La vie ici-bas est un songe, qui éveillera les dormants ?

Le terme « islam » vient de l'arabe الإسلام, (islām) et signifie « soumission ». De nos jours, dans ce XXIème siècle mondialisé, à l’interconnexion et uniformisation galopantes, caractérisé par son refus de toute forme d’autorité, politique ou spirituelle : comment interpréter ce hadîth selon lequel « les hommes dorment et lorsqu’ils meurent, ils se réveillent » ?

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Christian Jambet nous propose ici une lecture de cette parole attribuée au prophète. Un hadîth qui a donné lieu à d’innombrables commentaires au fil de l’histoire et dont il souhaite nous rappeler la force, la prégnance dans la perspective soufie.

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Une somnolence passagère, un simple « oubli de soi », ou un travers proprement humain, quasi démoniaque, qui perdure depuis quatorze siècles ?

Via quatre étapes successives aboutissant à la « fanâ' » (anéantissement de l’âme en Dieu), Christian Jambet retrace ici un chemin de réalisation spirituelle, en s’interrogeant sur la nature de la vie réelle et surtout par quels types d’efforts serait-il possible de quitter cet état de songes, cette « vie ici-bas » (Al-dunyâ).

Efforts intellectifs ? Prières ? Méditations ?

Sommes-nous les hôtes de la Géhenne ou bien existerait-il une tangente, accessible pour ceux et celles qui veulent s’éveiller et s’en extraire ?

A travers de nombreux aphorismes, issus notamment du métaphysicien chiite Mollâ Sadrâ, Christian Jambet nous donne à méditer cette parole qui est entrée, selon ses propos « avec armes et bagages » dans la littérature soufie iranienne du XVIIème siècle….

Une intervention riche en enseignements, enregistrée lors des XIVème Journées Henry Corbin (décembre 2018) que nous remercions.

Extrait de la vidéo

La vie ici-bas est un songe qui éveillera les dormants Alors l'articulé un peu énigmatique que j'ai proposé, la vie ici-bas est un songe qui éveillera les dormants, fait allusion, fait à une tradition attribuée au prophète Mohammed. Le prophète aurait dit, les hommes rêvent ou dorment, on peut lire les deux sens dans le même mot, lorsqu'ils meurent, ils se réveillent. Alors ce hadith, cette tradition a donné lieu à de très nombreux commentaires.

Je ne vais évidemment pas me jeter dans une recension des interprétations multiples, mais en partant de quelques textes philosophiques de la tradition musulmane, je voudrais essayer justement de m'interroger sur la façon dont ces auteurs ont conçu, d'une part, le songe, le rêve, que serait la vie d'ici-bas, et d'autre part, l'éveil nécessaire, indispensable, qui tire les hommes de cette illusion, de ce songe, avant qu'il ne soit trop tard, dans la mesure où la vie future, la vie dernière, sera, quant à elle, l'éveil inévitable qui, alors, correspondra au jugement de Dieu.

Car, de fait, la question de savoir si la vie est un songe, n'est pas simplement une question gnozéologique, et on ne peut pas confondre, chez les auteurs que je vais évoquer, cette thématique avec une thématique, alors très bien connue, ce qui consiste à dire simplement que la frontière entre la réalité et l'illusion, entre l'imaginaire et le réel, est fragile. Il ne s'agit pas de ça, il s'agit véritablement d'un jugement porté sur la vie d'ici-bas, je dirais pourquoi cette expression en français, et qu'est-ce qu'elle traduit, et pourquoi, surtout, le jugement est si péjoratif.

Alors, je partirai de l'exégèse qu'a proposé un grand philosophe du XVIIe siècle, selon l'ère courante, Moula Sadra, que j'ai souvent évoqué, souvent proposé à votre attention, d'un verset du Coran. Le verset, c'est le verset 20 de la Sourate 57, c'est un verset très connu que je cite en français. « Sachez que la vie de ce bas-monde n'est qu'un jeu, un divertissement, une parure, une rivalité entre vous pour la gloire, une rivalité pour obtenir plus de richesses et d'enfants.

Elle est à l'image du non-dé, la végétation qui la suit plaît aux infidèles, puis elle languit, tu la vois jaunir, puis elle devient débris, desséché. Dans la vie dernière, il y a un terrible châtiment et un pardon de Dieu et une satisfaction, alors que la vie de ce bas-monde n'est que le plaisir de l'illusion. » Voilà le verset. C'est probablement en consonance avec un tel verset que le hadith de Muhammad a été conçu.

La vie d'ici bas est un rêve, c'est quelque chose qui a à voir avec le verset qui dit que la vie de ce bas-monde, la vie d'ici bas, n'est qu'un jeu, un divertissement. Donc, il s'agit bien d'une mise en question de la vie de ce monde à partir alors d'un point de vue qui, pour Moulasadra, est le suivant. Selon Moulasadra, ce que disent les amis de Dieu, c'est-à-dire les véritables maîtres spirituels qui sont au premier rang les imams, reconnus, les douze imams, reconnus par les chiites, imamites, mais qui sont aussi les philosophes accomplis, eh bien, ce que disent ces amis de Dieu dépend de leur vision.

Or, les amis de Dieu voient les réalités, les dimensions ésotériques des choses et, par conséquent, ils pénètrent la signification de la vie d'ici bas. Alors, la vie d'ici bas, c'est un terme un peu, enfin, simple à comprendre, mais peut-être un peu inadéquat pour traduire. Le terme arabe est dounia. Et dounia est une racine qui signifie être bas, être en bas.

Et donc, ce dont il s'agit quand on dit la vie de ce monde est un songe ou bien la vie de ce monde est un jeu, c'est de dire que ce qui est en bas, ce qui est au plus bas de la hiérarchie de l'être, est en lui-même privé de réalité. Régis Blacher, dans sa traduction du verset coranique que je citais, a proposé une traduction de dounia par la vie immédiate, ce qui n'est pas mal, bien que ce soit infidèle, parce qu'il s'agit aussi de dire que le monde d'ici bas, c'est la vie qui nous est à l'heure actuelle immédiate, la vie que nous ressentons, pressentons être notre vie la plus réelle parce que nous en avons une appréhension immédiate, sans médiation.

Tandis que la vie dernière, ou bien la vie intellectuelle, ou bien d'autres formes d'existence, sont séparées de nous par des médiations. Nous avons besoin de faire un effort intellectif, réflexif, ou un effort de prière, ou un effort de méditation pour y accéder. Donc je retiens cette idée d'immédiateté dans l'ensemble des résonances de Eddounia. Mais enfin Eddounia, la vie d'ici bas, c'est aussi la vie proche, c'est pour ça d'ailleurs qu'on peut traduire la vie immédiate aussi, c'est la vie qui nous est proche, la vie à laquelle nous collons, la vie dont nous ne parvenons pas à penser qu'elle pourrait être autrement qu'elle n'est.

Eh bien, les maîtres spirituels voient la dimension ésotérique de Eddounia, de la vie d'en bas, de la première vie en fait, et de la seule que nous connaissions spontanément, cette vie n'est faite que de choses imaginaires vouées à disparaître et dont le cours est évanescent. Donc l'analyse philosophique de ce bas-monde correspond pour Moulasadra à un partage que je signale immédiatement et qu'on va ensuite voir se compliquer un petit peu, le partage entre un monde immuable, un monde stable,

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