Mystères de la magie et papyrus grecs magiques
Les civilisations anciennes : Egypte, Grèce, Empire Romain nous ont laissé un grand nombre de textes visant à prier les Dieux, attirer leurs faveurs et parfois, cela est moins connu, à entrer en contact avec eux… Parmi les différents supports choisis par les mystes et autres hiérophantes de ces temps anciens (Ve s. av J.-C.- IIème s. ap. J.-C.) les papyrus grecs magiques, les PGM (« Papyri Graecae Magicae ») occupent une place de choix. Les papyrus sont par nature robustes. Si leur lecture était destinée à traverser les différents « plans » de l’existence,
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par chance, un grand nombre de ces manuscrits ont aussi traversé les siècles, pour le plus grand plaisirs des historiens, philologues et herméneutes…


« C’est la technique de leur langage qui en construit la valeur »
Thomas Galoppin est historien, chercheur spécialisé dans l’étude des rituels magiques du monde grec et romain. Il évoque ici certains de ces fameux Papyrus Grecs Magiques, et interprète ces secrets dont le dévoilement permettait « d’acquérir une connaissance hors du commun ».

« Cette magie sacrée est en fait une version hellénisante de la magie égyptienne »
Avec rigueur et force explications, il interroge et confronte les deux termes si présents dans les PGM : « musteria » et « teletê ». Pour lui, musteria désignerait une puissance secrète, d’essence herméneutique tandis que les teletae relèveraient plus de la « grammaire du rituel ».
Ces incantations et purifications permettaient de réaliser ce que Thomas Galoppin nomme « empowermenent » : cette « mise en acte d’une puissance divine ». Une théurgie au cours de laquelle, selon la qualité du prêtre et des se officiants, une divinité pouvait se présenter pour l’aider : le « paredros ». Un « assistant divin » dont la mission était d’aider le prêtre…
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Enregistrement effectué à l’INHA, Paris, le 20/09/2018. Colloque international "Les mystères au IIe siècle de notre ère : un mysteric Turn ?" organisé par Nicole Belayche (EPHE, PSL / AnHiMA), Philippe Hoffmann (EPHE, PSL / LEM) et Francesco Massa (Université de Genève), auxquels nous adressons nos remerciements.
Le titre original de la présentation était : « Ô bienheureux myste de la magie sacrée ! » De l’initiation à l’empowerment dans les papyrus « magiques » grecs.
Extrait de la vidéo
Je remercie le Mystagogue, les trois Mystagogues qui m'ont accueilli parmi vous, dans ce colloque à la fois impressionnant et passionnant. J'ai choisi un titre un petit peu marketing, les mystères de la magie en quelque sorte, parce que a priori ça fait vendre. L'idée de magie à laquelle je m'intéresse beaucoup sollicite souvent celle de mystère, au sens de secrets à dévoiler pour acquérir une connaissance hors du commun.
L'ésotériste chrétien Éliphas Lévy, au XIXe siècle, n'y allait pas de main morte pour rattacher la magie au mystère de tout poil. L'enquête sur l'idée de mystère magique pourrait de fait concerner de nombreux documents, mais je vais me concentrer sur les textes des papyrus magiques grecs, les PGM. On ne présente presque plus les PGM, il s'agit de papyrus écrits en grec, mais aussi en démotique ou en copte, principalement au IIIe et au IVe siècle de notre ère, donc après le mystérique Teurne du IIe siècle.
Ils proviennent d'Egypte, mais sont représentatifs d'un fort multiculturalisme greco-égyptien, juif, ou plus largement proche orientale. C'est bien plus sur ce multiculturalisme qu'il faut insister, que sur la catégorie de magie dont il relèverait, une catégorisation qui, à mon sens, est trop culturellement marquée, grecque, pour constituer une catégorie scientifique à part entière. Les PGM sont avant tout des prescriptions de rituels, des rituels variés allant de la guérison d'une migraine à la rencontre avec le divin, dans une perspective divinatoire.
Des applications qui sont certes merveilleuses, mais ce qui en fait des documents précieux, c'est qu'ils donnent accès à un langage technique du rituel, robé en quelque sorte dans un discours qui en construit la valeur. Les PGM nous font entrer pleinement dans une dynamique historique du ritualisme, avec reprise d'éléments anciens, de modèles, traduction ou transfert de savoir, adaptation, bricolage, etc.
Ces PGM parlent la langue d'un officiant du rituel, ou plutôt les langues, puisque ce sont des documents en vérité multilingue. Pour ma part, je vais me limiter à du grec, mais Florian vous montrera tout à l'heure que l'on peut parfois aller un peu plus loin, et bénéficier de la comparaison avec le matériel en langue égyptienne. Le vocabulaire employé, qu'il convient de contextualiser, est celui qui sièt à un praticien de l'Antiquité tardive en Égypte.
Il est malheureusement difficile de préciser qui sont ces praticiens exactement, mais les travaux les plus récents penchent plutôt pour des prêtres égyptiens ou leurs imitateurs. Dans les PGM, les textes Magos, Magikos et Magaya apparaissent assez rarement, mais toujours dans des textes parmi les plus sophistiqués, et avec une connotation positive. À vrai dire, Magi pourrait être synonyme de religion.
En tout cas, ce que l'on peut comprendre dans ce contexte de mise en scène de la religion égyptienne, comme le message de prêtres égyptiens parlant à un auditoire grec, ou à un lectorat grec. Le registre de langage et le contexte d'énonciation, à la fois technique et herméneutique, sont importants pour comprendre le lexique de ces PGM, et donc le vocabulaire mystérique qu'ils emploient. Je vous propose de voir comment ce vocabulaire est employé, et pourquoi, ce qu'il véhicule comme sens.
