Aperçus sur l'hermétisme 2/2
Des chrétiens aux juifs en passant par les arabes et les Druzes, de Paracelse à Léonard de Vinci, Rabelais, Rimbaud… depuis l’époque hellénistique jusqu’aux temps modernes : érudits, ésotéristes, scientifiques, philosophes, poètes, musiciens, médecins ne cessent de puiser dans l’abondance du savoir hermétique.
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Philosophie ? Gnose ? Mystique ? Religion ? L’hermétisme antique est un corpus doctrinal extrêmement riche et composite. Son nom, dérivé d’Hermès, à la fois Dieu grec, divinité égyptienne (Thoth), médiateur entre ciel et terre, jeune et vieux, finira par se confondre avec Hermès Trismégiste (Trois-fois-Grand). On attribuera à ce dernier un ensemble de textes dont les célèbres Corpus Hermeticum et le « codex » alchimique la Table d’émeraude. "Le personnage d’Hermès correspond moins à une personne qu’à une influence spirituelle" dira Julius Evola dans son livre la Tradition Hermétique. 

Cette influence a traversé les siècles et pénétré les domaines les plus divers, ceux du symbolisme poétique et de la création artistique, entre autres.
Pour Françoise Bonardel, « l’hermétisme peut nous donner les clés pour dépasser les oppositions qui tenaillent notre époque postmoderne notamment le clivage tradition-modernité et établir ainsi un pont entre Orient et Occident. 

Mais qu’est-ce que l’Hermétisme ? Quels liens subtils entretient-il avec l’ésotérisme et l’alchimie? Si l’homme porte en soi une « Connaissance », une « Gnose », d’où vient-elle ? Les grands hermétistes de l’histoire, qui sont-ils? Et qui sont les poètes, les artistes, les intellectuels du XXème siècle ancrés dans cette tradition ? 

