De la puissance à l'acte : la « nouvelle création » dans l'ismaélisme ancien, un concept initiatique et eschatologique

« Bâtin » signifie en arabe ce qui est intime, intérieur, caché, de même que « batinyya » renvoie au terme « ésotérisme ». Ces deux notions font partie intégrante de l’ismaélisme qui est une des branches du chiisme et dont l’origine remonte à Ismaïl ben Jafar, septième imam du chiisme (VIIIème siècle). 

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Farès Gillon va aborder ici le concept de « seconde naissance » dans l’ismaélisme et le placer en regard de deux concepts importants chez Aristote : la puissance (ou potentialité, par exemple : la graine) et l’acte (la réalisation, par exemple : l’arbre). L’acte est un prolongement de la puissance.

Farès Gillon lors de la 18e Journée Corbin

Quand l’ontologie chère à Plotin rencontre la mystique chiite : un néoplatonisme arabe voir le jour

Pour Farès Gillon, la « seconde naissance », ou « seconde création » sont des concepts extrêmement présents dans l’ismaélisme ancien. L’ismaélisme ancien est antérieur au quatrième calife fatimide Al-Muʿizz, mort en 975 au Caire, et dont le règne s’est justement caractérisé par un certain nombre de réformes idéologiques dont l’intégration du néoplatonisme dans la doctrine officielle de l’ismaélisme fatimide.

Ainsi, à travers les écrits de Al-Kirmani, théologien et philosophe musulman chiite d'origine persane mort vers l'an 1020, et notamment sa doctrine des deux perfections, Farès Gillon nous emmène à la découverte des spécificités de l’école persane, de sa cosmologie en lien avec ces apports hellénisants (Proclus et Plotin).
A travers la résurrection d’Al-Khaq Al-Jadid dans le Coran, il sondera ainsi les liens étroits qui existent dans l’ismaélisme entre entre la vie et la mort, entre ésotérisme et eschatologie…

Exposé enregistré lors de la 18ème Journée Corbin (Nov. 2023, INHA) consacrée au thème de « La seconde naissance ».

Extrait de la vidéo

Lorsque Daniel Proulx et Pierre Lory m'ont contacté pour cette invitation en m'indiquant le thème de la journée, j'ai immédiatement accepté, non seulement parce que c'était l'occasion pour moi de présenter mes travaux sous les auspices du Maître Henri Corbin, mais aussi parce que le concept de la seconde naissance, ou alors de la seconde création, ou nouvelle création, est extrêmement présent dans l'ismaïlisme ancien.

Donc il me faut commencer par définir ce que j'appelle l'ismaïlisme ancien. Il s'agit en somme de l'ismaïlisme antérieur au règne du 4e calife fatimide allemoise, qui est mort en 975 au Caire. Le règne de ce calife se caractérise en effet par un certain nombre de réformes idéologiques, dont l'adoption ou l'intégration du néo-platonisme dans la doctrine officielle de l'ismaïlisme fatimide. Cette réforme n'apparaît pas clairement dans les sources, mais on peut la déduire du fait qu'un certain nombre d'œuvres ismaïliennes, soit composées par Allemagne ou alors transmises sous son nom ou composées sous son autorité, contiennent des éléments néo-platoniciens, alors que la littérature fatimide antérieure à son règne en est presque totalement dépourvue.

L'objet de cette conférence est d'étudier très brièvement quelques passages d'un ouvrage intitulé le Tawil Zakat, l'interprétation de l'onon rituel, et à l'étudier douteusement à mon avis à l'auteur ismaïlien Jafar ibn Mansur al-Yamad, qui est un auteur actif dans la première moitié du 10e siècle. Dans cet ouvrage, on trouve, que je considère comme une première tentative fatimide, d'expliquer ou d'exprimer en termes philosophiques certaines doctrines ismaïliennes, et notamment des doctrines ayant trait aux missions respectives de Mohamed et d'Ali, missions qui sont elles-mêmes directement liées à la thématique de la Nouvelle Création, comme on va le voir.

Un des apports philosophiques les plus notables, et c'est une façon assez originale d'user du couple philosophique aristotélicien de l'acte et de la puissance. Après avoir introduit quelques éléments de contexte sur les plans historiques et doctrinales, je commencerai par présenter, en aval du texte qui nous intéresse, la doctrine dite des deux perfections, telle qu'elle apparaît chez un auteur et philosophe ismaïlien fatimide, postérieur au Tawil Zakat, donc à Ahmed ibn al-Kalmani, et puis ensuite nous lirons quelques textes ismaïliens, antérieurs cette fois au Tawil Zakat, et portant sur le concept de la Nouvelle Création.

Et enfin, dans ma dernière partie, j'examinerai plusieurs passages du Tawil Zakat, pour montrer ce qu'il faut interpréter comme une tentative d'acclimatation de concepts philosophiques dans l'environnement doctrinal de l'ismaïlisme fatimé. La question des rapports entre néoplatonisme et ismaïlisme est complexe et loin d'être résolue. Un élément majeur du dossier est le fait qu'une partie de la darwa ismaïlienne, basée en Iran, se caractérisait par le recours massif à des textes du néoplatonisme arabe, fusionnant ainsi le chiisme ismaïlien et la pensée philosophique.

