Yoga tantrique et alchimie du corps
Les yogis ont développé au fil du temps – on parle de plusieurs milliers d’années d’observation – et sans notre biologie moderne, une cartographie non anatomique du corps humain. Un modèle fondé sur des centres énergétiques subtils traversés par des flux : prana, nadis, chakras, qu’il s’agit d’harmoniser et d’unifier au-delà des oppositions apparentes : racine/sommet, tête/ventre, terre/ciel, instinct/spirituel, gauche/droite, lune/soleil, chaud/froid, masculin/féminin.
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Cette harmonisation et cet équilibre des polarités constituent le fondement du tantra et s’accomplissent à travers un travail sur le corps et sur le souffle. C’est un processus de transformation intérieure progressive qui emmène le jeune pratiquant de yoga, s’il accepte de franchir ce seuil, vers des dimensions bien plus profondes que la simple « gymnastique » à laquelle il pensait s’adonner initialement…


Nombre d’Occidentaux, médecins ou universitaires, qualifient cette cartographie « d’imaginaire ». Or, pour Rodolphe Milliat, bien qu’elle soit empirique, elle est bien réelle.
Rodolphe Milliat nous parle dans cet entretien de sa propre expérience. Il nous rappelle que le langage du yoga ne décrit pas des faits biologiques mais des vécus subjectifs et des états de conscience. Physiologie moderne et yoga parlent donc dans deux registres différents, sans se contredire : le vivant s’étudie au contact de la nature, pas dans un laboratoire, non ?


Par cette union et ce travail, le corps humain connaît une transmutation. Il devient un athanor et la Kundalini, son antimoine.
Rodolphe Milliat nous rappelle ainsi l’analogie entre les chakras et les différents éléments, « par ordre et de bas en haut » : Terre, Eau, Feu et Air.
Le corps est alors pensé comme un four alchimique vivant, où la confrontation entre le nectar d’immortalité amrita (tête, lune, eau) et le feu intérieur (abdomen, soleil, cuisson) devient le moteur même de la transformation yogique…
Un processus au cours duquel la chaleur intérieure cesse d’être une force de mort et devient le principe d’une immortalité qualitative : longévité, puissance, éveil.
Extrait de la vidéo
Bonjour Frédéric, bonjour à tous. Avant de commencer notre entretien, j'aimerais, si vous le voulez bien, chanter un mantra qui a pour but de célébrer la matinée, de façon à ce que la matinée soit productive et qu'elle se passe bien. Ça célèbre les trois divinités de la trinité hindoue et ça invoque aussi la terre, le soleil, la lune et les planètes. Bonjour Rodolphe, nous allons parler de la dimension alchimique du yoga.
Le yoga ne se réduit ni à une gymnastique ni à un système philosophique. C'est un art de la transmutation intérieure que certains n'hésitent effectivement pas à comparer à l'alchimie. Est-ce que cette formulation vous paraît pertinente et pensez-vous qu'il existe des points de convergence entre yoga et alchimie occidentale ? Oui, il y a déjà une convergence temporelle, dans la mesure où l'obsession de l'alchimie en Europe, c'était le plein Moyen-Âge, l'œuvre noire.
Mais aussi en Inde, ça a été une forme d'obsession qui a duré peut-être jusqu'au XVIIIe siècle. Mais ça j'en parlerai un peu plus tard. Pour ce qui concerne le corps alchimique, c'est une représentation complètement différente du corps humain. Ceci d'autant plus qu'à l'époque du Moyen-Âge, on ne connaissait à rien de la physiologie et du fonctionnement du corps.
Donc c'était beaucoup plus facile à inventer en quelque sorte, à partir d'expériences empiriques, un corps vibratoire, un corps qui ne serait pas anatomique. Alors, plongeons dans le cœur du sujet. Le yoga conçoit le réel sous forme de couples d'opposés dont les tensions et les complémentarités créent le mouvement de la vie. Ces polarités se retrouvent également dans le corps humain conçu comme un microcosme.