Pour répondre à ces questions, nous retrouvons Françoise Bonardel, professeur à la Sorbonne, spécialiste de la philosophie des religions, Claude-Henri Rocquet, écrivain et Jacques Fabry, professeur universitaire, germaniste, spécialiste de la mystique allemande.
Une table ronde composée de deux volets de 40 minutes chacuns, animée par Yonnel Ghernaouti.
Extrait de la vidéo
Jean-François Asselineau d'Henri Roquet, vouliez-vous peut-être intervenir sur ce XXIe siècle ? Oui, je voulais répondre à votre question sur l'actualité, sur ce qui touche l'homme que nous sommes, les hommes que nous sommes modernes, enfin la modernité, pour employer ce mot que je n'emploie guère, mais d'Hermès, mais vous parliez aussi d'ésotérisme, alors je dirais un mot. L'ésotérisme est un mot dont je me sers peu, peut-être parce que c'est un mot un peu fantasmagorique, qui fait se lever comme ça de l'étrange.
Or, je crois qu'il faut l'entendre le plus étymologiquement possible, c'est-à-dire la voix intérieure, ce qui est au-dedans. Cet ésotérisme-là, je mets des guillemets bien sûr, je l'ai rencontré, bien entendu, avec quelqu'un dont la pensée et l'œuvre ne sont nullement étrangères à notre propos, c'est Lanza del Vasto. Lanza parlait au fond, essentiellement, du dedans, du dedans, et de l'entrée dans la voix intérieure.
Je crois qu'il n'employait pas le mot ésotérisme. Je me méfierais aussi de dire trop vite que l'entrée en soi est une connaissance, ou alors je dirais que c'est une connaissance du mystère, une connaissance de l'ignorance, et du vide, ou du vertige, ou de tout ce qui ne peut plus se saisir en concept ou en parole. C'est une expérience d'un tout autre ordre. Voilà pour l'ésotérisme.
En ce sens, cette entrée dans la vie intérieure n'est ni d'hier, ni d'aujourd'hui, elle est de tout homme, je dirais, et de tout temps en tout homme, et jamais accomplie, sauf miracle. Ce qui me semble, si on devait appeler à notre aide la figure d'Hermès dans les temps que nous vivons, je dirais que c'est en appelant, en lui, à cette source de déchiffrement et d'interprétation indéfinie, infinie, perpétuelle, et qui s'oppose à quelque chose qui est infernal, c'est-à-dire à la clôture de la pensée, la fixation fanatique à la lettre, ce qu'on peut appeler le fondamentalisme, le rejet que notre rapport est toujours un rapport laborieux, incertain, évolutif, à ce que nous appelons, nous tenons pour vérité.
Plus nous serons dans la voie de la recherche du sens, disez-vous, de la signification, des significations, et plus nous nous opposons, grâce à Hermès, à l'hostilité et à la clôture des êtres les uns sur les autres. Et par exemple, je pense à Claudel, qui n'était peut-être pas un modèle d'ouverture à toutes les pensées, mais qui avait reçu de mal armé, de redrôme dans ses mardis, cette question qu'est-ce que cela veut dire ?
Et Claudel insiste beaucoup, il souligne le mot « veut », comme si chaque chose, dit-il, une ville, un livre, une pièce de théâtre, une civilisation que sert un être, avait une volonté, un désir, un vouloir de s'exprimer, de se traduire. Qu'est-ce que cela veut dire ? Ça, c'est pour moi une grande leçon de Claudel, empruntée à mal armé, dont les rapports avec l'hermétisme nous vaudraient évidemment beaucoup de temps.
Mais voilà, pour conclure d'un mot, la leçon d'Hermès pour nos contemporains, c'est une leçon où, je dirais, avec Montaigne, nous cessons de nous entregloser. Et ça, cette leçon d'ouverture, de communication, de communication, de traduction, de remise en question de ce que nous croyons toujours avoir déjà, depuis longtemps entendu, et une fois pour toutes, mais c'est le contraire, Hermès. Et par conséquent, c'est un pacificateur.
Vous venez de nous décrire, Claude Henry, un homme extrêmement moderne, un homme idéal. Non pas dans Hermès, mais dans l'action d'Hermès, en quelque sorte, oui. Ce que je voudrais ajouter à ce que vient de dire Claude Henry, que je partage tout à fait son point de vue, c'est qu'il me semble aussi qu'il faut se méfier, disons, d'un usage un peu trop laxiste du mot ésotérisme, qui finit par ne plus rien vouloir dire.
Et il y a actuellement une inflation de la littérature ésotérique, qui est un signe des temps, elle aussi. Par ailleurs, je suis assez d'accord avec Abélio, qu'il y a une fin de l'ésotérisme, en ce sens qu'arrive au jour un certain nombre de textes, un certain nombre de secrets ou de pseudo-secrets, et que nous sommes arrivés à l'âge de l'herméneutique, justement, de l'interprétation. Qu'est-ce que nous pouvons en faire ?
Moi, il me semble qu'il n'y a pas seulement ésotérisme parce qu'il y a intériorité. Parce qu'à ce moment-là, l'homme intérieur de Saint-Paul, c'est le comble de l'ésotérisme. Or, à ma connaissance, on ne pense pas à classer Saint-Paul parmi les ésotéristes. Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi.
Donc, c'est l'homme intérieur, en plus, à un nom. Bien sûr, bien sûr. Donc, il me semble que l'intériorité ne suffit pas. Je dirais que s'il y a intériorité, c'est une intériorité en voie de transformation.
J'en reviens toujours à cette idée de transformation intérieure, et cela grâce à des pratiques. Je voudrais quand même insister sur ce point, parce que si on considère en général, à quelques nuances près, que l'alchimie occidentale dérive de la philosophie de la nature, de la cosmologie hermétique, elle s'est singularisée par des pratiques. Donc, des pratiques, que ce soit la théurgie. Chez Proclus, il y a des éléments de théurgie.
La Kabbalah, Charles Mopsique, hélas disparu, était très proche, d'une certaine façon, de la pensée hermétique. L'alchimie, bien sûr. Donc, des pratiques qui permettent une réalisation, qui engage la totalité de l'être, et pas simplement une spéculation intellectuelle. Je crois que c'est très important de rappeler cette existence des pratiques, parce que sans ça, n'importe quelle poésie est de l'ésotérisme, c'est la voie intérieure.
N'importe quelle confession sentimentale, c'est de l'ésotérisme. Donc, l'intériorité, oui, mais une intériorité en voie de transformation d'une part, ou d'individuation, dirait Jung. Et puis, à travers des pratiques, mais des pratiques qui ne sont pas simplement physiques, techniques, et qui, à l'image de l'alchimie, engagent l'opérateur en même temps qu'il effectue son opération. C'est vrai.
Il me semble. Donc, au-delà peut-être d'une tradition orale ou écrite, il faut des pratiques individuelles ou collectives, et on passe là automatiquement par le biais de rites ou de cérémonies rituelles, qu'en pensez-vous ? Je crois que là où précisément l'hermétisme et l'alchimie, par la même occasion, rejoignent l'ésotérisme, c'est que, bon, très schématiquement, il y a trois manières de voir le monde.
Ou bien tout est spirituel, tout est Dieu, donc c'est du monisme spiritualiste. Ou à l'inverse, tout est matière, donc c'est du monisme matérialiste. Et entre les deux, il y a l'ésotérisme et l'hermétisme, ce qui, en tant que tout est spirituel, a condition de récupérer la matière, de tout ce qui est sensible, pour l'amener précisément vers le haut. C'est pour ça que le haut et le bas, on connaît bien l'histoire, bien entendu, de la table, la fameuse table d'émeraudes.
Autrement dit, il y a aussi bien dans l'ésotérisme, je crois, que dans l'alchimie et que dans l'hermétisme, une récupération de l'être tout entier, avec son corps.