Le fenouil, plante magique de jour comme de nuit

L’alternance du jour et de la nuit, de la lumière et des ténèbres, a durablement façonné la pensée de l’homme, ses émotions et son imaginaire. Si le jour est bien souvent consacré au travail, à l’action, la nuit est plus propice aux rêves, à l’introspection et à la contemplation des étoiles…. Depuis les temps anciens, aussi, certains pensent que dans cette pénombre surgissent des entités : démons, sorciers, peurs et cauchemars. « Les brouches, comme on les appelait au XVIème siècle dans le Sud-Ouest » nous précise Jacques Merceron

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Quels étaient alors les « pouvoirs anti-maléfices » dont se servaient les paysans, la nuit, pour protéger leurs foyers, en attendant le chant du coq et les premières lueurs du jour ? Le Fenouil ! En branche ou en graines… 

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Une plante peu connue mais porteuse de multiples vertus, évoquées depuis Hésiode, Hildegarde de Bingen et Frédéric Mistral.

Ainsi, sur les fenêtres et interstices, dans les serrures, du fenouil était déposé.... Un rituel accompagné de la formule conjuratoire : « si quelque sorcier veut cette nuit passer par le trou de la serrure, fais toi bien sentir, Fenouil, et d’entrer il aura peur… ! ». Les gens s'adressaient à lui comme à une personne, c'est dire la grande estime dans laquelle ils tenaient cette plante.

« Le Fenouil, aussi bon à manger que bon à penser »

Dépassant une simple évocation de ces traditions, Jacques Merceron élargit son étude dans une lecture non seulement symbolique, ethnologique mais aussi médicinale de cette plante.

Depuis l’antiquité en effet, le fenouil sert de base à des soins ophtalmologiques, cataracte notamment.

Existerait-il un lien entre ce voile de l’œil et les serrures - fenêtres de nos maisons ? Ne dit-on pas que les yeux sont les fenêtres de l’âme ?

Eléments de réponses ici, dans cette allocution filmée lors du XLIe congrès de la Société de Mythologie Française, congrès intitulé "La mythologie des plantes".

Extrait de la vidéo

Alors, quelques petites généralités, le fenouil feniculum vulgaris miller ou feniculum officinalis est une grande plante vivace ou bisannuelle de la famille des apiaceae, autrefois embellifère, qui peut atteindre une hauteur maximale comprise entre 1m50 et 2m environ. Ces fleurs jaunes réunies en ombelles plates apparaissent généralement à la fin de l'été entre juillet et septembre et elles délivrent un parfum très anisé.

Le fenouil se récolte d'août à novembre. Endémique du pourtour méditerranéen où il pousse toujours à l'état sauvage, le fenouil s'épanouit sur des sols secs, rocailleux et ensoleillés. C'est une plante qui jouissait d'une grande popularité auprès des grecs et des romains et qui est déjà mentionnée comme plante médicinale dans la collection Hippocratique. Par la suite, le capitulaire dont on a évoqué le nom plusieurs fois, De Willis et de Courtis Imperialibus promulgué par Charlemagne environ 810-813, fait figurer le fenouil commun sur la liste des plantes potagères devant être cultivées dans les jardins du domaine royal.

Quant aux anciennes pharmacopées, elles classent le fenouil parmi les 4 grandes semences chaudes aux côtés de l'anis, du cumin et du carvi ou cumin des prés. Dans l'ancienne société rurale française, le fenouil est une plante qui passait pour être particulièrement efficace contre les maléfices des sorciers qui tentaient de pénétrer dans les maisons et les bâtiments de fermes. Diverses méthodes étaient employées pour prévenir ou conjurer les sortilèges.

On pouvait suspendre le fenouil en touffe aux poutres de la maison, l'accrocher au-dessus des portes, sous les toits ou encore à la porte des granges. Dans les Pyrénées Atlantiques, dans les vallées d'Ossao et d'Aspes, on en mettait sous les oreillers et dans les matelas. Ce pouvoir anti-sorcellaire du fenouil n'est pas une invention moderne, on le rencontre déjà dans un récit du Livre des Merveilles de Gervais de Tilbury vers 1210.

Je résume, une nuit, deux morts assimilés à des sorciers pénètrent dans la grande salle du château du roi d'Aragon. Le premier mort tue un garde et invite bientôt son compagnon à en faire autant sur un chevalier endormi. Mais le second mort répond qu'il ne peut le faire car le dormeur a touché du fenouil ce jour-là. Et Gervais de conclure, voilà pourquoi les Espagnols et Catalans ont l'habitude de toucher ou de goûter chaque matin du fenouil et d'en nouer trois brins aux morts ou au lit col de leur cheval pour ne pas mourir sous l'enchantement de quelques esprits mauvais.

