revue en question et des interactions politico-ésotériques qui se sont nouées autour de ce moment. Je remercie vivement Jean-Pierre Brach et tout le groupe de Politica Hermetica pour cette invitation à venir présenter mes travaux.
Je souhaiterais vous proposer quelques observations autour d'un journal assez singulier publié peu avant la première guerre mondiale en Égypte. Je précise d'emblée que ma perspective n'est pas celle d'un historien, mais d'un chercheur en littérature comparée qui s'intéresse depuis une quinzaine d'années au champ intellectuel égyptien du début du XXe siècle. Un champ intellectuel d'une extraordinaire vitalité, spécialement dans des villes cosmopolites comme Alexandrie et le Caire.
L'effervescence de ce milieu se perçoit notamment par le prisme de la presse. Comme l'a bien montré l'historien Amy Ayalon, la somme des périodiques publiés jour après jour au Caire ou à Alexandrie nous offre une photographie en temps réel de la vie sociale en pleine mutation d'un pays particulier, l'Égypte. Les journaux sont le théâtre de débats très animés, notamment sur le rapport religion-société, les relations Occident-Orient, la modernité politique et sociale, l'évolution des mœurs.
Dans la masse des périodiques produits au début du XXe siècle en Égypte, un titre me semble se distinguer des autres par son contenu intrigant et par son ambition intellectuelle. C'est celui que j'ai retenu pour un travail de recherche qui m'a amené, disons hors de ma zone de confort, vers des sujets chers à Politica Hermetica tels que l'ésotérisme et son lien avec l'action politique. C'est donc ce périodique, imprimé au Caire de 1904 à 1912, que je vous aimerais présenter et mettre en perspective spécialement du point de vue du rôle central qu'il entend donner à l'islam initiatique.
Une sorte d'agence secrète occupée à dilapider l'argent public dans une entreprise pseudo-politique absolument dépourvue de tout fondement honnête et sérieux. C'est dans ces termes cinglants que le journaliste Gianluigi Olmi attaque, au début du siècle, dans les colonnes du quotidien milanais Il Se Ecolo, la rédaction du journal italo-islamique Il Convito. Ce modeste périodique méritait-il de telles invectives ?
À coup sûr, Il Convito fut un journal singulier et sa rédaction un lieu d'accueil aussi bien pour des musulmans pieux écrivant sur le soufisme que pour une faune confuse d'informateurs, d'espions, d'obligés, d'intrigants, surveillés de près par les services diplomatiques italiens, comme en témoigne de nos jours encore l'épais dossier Il Convito conservé à Rome aux archives du ministère des Affaires étrangères.
Le journal avait pourtant de nobles ambitions. Pendant presque huit ans, ce périodique bilingue, rédigé pour moitié en arabe et pour moitié en italien, qui s'enrichira par ailleurs pendant un an et demi de deux pages en turc-ottoman, fut pensé par ses créateurs comme un lieu de dialogue entre l'islam et Occident. Imprimé au cœur, ce journal se destinait à un double lectorat, à la fois européen et chrétien, pour les pages en italien, intitulé spécifiquement Il Convito, que l'on pourrait traduire par Le Banquet, et arabe et musulman, pour les pages en arabe ou en osmanli, intitulé Anna Adi, Le Cercle, Le Club.
Deux hommes sont à l'origine du projet et une curieuse photographie, prise au cœur et conservée aux archives Agheli de Stockholm, les représente tous deux. Le cliché n'est pas daté. Les circonstances qui les ont amenés à poser ainsi, en compagnie d'un représentant du shérif de la Mecque en visite en Égypte, nous sont inconnues. Voici donc les deux fondateurs.
Alors qui sont-ils ? Que fait le premier, Enrico Insahabato, en haut au milieu, orné de tous les attributs d'un émir arabe, aux côtés du second, Ivan Agheli, que l'on voit coiffé d'un chapeau semblable à celui des étudiants d'Al-Azhar, et habillé, on le devine, des vêtements longs associés à la pratique de la prière. À l'image de ce singulier document, Insahabato et Agheli sont deux figures hors du commun.
Enrico Insahabato est un médecin et intellectuel italien établi en Égypte, proche des milieux socialistes dans ses années de jeunesse. Insahabato découvre l'islam à la suite d'un séjour à Paris au tournant du siècle, s'installe au Caire en 1903. Ce choix n'est pas sans arrière-pensée. On sait qu'Insahabato est également un agent du gouvernement, ami personnel du Premier ministre Giovanni Giolitti, et sorte de conseiller spécial pour les affaires orientales, auxquelles il écrit directement.
Insahabato est convaincu du rôle que peut jouer l'Italie à l'égard des contrées du sud de la Méditerranée, et le journal Il Convito est à ses yeux un outil d'influence diplomatique. Le second pilier du Convito est une figure sans doute plus riche, plus complexe, plus intéressante dans notre perspective, et plus connue également. Il s'agit du Suédois Ivan Agheli. Ivan Agheli est à la fois peintre, un critique d'art, passé par les avant-guerres de Parisiennes de la Belle Époque, et un passionné de spiritualité, intéressé dans un premier temps par la théosophie, qui ne sera d'ailleurs pas reniée, puisqu'on trouve un article d'hommage au colonel Olcott dans Il Convito en 1907, puis entré en islam en 1899, et initié au mysticisme soufi.
La correspondance d'Agheli nous révèle qu'à son arrivée au Caire en 1903, ce dernier, qui a déjà une excellente maîtrise de la langue arabe, intègre un ordre soufi, sous l'autorité d'un chair de la mosquée Al-Azhar, Pour être exact, Agheli ne découvre pas le soufisme au Caire, il semble déjà avoir été rattaché à une tariqa soufie, plus précisément à la tariqa Akhbariya, lors d'un séjour dans le sud de l'Inde, qu'il fit quelques années plus tôt, en 1899.
En Égypte, il obtient en tous les cas un nouveau rattachement. Grâce au chair Abdelrahman Hileich, Agheli intègre une des nombreuses branches de l'ordre soufi de la Shadiliya, la Tariqa Al-Arabiya Al-Ahmadiyya Al-Shadiliya. De fait, c'est le chair Hileich qui rattache Agheli à cette branche secondaire de la Shadiliya, non seulement en l'admettant au sein de l'ordre, mais en lui offrant la possibilité d'admettre à son tour des disciples.
C'est ce qui explique, mais c'est bien connu, qu'à son retour en Europe à partir de 1909, Agheli put conférer le rattachement initiatique à la Shadiliya à René Guénon, et on connaît d'ailleurs le rôle de passeur qu'eut Agheli pour Guénon dans ces années. On peut rappeler que le symbolisme de la croix de Guénon en 1931 est encore dédié à la mémoire du cher Hileich. Agheli sera la véritable cheville ouvrière du journal.
Un grand nombre d'articles sont signés de son nom islamique, Abdelhadi, aussi bien dans la partie italienne que dans les pages en arabe. Et c'est sans doute à lui que l'on doit le choix de placer l'islam au cœur des préoccupations du journal. C'est en effet acquis dès l'éditorial du premier numéro que le but premier du Convito sera d'appréhender l'Orient par l'islam,