Ce courant est celui que Wilfred Madelung a nommé « l'école personne », et que j'appelle pour ma part « la darwa orientale ». Ce courant forme une exception à la règle que je viens de vous indiquer, selon laquelle l'ismaïlisme avant le règne d'Almoraeus n'est pas philosophique. Il semble que les représentants de la darwa orientale étaient relativement indépendants vis-à-vis de ce que par contraste on peut nommer la darwa occidentale, c'est-à-dire celle qui était basée en Syrie pendant la période de clandestinité de l'ismaïlisme, et dont l'activité aboutira à la fondation du calife infatimide en Éphérie.

Évidemment, la question des rapports exacts qu'entretenaient ces deux courants demeure ouverte et entière. L'existence de ces deux courants de l'ismaïlisme est d'importance pour mon exposé d'aujourd'hui, parce qu'il semble que ce soit à la faveur d'un rapprochement opéré par le calife almoraeuse avec les « orientaux », que le néo-cladonisme se crée un chemin jusque dans la doctrine fatimide, d'où il était jusque-là totalement absent.

En effet, là je vous ai mis les principaux représentants de chacun des deux courants, des deux écoles, si on veut. En bas à droite vous avez Al-Sijistani. Al-Sijistani aurait, vers la fin de sa carrière, reconnu partiellement la légitimité de l'imam calife fatimide, alors que ses deux prédécesseurs, Al-Nasafi et Al-Razi, rejoutaient leur autorité. Or, dans le corpus qui est attribué à Jafar ben Masroulyamman, l'auteur supposé du tabli d'Al-Zaqqad, deux des œuvres les plus tardives, composées sur Al-Murs ou Al-Moaz, sont précisément les seules, ou quasiment les seules, du corpus transmis sous son nom, à présenter des éléments néo-cladoniciens extrêmement proches de ceux qu'on trouve dans la Darwa orientale.

Donc l'une de ces deux œuvres en question est justement le tabli d'Al-Zaqqad. Je vous présente brièvement l'auteur présumé du tabli d'Al-Zaqqad, qui est Jafar ben Masroulyamman. J'ai réparti, en quelque sorte, la douzaine d'œuvres qui lui est attribuée en deux groupes, selon que ces œuvres se contiennent ou pas du vocabulaire philosophique. Dans le groupe 1, non philosophique, les textes déploient des thèmes chiites assez classiques qui correspondent à ce que Barachère a nommé la Pre-Bwayhead School of Exegesis, donc une tradition exégétique de l'imamisme du haut des six mains, mais qui est partagée avec l'ismahélisme ancien et même aussi avec le renoussaïrisme.

Parmi les thèmes chiites aussi, on remarque l'usage de ce que Amir Moizi a nommé le commentaire personnalisé, c'est-à-dire un procédé exégétique qui consiste à identifier les éléments positifs du Coran à des personnages positifs des débuts de l'Islam, dans l'optique chiite, et inversement à identifier les éléments négatifs du Coran avec les ennemis des chiites au début de l'Islam. On trouve dans ce groupe également, au-delà des thèmes chiites classiques, des thèmes qui sont proprement ismahéliens, comme l'initiation, la promotion de la hiérarchie de la dharwa, l'herménotique ismahienne, le taouine, la figure messianique, les cycles historiques, etc.

Dans le groupe 2, qui est plus philosophique, on retrouve exactement les mêmes thématiques que dans le groupe 1, à quoi s'ajoute ce que j'appelle ici une cosmologie persane. En fait, ce que je veux dire, c'est que c'est une cosmologie qui est commune avec celle des auteurs de la dharwa orientale. Donc une cosmologie fortement teintée de néo-platonisme, et plus particulièrement de l'anthologie plotinienne.

Et donc ce groupe 2 fait la part belle à des concepts et à un vocabulaire technique philosophique qui est absent, encore une fois, des textes du groupe 1. Donc voilà en gros ce que ça donne. Les textes du groupe 1 correspondent ici à ce que j'ai mis en vert, et les textes du groupe 2, vous voyez que j'ai identifié quand même plus de deux groupes. J'ai mis ici en rouge les ouvrages dont je vais vous proposer des citations.

Alors pour récapituler, sur cette frise, j'ai distingué les trois étapes qui correspondent aux trois parties de ma présentation. Comme vous le constatez, Jarafal ob-Adman Soleimani se trouve dans les deux premières. Ceci pour refléter le fait que j'ai divisé son corpus entre œuvres philosophiques et œuvres non-philosophiques. Donc la partie ici au milieu, qui correspond au règne d'Al-Mu'az, renvoie aux textes de Jarafal qui sont philosophiques, justement.

Et donc en tout en bas, vous avez un ami de Din al-Kirmani dont je vais vous parler tout de suite, qui est un auteur du fin dixième, début onzième. C'est un des plus grands philosophes ismaïens, et d'ailleurs c'est même quasiment le premier philosophe fatimide au sens strict, puisque, encore une fois, les philosophes ismaïens de la Darwah orientale ne sont pas des fatimides. Ils ne reconnaissaient pas les fatimides, ou pas totalement, alors que Al-Kirmani, lui, est à leur service.

Il est actif à la cour du Ker. Donc, Al-Kirmani. Dans deux publications, Daniel de Smet a étudié la doctrine kirmanienne, qu'il a nommée la doctrine des deux perfections, d'abord dans son livre majeur sur Al-Kirmani, mais aussi, ensuite de façon plus approfondie, dans un article spécifiquement consacré à cette question, dont il retrace dans cet article les origines philosophiques de cette doctrine des deux perfections.

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