Bouddhisme tantrique et alchimie

Françoise Bonardel vient de publier chez Dervy un remarquable ouvrage : Bouddhisme tantrique et alchimie. Dans cet entretien avec Philippe Cornu, elle revient sur les aspects principaux de son étude afin de montrer les ponts existant entre ces deux approches opératives. Si l’alchimie est pratiquée également en Inde et au Tibet, l’auteur souligne qu’à l’encontre de l’Occident, il n’y a pas de différenciation en Orient entre alchimie opérative et alchimie spirituelle.

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Les techniques occidentales, si elles ne sont pas animées par "ora (prie)" et "labore (travaille)", ne peuvent jouer sur le corps subtil, comme c’est le cas dans le tantra, et elles parviennent difficilement à la transmutation de la matière "psycho-corporelle". Le travail sur la matière transforme l’alchimiste, et la transformation de l’alchimiste modifie la matière. Dans le tantra, la matière psycho-physique "attend" la transformation, sans dualité matière-esprit.
En Occident, théurgie, alchimie et astrologie sont des voies distinctes, tandis que dans le tantra, tout est un, le microcosme est à l’image du macrocosme. Mais les techniques de visualisation sont utilisées dans les deux "écoles", tout en sachant qu’en Orient, l’homme recherche le divin en lui-même, et qu’en Occident, l’homme est séparé de la transcendance qu’il s’efforce de faire "descendre" en lui.
Ces deux voies sont intérieures donc ésotériques. Le tantra ne se transmet que par initiation et aucun livre ne révèlera vraiment ses "techniques" : seul un yogi très avancé les connaît. Il en est de même pour le savoir alchimique : le merveilleux est là pour masquer la réalité.

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Le tantra a été complètement dévoyé en Occident où l’on s’est contenté des préliminaires concernant l’utilisation des roues d’énergie que sont les chakras : la "folle sagesse" est devenue folie. Pourtant, la transmutation physique et spirituelle qu’offre le tantra est une alchimie ; celle-ci ne peut être opérative que si la disposition d’esprit est correcte, sachant que la réussite est aléatoire dans les deux voies. L’union tantrique est un écho à l’alchimie (soleil et lune…) ; c’est une union secrète, réclamant le dépouillement : la vacuité et l’éveil dans le tantra, le dépassement de l’ego et l’éveil dans l’alchimie.

Souhaitez-vous identifier les points communs qui unissent le tantra à l’alchimie, en prenant soin d’éviter tout amalgame ?

Eléments de réponses de Françoise Bonardel dans cet entretien de 49 minutes animé par Philippe Cornu (Institut d'études bouddhiques).

 

Extrait de la vidéo

Françoise, bonjour. Bonjour Philippe. Vous venez de sortir un livre qui s'appelle « Bouddhisme, tantriques et alchimie » chez Dervi. Voilà un sujet qui est fort intéressant parce qu'il est finalement très peu abordé et c'est quelque chose qui, moi, m'avait aussi un petit peu frappé, une certaine analogie entre la démarche tantrique et la démarche alchimique en Occident.

Il m'arrive aussi de dire que l'alchimie, c'est un petit peu le temps de l'alchimie de l'Occident. Et j'aimerais savoir qu'est-ce qui vous a amené à faire ce livre, de quelle manière vous avez fait germer cette idée ? L'idée est venue toute seule, si je puis dire, comme les idées, je crois, qui ont une certaine portée. On n'en est pas les auteurs, véritablement.

Disons qu'à force de lire des textes sur le tantra, les textes tantriques eux-mêmes, je me suis aperçue que la référence à l'alchimie était récurrente, mais qu'elle était rarement explicitée. Elle restait allusive. Alors probablement en grande partie du fait du caractère secret d'un certain nombre de pratiques tantriques qui se refusent à entrer dans le texte. Qui se refusent à entrer dans le détail justement de certaines opérations qui sont liées en particulier à la pratique du yoga.

Mais il m'a semblé que ce n'était pas la seule raison et que c'était peut-être tout simplement un point aveugle dans les textes, c'est-à-dire qu'on ne voyait pas la véritable raison d'expliciter davantage. Alors je voudrais tout de suite préciser, puisque vous avez parlé de l'alchimie comme une sorte de tantra occidental, qu'on ne trouve évidemment pas dans la littérature alchimique occidentale de référence au tantra.

Tout simplement pour des raisons historiques, de méconnaissances de ces deux continents de la spiritualité. Par contre, disons à partir de la fin du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, on trouve des savants occidentaux ou des commentateurs occidentaux qui commencent à s'intéresser à cette question, qui commencent à entrevoir la possibilité d'un passage de l'Orient à l'Occident et de l'Occident à l'Orient.