Je ne suis pas le premier à poser la question, et des éléments de réponse ont déjà été apportés, pour certains assez pertinents, donc je vais faire un point historiographique assez rapide, avant une revue tout aussi rapide du lexique, et m'attarder un petit peu plus après sur le terme « tel était » et la notion d'initiation. Alors, point historiographique. Pour Walter Burkert, les choses étaient claires.
Il y avait de la magie au sens primitiviste du terme, à l'origine des rites mystériques. Mais en ce qui concerne les PGM, Burkert avait pris soin d'affirmer que, je cite, « dans l'ensemble, le recouvrement entre les mystères et les papyries magiques n'est pas assez considérable pour que l'on puisse tirer de ces derniers des liturgies des mystères. » Fin de citation. Il faisait par la référence à des travaux antérieurs, comme ceux d'Albrecht Dettrich, qui identifiaient dans les PGM des traces de cultes à mystères, en particulier une liturgie de Mitra dans le PGM IV, ou Mitras Liturgie.
Or, pour Burkert, exit les PGM du dossier des cultes à mystères, et ce n'était pas plus mal. Dans son article de 1991, Hans Dider Beetz remarquait que le vocabulaire mystérique, celui qui est formé sur mystère, mystère, mystesse, etc., tout comme celui de magie, apparaît dans les textes les plus sophistiqués des PGM, plus exactement ceux qui témoignent d'un higher cultural level. Autrement dit, lorsque le magicien parle de son art comme d'un mystère, c'est parce qu'il espère lui accorder une légitimité et un certain standing culturel.
C'est un choix de vocabulaire qui opère sur la réception du savoir rituel qu'il renferme. Beetz en déduit que magie et mystère s'identifient l'un l'autre, que les mystères, ce sont la magie l'un et l'autre, signifiant, au fond, la religion du texte. Vous verrez qu'on peut le suivre là-dessus, sans aller toutefois jusqu'à assimiler complètement magie et religion, deux notions relativement complexes. Son article comporte une deuxième affirmation.
Comme Burkert, Beetz considère que la magie était une composante des cultes à mystère grec, c'est-à-dire que des pratiques magiques, et entendez par là des incantations, des purifications, étaient présentes dès l'origine dans les cultes à mystère. Mais Beetz estime en outre que l'on a enveloppé les pratiques syncrétiques des PGM dans un emballage mystérique, non seulement par le biais du vocabulaire, mais aussi en intégrant dans la magie gréco-égyptienne des idées, des rites, des traditions issues des cultes à mystère.
C'est là un aspect de la question qui mérite d'être mentionné, mais sur lequel je ne reviendrai pas, à la fois un problème de temps, de timing, et un problème de méthode, car comment reconnaître dans les PGM des textes relativement tardifs le contenu de cultes à mystère antérieurs, que l'on ne connaît pas, évidemment. Dans son ouvrage sur la magie dans le monde gréco-romain de 1994, enfin, Pritzgraf a eu recours au PGM pour montrer que magie et mystère ont trois points communs.
Le secret, le contact direct avec le divin, et les rituels d'initiation. Comme ces critères sont déjà problématiques dans la catégorie mystère, il est inutile d'insister sur le fait que le serpent risque de se mendre la queue. Les initiations sur lesquelles Graf insiste dans un chapitre consacré à la formation du magicien seraient surtout visibles, selon lui, dans les rites qui consistent à obtenir un pareidros, c'est-à-dire un assistant, un dieu, invoqué comme assistant du magicien, et les rites de sustasis, c'est-à-dire les rites de rencontre directe de la divinité.
La méthode d'analyse de ces rites consiste, chez Graf, à retrouver le schéma des rites de passage de Van Genep. Cependant, l'exemple d'initiation que lui-même abordait dans son chapitre sur l'initiation ne contenait aucun vocabulaire mystérique, et encore moins un terme formé sur tel était. Le schéma préconçu des rites de passage était un peu forcé, alors qu'il s'agissait, dans le rite qu'il prenait pour exemple, d'installer une puissance divine, le pareidros en question.
Certes, c'est une puissance qui doit aider la personne en exerçant des pouvoirs merveilleux, mais qu'y a-t-il là de véritablement initiatique ? Pour résumer, les cultes à mystère auraient des origines magiques. Dans les PGM, le vocabulaire mystérique appartient à un niveau d'énonciation qui valide les rituels en faisant passer la magie pour une religion mystérique. Il y a débat pour savoir si les cultes à mystère grec auraient ou non fourni des éléments pour construire cette magie mystérique.
L'aspect mystérique de la magie des PGM est renforcé par la présence de trois critères communs à la définition des deux termes, le secret, le contact avec le divin et l'initiation. Dans les différents travaux que j'ai consultés, on ne fait pas d'analyse détaillée du vocabulaire mystérique pour en identifier le sens exact dans les PGM, tenant sans doute ce sens pour acquis. Ce qui peut pourtant être proprement mystérique, c'est le vocabulaire.
Et on est à la fois très servi et à la fois non. Il n'y a pas d'hiérophante, ni qui que ce soit, de fentes, d'ailleurs. Dadoukos n'apparaît dans le corpus que comme une épithète de Sélénée ou de Corée dans des hymnes. Il y a aussi le vocabulaire non propre, celui d'un personnage à qui une prescription rituelle est adressée, ou une autre fois comme épithète d'Anubis.