Qu'est-ce que ça a ? Qu'est-ce que ça vous inspire ? Tout le monde connaît la hiérarchie, la superposition des chakras. J'en parlerai volontiers, mais avant, il faut essayer de comprendre un autre système qui est celui des polarités.
Deux polarités différentes que je m'en vais essayer d'expliquer. La première polarité est verticale. Le haut, le bas, la tête, le ventre. La tête ou le cerveau ou l'arrière-nez, c'est ce long, est considéré comme le réservoir d'ambrosie, de nectar.
On l'appelle bindu ou amrita. Quant au ventre, c'est le foyer du feu. C'est l'estomac, c'est tout ce qui brûle. C'est une opposition entre la lune, le blanc, la pureté et le chaud, le rouge à l'intérieur du ventre.
Dans cette logique-là, le réservoir imaginaire, ou peut-être pas si imaginaire que ça, on reviendra là-dessus plus tard, de cette ambrosie expliquerait la décrépitude dans la vieillesse jusqu'à la mort, à mesure où ce réservoir se viderait goutte à goutte pour tomber, pour brûler dans le feu gastrique. Ça, c'est une explication verticale, avec la chute des corps, avec la loi de la gravité. Comme une clepsydra.
Exactement. Les yogis ont inventé des systèmes pour soit inverser la chute, soit la retenir. Dans un premier temps, on a inventé des systèmes d'inversion posturale. Dans un premier temps, c'était des suspensions à partir des cordes.
On se suspendait à des arbres avec les cordes qui étaient liées aux pieds, ou bien on se suspendait à des branches horizontales en fléchissant les jambes et en s'accrochant au niveau des genoux. Certains yogis passaient des heures ainsi. D'accord. Dans un second temps, ça s'appelait, ce n'était pas un asana, ce n'était pas une posture, c'était une mudra, c'est-à-dire un geste inversé.
Toutes les familles de postures inversées se sont appelées dans un premier temps, viparita karani mudra, c'est-à-dire la gestuelle inversée, au sens de la gravité. Plus tard sont venus les postures sur la tête et sur les épaules, qu'on appelle sur la tête shirshasana et sur les épaules et la nuque sarvangasana. Il semble que ce soit encore postérieur aux suspensions. D'accord.
Aujourd'hui, il ne reste dans les pratiques de yoga que les postures inversées, où l'on remonte à partir du sol la force de gravitation. Mon maître, Satchidananda Yogi, insistait beaucoup sur la capacité humaine à s'adapter à ces inversions. Lui-même tirait ces enseignements-là de textes comme la Charaka Samhita, la Giranda Samhita et Hatha Yoga Pradipika, qu'on appelle en réalité Hatha Pradipika. On a rajouté yoga dans les traductions françaises, mais maintenant on l'a supprimé encore.
D'accord. Pour revenir au texte original. Et donc il est dit qu'on peut pratiquer ces postures-là jusqu'à trois heures. Mon maître, effectivement, a pratiqué trois heures de rang, chacune de ses postures.
Et il considérait que ça stoppait le vieillissement. Il nous l'enseignait ainsi, et je connais des collègues, moi-même j'ai longtemps pratiqué, je continue de les pratiquer, mais avec des groupes sérieux, j'ai pratiqué ces postures longtemps, une demi-heure, une heure, et j'ai un collègue qui a porté en un an, voire deux ans, tout un groupe de 20 personnes jusqu'à deux heures de postures inversées par jour, sans interruption.
Donc c'est possible, c'est possible. Ce qui était commun, je dirais, au Moyen-Âge reste possible dans le monde contemporain. Évidemment, là je vous pose juste une petite question, mais vous reprendrez le cours de notre exposé après. Du coup, ça a des résultats escomptés sur le vieillissement ?
Mon maître a fini par mourir. Mais il est mort même à un âge avancé de près de 100 ans. Mais bon, c'était une croyance, et puis c'était un encouragement surtout, à pratiquer les postures inversées. Avec un gain matériel possible.
Alors il y a aussi d'autres utilisations de cet amrita. Oui, de ce nectar. Voilà. Donc là c'est plus une conservation de l'amrita afin qu'il ne brûle plus dans le foyer gastrique,