Une mention spéciale doit être faite de l'usage du fenouil en rapport avec la tombée de la nuit. Parmi les endroits où l'on placait fréquemment du fenouil contre les sorciers, les mentions des draps, des traversins, du berceau et du lit figurent en bonne place. Ce n'est pas anodin, la nuit, le point sensible de la maison est la serrure et secondairement toutes les ouvertures par lesquelles les sorciers et cauchemars sont susceptibles de s'infiltrer.

Ces derniers sont conçus comme des esprits maléfiques qui oppressent la poitrine des dormeurs jusqu'à les étouffer. Or le fenouil passait pour souverain contre les attaques des cauchemars ou des peurs. Une méthode fréquente consistait à insérer quelques graines de fenouil dans les serrures et dans les interstices. C'est ce que faisaient par exemple les paysans du Béarn tout en récitant cette formule conjuratoire.

Alors je ne donne que la version française. « Si quelque sorcier veut cette nuit passer par le trou, fais-toi bien sentir fenouil et d'entrée il aura peur. » Notez que l'on s'adresse ici au fenouil comme à un être vivant ou comme à une puissance agissante. C'est dire l'estime dans laquelle on tenait cette plante odoriférante.

Pourquoi donc le fenouil est-il si efficace contre les brouches, c'est-à-dire les sorcières ou contre les cauchemars ? J'y vois trois raisons. Tout d'abord, comme on le verra plus loin en détail, il s'agit d'une plante solaire donc capable de contrecarrer l'action des esprits nocturnes maléfiques. Deuxièmement, c'est une plante, une semence chaude, je l'ai déjà dit.

Le fenouil dégage un puissant arôme censé faire fuir les démons et sorciers accoutumés aux puanteurs. Enfin, c'est une plante dont la structure physique exerce littéralement une fascination sur les sorciers et les cauchemars. En effet, ces feuilles sont constituées d'une infinité de petites dentelures que les sorciers sont dans l'obligation de compter une à une de manière strictement exacte. Or, la complexité et la longueur de cette opération ne leur permettent jamais de terminer avant le premier champ du coq, moment où tout maléfice devient inopérant.

Le fenouil est parfois impliqué dans des combats autrement plus importants dans la mesure où il engage le sort de l'ensemble des communautés. Ainsi, dans le frioul italien des XVIème et XVIIème siècle, on rapporte que des individus se livrent à des batailles nocturnes avec des tiges de fenouil contre des adversaires armés de tiges de sorgho. Les premiers, appelés benandanti, c'est-à-dire ceux qui marchent pour le bien, sont des individus hommes et femmes, nez coiffé de la membrane amniotique.

Au quatre temps de l'année, la nuit venue, ils entrent en catalepsie, sortent en esprit de leur corps et se livrent ainsi à des batailles nocturnes qualifiées de joutes contre des sorciers dits malandanti, ceux qui marchent pour le mal. Et le sort des futures récoltes, abondance ou guisette, dépend de l'issue des combats du fenouil contre le sorgho. Le fenouil est aussi connu pour ses pouvoirs médicaux.

Depuis l'antiquité gréco-romaine, il passe pour un remède excellent pour les maladies ophtalmiques, en particulier pour la cataracte. L'usage oculaire du fenouil se retrouve aussi bien chez les médecins grecs que chez les auteurs et médecins latins. Les médecins et chirurgiens du Moyen-Âge le reconnaissent également après l'opération de la cataracte. Ainsi, au XIVe siècle, Guy de Chauliac déclare que la consommation de fenouil est bonne pour les yeux, notamment pendant ou après une opération de cataracte.

C'est pourquoi l'opérateur se place devant le patient, aura pris soin de mâcher de la graine de fenouil. On doit dans ce cas supposer que c'est l'haleine en fenouillé de ce dernier qui, généreusement partagée avec le patient, contribue à cicatriser l'incision. Arrivé à ce point de mon enquête, je me suis demandé quel pouvait bien être le rapport et le point commun, s'il y en avait un, entre l'emploi du fenouil pour faire barrage aux cauchemars nocturnes et l'emploi du fenouil dans les maladies oculaires, notamment la cataracte.

Alors, je l'ai trouvé, je pense, dans une série d'oppositions et d'inversions. Il faut partir du rapport entre la serrure et l'œil.

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