Mais je crois qu'il faut quand même préciser que rien n'avait effectivement été tenté qui permette d'amplifier cette comparaison et d'en apprécier la portée. Alors je crois qu'effectivement, en tout cas c'est le parti que j'ai pris dans ce livre, l'alchimie est au cœur des pratiques tantriques. Maintenant, de là à dire ou à supposer que l'alchimie ait été une sorte de tantra ou de yoga, c'est un article excellent d'ailleurs dans le volume Yoga, sciences de l'homme intégral va dans ce sens, l'article de Maurice Agnan que je cite d'ailleurs souvent, c'est une hypothèse qu'il ne faut pas rejeter mais qu'il faut quand même pratiquer avec modération, je dirais.

Parce qu'en fait on a évidemment connaissance d'une alchimie en Inde qu'on appelle le Rasayana, qu'on appelle le Chulen d'ailleurs au Tibet. La voie du mercure, oui. La voie du mercure notamment, effectivement, et en même temps du tantra. C'est-à-dire que quelque part on sait qu'il y a des liens très importants entre les deux, que d'ailleurs c'est dans la tradition tantrique que souvent le Rasayana se développe, mais en même temps on a l'impression que c'est quand même deux choses qui sont un peu distinctes dans le sens où l'une est opérative sur des matières, le Rasayana quand même travaille sur des matières et sur des préparations, mais avec des rituels tantriques qui l'accompagnent.

Absolument. Et les rituels tantriques peuvent très bien, eux, ne pas fonctionner sur des matières extérieures mais plutôt sur le matériel qui est l'homme qui se transforme. Tout à fait. On retrouve d'ailleurs, avec des nuances, mais on retrouve dans le contexte tantrique la même distinction qu'en Occident entre l'alchimie dite matérielle, en tout cas celle qui relève d'une pratique au fourneau, d'une pratique en laboratoire sur des matières, et l'alchimie dite spirituelle.

Je ne veux pas m'engager ici dans ce débat de savoir laquelle est la plus vraie, la plus véridique, n'est-ce pas ? Mais il y a cette distinction qui est très présente en Occident, alchimie matérielle, alchimie spirituelle. Et on la retrouve effectivement dans le tantrisme, comme vous venez de le dire, aussi bien dans le tantrisme hindou que bouddhique. Donc la différence entre Rasayana, voie du mercure, pratique sur des substances et pratique sur cette autre matière, mais je mettrais matière entre guillemets à ce moment-là, qui est le corps subtil du méditant.

Donc vous voyez, il y a effectivement un parallélisme. Mais je crois qu'il faut apporter tout de suite une nuance importante, c'est que l'alchimie occidentale, et de ce point de vue-là c'est sa faiblesse par rapport à l'alchimie tantrique, l'alchimie occidentale ne comporte pas de cartographie, si on peut dire, du corps subtil. C'est-à-dire qu'il n'y a pas dans l'alchimie occidentale, dans l'alchimie spirituelle, de pratiques comparables aux pratiques yoguiques qui reposent, vous savez, aussi bien et sinon mieux que moi, sur ce que j'appellerais une cartographie subtile, vous voyez ce que je veux dire ?

Oui, une physiologie tantrique. Une physiologie qui permet à ces pratiques d'avoir une cohérence, d'avoir des repères physiologiques, et aussi d'être une véritable technique qui peut être transmise. Donc ça c'est une grosse différence. Il n'y a pas l'équivalent dans l'alchimie occidentale.

Oui, en tout cas c'est vrai que dans les textes on ne le trouve pas. Peut-être qu'il y a peut-être aussi une des traditions orales qui sont restées orales au niveau de l'alchimie occidentale. Écoutez, je ne crois pas, je pense qu'il n'y a pas véritablement l'équivalent. Il y a une tentative qui sera faite dans certaines branches de la théosophie occidentale, je pense à Gichtel par exemple, à Théosophia Practica, et dans l'anthroposophie de Rudolf Steiner, mais ce sont des mouvements beaucoup plus tardifs.

C'est-à-dire que ce sont des mouvements qui sont déjà beaucoup plus syncrétistes et qui commencent, je pense à Steiner en particulier, à chercher une conciliation, en tout cas une refonte si vous voulez, des courants occidentaux et asiatiques. Oui, peut-être la seule chose qu'on pourrait trouver de ce point de vue-là qui serait relativement commune, c'est l'idée d'un zodiaque intérieur. Oui, alors l'idée d'un zodiaque intérieur, oui, effectivement, parce que ça c'est la, comment dirais-je, depuis Hildegard de Bingen, d'une certaine façon c'est, je dirais, la vision traditionnelle du corps humain, du microcosme humain en relation avec le macrocosme.

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